La philosophie à coups de marteau : le plaisir chez Epicure



Hello mes chatons,

Voilà un article que je voulais écrire depuis bien longtemps, mais le temps, cet ennemi de toujours, me manquait. Avec le confinement, tous mes projets professionnels sont en pause, je ne peux pas sortir faire de photos non plus, alors j'en profite pour reprendre l'écriture. Il faut bien mettre ce moment suspendu à profit, sinon il semblera vain et cela amplifiera son caractère anxiogène.
Depuis plusieurs semaines j'ai commencé à publier des vidéos sur IGTV à propos de la philosophie, et qui ont été accueillies avec enthousiasme, ce qui m'a beaucoup touchée. Néanmoins, le format restreint de 15 minutes maximum de IGTV me contraint à tronquer ce que j'aimerais vous dire. La pensée philosophique, pour se déployer et s'épanouir, a besoin de beaucoup de temps. Un temps qui n'est pas vraiment en accord avec la pression du résultat rapide qui est prôné par notre modèle économique et sociétal. Il m'est difficile de montrer la subtilité et la complexité de la pensée des philosophes sur un format de moins de 15 minutes, même si j'en conviens, une vidéo de cette longueur c'est déjà assez dense !

C'est pour cela que je pense le blog comme un excellent complément. Je peux écrire autant que je souhaite, et vous, pouvez lire et arrêter quand bon vous semble, ou ne retenir que des morceaux, pour compléter ce que vous aurez retenu des vidéos.

Il y a 15 jours, je vous expliquais mon souhait de publier des vidéos "La philosophie à coups de marteau", dont le but serait d'examiner un concept connu d'un philosophe, et de vous montrer à quel point le langage courant l'a déformé. En somme, j'aimerais me livrer à un exercice philosophique qui existe depuis l'aube des temps : casser les préjugés, et rétablir la vérité.

Pour commencer, j'avais innocemment choisi la notion de plaisir chez le philosophe grec Epicure, sans me douter à quel point il serait pertinent aujourd'hui, en ces temps de confinement. J'espère que la philosophie épicurienne pourra vous apporter des éléments utiles à appliquer dans votre vie pendant ces moments difficiles pour toustes.

Ce que le sens commun entend par le plaisir épicurien...

C'est une expression très courante que de dire "oh, moi je suis épicurien-ne", pour désigner un mode de vie très axé sur le plaisir de la bonne bouffe, du bon vin, voire un mode de vie excessif, faisant la part belle à la fête, aux nuits blanches, à l'abus de substances en tout genre. Je l'ai même vu dans un fascicule de vente de foie gras. Il était écrit quelque chose comme "summum du plaisir épicurien, ce foie gras sera parfait pour vos repas de fête". On dit "moi, je suis épicurien-ne, je vis le moment présent à fond", pour en général justifier des excès, comme si vivre réellement le moment présent signifiait vivre à outrance, et invoquer le nom de ce pauvre Epicure constitue l'acte ultime de justification. Un argument d'autorité, qu'on ne peut pas remettre en question. Si Epicure l'a dit... alors c'est bien !

Mais Epicure l'a-t-il vraiment dit ainsi ? Est-ce que le plaisir est réellement synonyme d'excès hédoniste pour lui ?

Bon, évidemment, vous vous en doutez puisque je vous en parle dans ce contexte : pas du tout. Epicure est même plutôt à l'opposé de cette définition du plaisir ! Le sens commun a complètement tordu le sens du plaisir épicurien. Je pense que cette déformation a en grande partie une origine historique. Epicure a vécu juste après Platon, le très célèbre philosophe grec, dont l'école philosophique rayonnait et avait beaucoup de succès. Or, Epicure s'oppose sur un grand nombre de sujets à Platon, notamment sur le sujet des plaisirs du corps. Platon, lui, considère le corps comme la prison de l'âme (on a bien en tête son jeu de mot sur "sêma" (le cadavre) et "sôma" (le corps), et que le corps n'est rien d'autre que mortuaire et emprisonne l'âme), et même s'il concède qu'il faut en prendre soin, c'est vraiment parce qu'on n'a pas le choix et qu'on est obligé de vivre dans son corps. L'âme est la seule partie vraiment noble de l'homme, et Platon place l'âme au-dessus de tout. Du coup, c'est dans ce contexte qu'arrive Epicure, et lui va tenir, comme vous le verrez, un discours complètement différent sur le sujet.

Il y a sans doute une autre raison pour cette erreur, qui viendrait de la confusion entre la gnoséologie et l'éthique d'Epicure. En effet, dans sa théorie de la connaissance, Epicure est quelque peu sensualiste, puisqu'il pense que l'origine de toute connaissance se fait uniquement par les sensations (contrairement à Platon par exemple, qui lui est pour la réminiscence des idées, c'est-à-dire que les idées sont déjà dans notre âme et que la connaissance est innée.). C'était une position assez originale à son époque, et qui fut beaucoup condamnée les siècles qui suivirent, alors peut-être que ça a joué en la défaveur d'Epicure, et que son sensualisme fut, à tort, confondu avec un hédonisme. Je ne peux pas vous en dire plus car si la théorie de la connaissance d'Epicure est passionnante, elle est complexe et longue, je ne pourrai pas en parler ici. Mais, j'y songe, pour plus tard !

Je pense donc que sa doctrine a été exagérée pour la ridiculiser, ce qui n'est pas original puisque c'est arrivé à plein d'autres philosophes comme Spinoza, Descartes, Rousseau, Nietzsche... pour n'en citer que quelques uns (et ce pauvre Machiavel, on en parle ?). Enfin bref, ce n'est qu'une hypothèse personnelle, mais qui me semble assez pertinente pour vous en parler.

En tout cas, il est grand temps d'en finir avec ces préjugés sur Epicure ! Je ne suis bien sûr pas la première à en parler ainsi, mais j'espère ajouter ma pierre à l'édifice pour qu'on arrête de tordre sa magnifique philosophie, vous verrez à quel point elle est merveilleuse et surtout terriblement d'actualité !

Quelques mots sur Epicure

Epicure est un philosophe grec qui a vécu de 341 à 270 avant J.-C. Oui, il y a pratiquement 2000 ans ! Malheureusement, à cette époque la philosophie était une tradition orale, et il nous reste peu d'écrits de ce philosophe. Nous n'avons que 3 textes dans leur intégralité : la lettre à Hérodote, dans laquelle Epicure dresse sa gnoséologie (théorie de la connaissance), la lettre à Pythoclès, dans laquelle Epicure constitue sa cosmologie, et enfin, la lettre à Ménécée, qui est celle qui nous intéresse aujourd'hui puisque c'est là qu'Epicure explique son éthique, qui contient les notions de plaisir et de désir. Je vous invite à vous procurer au moins cette lettre, extrêmement facile à lire, très agréable à relire de temps à autre, et qui pourra vous être vraiment utile dans la vie.
Le reste de la doctrine d'Epicure, on le connaît grâce à l'historien Diogène Laërce, qui grâce à son incroyable travail a pu nous transmettre de nombreux éléments complémentaires sur l'épicurisme (et sur d'autres philosophies comme le stoïcisme, qui sans lui aurait sans doute sombrées dans l'oubli)

Qu'est-ce que l'éthique d'Epicure ?

Une éthique en philosophie est une discipline liée à la morale, qui nous permet d'identifier le bien et le mal dans nos vies, afin d'y apporter des solutions. C'est la dimension pratique de la morale, en quelque sorte. Chaque philosophe développe une éthique afin d'appliquer ses théories dans la vie réelle et non seulement métaphysique. 
La doctrine éthique d'Epicure s'articule autour de quatre principes fondamentaux. Ce sont les principes essentiels pour apprendre à bien vivre, et qui constitue le tetrapharmakos, le quadruple remède aux maux qui nous tourmente, corps et âme. Il est important de les comprendre pour visualiser pertinemment la place du plaisir dans la philosophie d'Epicure, vous verrez pourquoi. Voici les quatres principes, ou quadruple remède :

  1.  le dieu n'est pas à craindre
  2. la mort ne donne pas de soucis
  3. et tandis que le bien est facile à obtenir
  4. le mal est facile à supporter.

Ces quatre principes sont indissociables et solidaires les uns des autres. Les deux premiers concernent les angoisses de l'âme, tandis que les deux derniers se focalisent sur les douleurs du corps.

Quand on constitue une éthique, il est important d'arriver à cerner qu'est-ce qui est la cause de nos tourments, ce qui constitue le mal, pour pouvoir y répondre efficacement. En effet, trouver la cause première de nos problèmes permet de se débarrasser des questions secondaires et parasites, pour pouvoir apporter une réponse à ce mal et trouver des principes éthiques qui vont être solides. De la question du mal, découle la découverte du plus grand bien, car les deux sont étroitement liés dans une dichotomie existentielle. Identifier le mal, c'est aussi se rendre compte de ce qui est vraiment le bien, et du coup ça nous permet d'être guidés dans nos vies pour éviter le mal et se focaliser sur le bien, et ainsi mener une vie sage et heureuse (oui car tout est question de bonheur pour Epicure, comme de nombreux philosophes grecs à son époque (Aristote par exemple)).

Epicure est un philosophe qui n'envisage pas l'être humain comme duel, c'est-à-dire composé d'un corps et d'une âme, séparés, qui coexistant tant bien que mal (exemple de philosophes dualistes : Platon et Descartes). Il convient que nous sommes bien sûr constitués d'un corps et d'une âme, mais que leur existence et les conditions de leur bonheur sont étroitement liées, et qu'on ne pourrait être heureux en ne prenant soin que du corps, ou que de l'âme. Epicure propose de séparer l'analyse du bien et du mal en se concentrant d'abord sur les problèmes de l'âme, qui selon lui sont très simples à résoudre, tandis que les douleurs et les maux du corps sont plus compliqués. Déjà par là vous pouvez noter l'originalité d'Epicure par rapport à son époque, où la doctrine platonicienne est alors très à la mode et qui impose la suprématie et la complexité de l'âme sur le corps. Epicure envisage le contraire : les problèmes de l'âme sont les plus simples à résoudre !

Comment combattre les troubles de la pensée et apporter de la paix à l'âme ?

Les deux premiers principes du tetrapharmakos sont ceux qui concernent l'âme, et on peut déjà deviner les objets de l'éthique : les dieux et la mort. Voilà ce qui est la principale source de nos maux. C'est à partir d'eux que la pensée engendre tout un tas d'angoisses, qui sont toutes liées à la peur de la finitude individuelle et au désir d'immortalité pour fuir cette peur existentielle.
Selon Epicure, toutes nos peurs viennent de la peur de nos limites : que ce soit les limites de notre vie (une existence avec un début et une fin), les limites de notre connaissance (nous ignorons plus de choses que nous en connaissons), et les limites de notre pouvoir d'action (nous ne pouvons maîtriser le futur, et nous sommes bien souvent impuissants face aux vicissitudes de l'existence).

L'angoisse que ces peurs font naître a pour origine une tension perpétuelle d'une série d'opposition : infini-fini ; éternel-temporel. On passe notre existence à espérer accéder à l'éternité, tandis que chaque moment de notre existence nous rappelle notre finitude. En somme, on est angoissés parce qu'on espère l'impossible, et non seulement on l'espère mais on le cherche désespérément. Que ce soit par l'espoir d'une vie éternelle après la mort quand on est religieux, l'espoir d'une vie meilleure dans une réincarnation, ou l'espoir de vivre 200 ans grâce aux avancées technologiques ou grâce à la science. On rejette notre mortalité qui nous angoisse, et qui pourtant, est inévitable.

L'immortalité ou la vie après la mort (les dieux et la science)


Pour Epicure ces angoisses sont fondées sur des opinions vides, c'est-à-dire sur des faux problèmes. D'abord, en ce qui concerne l'espoir que les dieux nous accordent la vie éternelle : selon Epicure c'est inutile d'espérer acquérir l'immortalité, qui est une caractéristique de la vie divine, car elle est ontologiquement incompatible avec les humains. En effet, nous sommes par essence des êtres de nature différente. Ce serait comme espérer qu'il nous pousse des pinces de crabe à la place des mains : c'est incompatible avec notre nature. L'homme est, par nature, mortel, un point c'est tout. Espérer l'immortalité, c'est espérer l'impossible, puisque les dieux ne vivent pas dans la même temporalité que nous. Et, ajoute Epicure, quand bien même ils nous accorderaient l'immortalité, personne n'en est jamais revenu pour nous le prouver et nous dire que c'est une temporalité agréable : on fantasme sur de l'impossible et on pense que c'est mieux que notre existence actuelle, sans aucune preuve. Ensuite, pour ce qui est de la science, ça c'est moi qui le rajoute, car à l'époque d'Epicure on n'en était pas au niveau scientifique actuel, et les progrès qu'on a fait n'étaient même pas envisageables à son époque. De plus, la question des dieux est peut être un peu moins pertinente en 2020, et la religion a été remplacée par la foi en la science, je pense notamment au mouvement transhumaniste. Je pense qu'Epicure trouverait cet espoir d'immortalité tout aussi absurde, étant donné que la science vient de l'homme, qui a par nature une capacité de connaissance et de pouvoir d'action limités. Donc espérer trouver l'immortalité par ceux qui ne l'ont jamais connu, c'est parier dangereusement, et c'est dépenser de l'énergie et de l'espoir inutilement, quand on pourrait les employer à des occupations qui réellement peuvent nous aider dans le présent, comme vous le verrez un peu plus tard.

La peur de la mort

En fait, toutes ces angoisses et l'espoir de l'immortalité ont une source commune : la peur de la mort. C'est parce qu'on a peur de la mort qu'on se réfugie dans l'espoir d'une vie éternelle. On a encore une fois peur de nos limites, et on a du mal à supporter l'absurdité inhérente à notre existence, qui est de naître pour mourir. Finalement, la source de notre angoisse est nous-mêmes, puisque nous craignons ce qui est une des caractéristiques essentielles de notre humanité, qui est la mortalité. Alors c'est plutôt une bonne nouvelle nous dit Epicure : comme la source de notre angoisse n'est autre que nous-mêmes, il n'appartient qu'à nous de nous en débarrasser. Et c'est même très simple, puisqu'il suffit de s'habituer à ne plus y penser. Ne plus craindre la mort, c'est une question d'entraînement !

Pour cela, il faut arrêter de penser la vie en référence au temps. En effet, nous avons l'habitude de représenter notre existence selon une temporalité bien définie : nous naissons, nous grandissons, nous mourrons. Nous envisageons donc notre vie selon un début, un milieu, une fin : passé, futur. Et finalement, nous oublions le présent. Il est vrai que le présent est en perpétuelle fuite, puisque à peine est-il là qu'il se transforme en passé, tout en étant toujours en devenir, donc toujours dans le futur. Pourtant, c'est en se concentrant sur ce présent que nous éviterons nos angoisses existentielles.

Epicure est convaincu que si nous arrêtons de nous penser comme des êtres passés et futurs, nous arriverons à endiguer cette peur paralysante du devenir. En plus, en se concentrant sur le présent, nous serons plus libre d'être maître de nous-mêmes, c'est-à-dire de qui nous sommes là, à cet instant. Fini les "oh demain ça sera mieux" "demain je serai plus performant" etc. En faisant cela vous ne faites que vous rappeler la fuite en avant de votre existence, et vous accroissez votre angoisse, qu'elle soit consciente ou non. Le futur, et la mort, arriveront bien assez tôt. Il n'est pas possible de savoir quand, alors autant se dépêcher de vivre bien tout de suite, puisqu'il n'y a que du présent que vous pouvez être maître.

Les maux du corps

Maintenant que nous avons identifié les problèmes de l'âme, nous avons pu trouver des solutions pour les résoudre et accéder à une paix spirituelle. Mais rappelez-vous, Epicure envisage l'homme comme un tout : il ne suffit pas d'avoir une âme en paix pour être heureux. Il faut aussi s'occuper du bonheur corporel. En effet, si nous ne faisons pas attention au bien-être du corps, nous risquons de troubler l'âme par ces douleurs corporelles, et tout le travail intérieur aura été vain. Cela nous arrive à tous-tes, un jour on se lève, on se sent bien, de bonne humeur, et puis le midi on mange un truc pas trop frais et on a mal au ventre... la journée est gâchée, on est de mauvaise humeur, on se sent tourmenté-e-s, et on est malheureux-se. C'est pourquoi Epicure accorde également beaucoup d'importance dans son éthique à identifier les maux qu'endure le corps, et il va les analyser pour apporter une solution qui maximisera notre possibilité de bonheur.

Alors, Epicure est très clair là-dessus, histoire de balayer tout doute à ce sujet : il n'est pas possible de se débarrasser pour de bon des problèmes corporels. La douleur physique ne peut être supprimée de façon permanente, car telle est notre condition d'être mortel : nous sommes voués à souffrir physiquement, pour nous maintenir en vie. Nous devons en effet avoir faim, avoir soif, ce sont les signaux que le corps envoie pour maintenir sa vie. Sans compter qu'en tant qu'être mortels, nous sommes voués à la déchéance physique, qui se manifeste par la décrépitude du corps à travers la vieillesse. Et, nous ne sommes jamais à l'abri des maladies ou des accidents. Bref, la condition humaine n'est pas joyeuse joyeuse, Epicure en convient tout à fait, mais il n'est pas impossible d'être heureux malgré tout, et si on ne peut empêcher le corps de souffrir, on peut déjà apprendre à réduire ses souffrances par la volonté.

Que désire-t-on ?

Qu'est-ce qui nous pousse à agir ? Pour Epicure, la réponse est simple : si le corps souffre, il ne se complaît pas dans la souffrance, et il cherche par tous les moyens la cessation de la douleur pour trouver un état dit ataraxie, qui signifie l'absence de troubles. C'est la motivation naturelle du corps : prenez un enfant par exemple. Il va chercher le plus possible de rester dans un état hors de la souffrance. Dès qu'il sait que telle ou telle chose va lui causer des douleurs, il va en avoir peur et l'éviter le plus possible. C'est la même chose pour les animaux. Mon chat Led Zeppelin par exemple, s'est fait piquer par une guêpe la semaine dernière (mon pauvre petit chou !). Depuis, à chaque fois qu'il voit des guêpes il déguerpit de toutes ses forces. Parce qu'il n'aime pas la souffrance. Il préfère être dans un état qui lui garantit le maximum de bonheur possible, et cela passe par la fuite de la douleur.

C'est important car ainsi Epicure détermine que le seul désir absolument naturel et nécessaire que nous avons c'est le désir de bonheur. C'est, au fond, la seule motivation de tout être vivant. Nous sommes donc naturellement poussé à agir pour garantir notre bonheur.

Et pourtant, on remarque que la quête du bonheur n'est pas une chose facile, et que nous connaissons beaucoup d'insatisfactions qui nous éloignent du bonheur. Comment cela se fait-il ? Comment y remédier ?

En fait, nous dit Epicure, c'est parce que nous désirons mal. Nous nous chargeons de désirs qui ne font qu'accroître nos douleurs, au lieu de nous focaliser sur les désirs essentiels qui permettent de ne pas se créer de souffrance supplémentaire, et qui nous permettent de réduire le plus possible la douleur physique. Ainsi, Epicure procède à une classification des désirs, car pour savoir comment bien agir, il faut que nous puissions cibler quels désirs nous font souffrir et lesquels nous feront atteindre l'ataraxie.

Les désirs naturels et les désirs non naturels

Epicure classe les désirs en deux catégories : les désirs naturels et les désirs non naturels. Ces derniers relèvent de l'inutilité, il convient donc de s'en débarrasser et de ne chercher que les désirs naturels.
Les désirs naturels sont répartis en deux sous-catégories : les désirs naturels nécessaires et les désirs naturels non nécessaires. Pour ces derniers, c'est comme pour les désirs non naturels : ils sont inutiles. Il faut donc se concentrer sur les désirs naturels nécessaires qui sont : le désir de bonheur, les désirs nécessaires au maintient de la vie (manger, boire, dormir), et les désirs qui évitent les souffrances (faire attention à sa santé et éviter les situations qui peuvent nous mettre en danger).

Donc comme vous pouvez le constater, les désirs vraiment importants et dont on devrait se soucier sont très simples et pratiques : en gros, se maintenir en vie, en bonne santé, et éviter les souffrances le plus possible. Cela signifie que tout autre désir, comme celui de la bonne chère, le désir de luxure ou d'excès, est un désir parasite, et non nécessaire, donc qui vous causera plus de douleurs que de bonheur à la longue. Car c'est bien cela dont il s'agit : tout désir vient d'une douleur qu'il faut apaiser. Que ce soit la faim, ou la soif par exemple, elles nous causent de la douleur (quand on a vraiment faim on a des vertiges, on a mal à la tête, quand on a soif on devient faible), et le désir est en fait le désir d'arrêter cette souffrance. Il faut bien comprendre que le désir est lié intrinsèquement à la douleur. Il n'est donc pas "bon" de désirer. Mais on n'a pas le choix, c'est notre condition naturelle, donc il faut chercher à réduire les désirs au minimum pour souffrir le moins possible.

Et le plaisir dans tout ça ?

Enfin, nous y arrivons ! Le plaisir, c'est tout simplement l'instant précis où le désir est assouvi et où la souffrance s'arrête. Epicure définit donc négativement le plaisir, dans la mesure où le plaisir est la cessation de la souffrance, un état de "non-douleur".
Il distingue par ailleurs deux types de plaisirs :
  1. le plaisir lié à notre sensibilité : c'est le plaisir lié à la satisfaction du désir. C'est un plaisir négatif et qui est voué à se répéter sans cesse, puisque nous sommes obligés de désirer pour nous maintenir en vie. On appelle ce plaisir "cinétique", toujours en mouvement, qui s'inscrit dans le cycle "souffrance-désir-plaisir" qui se répète sans cesse, et donc qui n'est pas "bon" dans la mesure où la souffrance n'est jamais finie pour de bon et revient toujours. Ce n'est donc pas un plaisir agréable, car toujours lié à la souffrance, et par là nous rappelle notre condition imparfaite d'être mortel.
  2. le plaisir stable : si "tout plaisir n'est pas à choisir" comme l'écrit Epicure, il y en a un qu'il faut toujours rechercher, le plaisir de la connaissance. Il est noble et positif car il ne s'inscrit pas dans les désirs nés de la douleur du corps. Il est un plaisir de l'âme, et c'est un plaisir qui ne s'évanouit pas et possède une certaine permanence : la connaissance ne peut jamais vous être retirée malgré toutes les vicissitudes de l'existence. Que vous perdiez votre fortune, votre maison, votre santé, votre jeunesse, la connaissance sera toujours en vous. Elle est donc le "souverain bien", c'est-à-dire le bien absolu, votre plus chère et précieuse possession, qui vous enrichit de façon durable et permanente. C'est le plaisir dit "catastématique" : stable, permanent, et qui par là vous apporte la paix intérieure et la sagesse.
 Au vu de ces définitions vous pouvez constater que réduire l'épicurisme à un hédonisme, c'est-à-dire à une doctrine qui privilégie les plaisirs du corps avant tout, est complètement absurde, puisque c'est complètement l'inverse que signifie Epicure. S'il convient qu'il faut prendre soin de son corps, c'est seulement dans la mesure où il faut réduire les désirs au minimum, et ne pas se réjouir des plaisirs corporels car ce sont eux qui nous rendent misérables. Le bonheur véritable ne réside que dans la recherche de la connaissance, seul bien absolu et souverain, qui par sa stabilité et sa permanence, permet de nous hisser hors de cette temporalité mortelle et angoissante de notre existence chaotique et empreinte de douleurs qui caractérise notre vie d'humain.

Conclusion : le bonheur selon Epicure

Ainsi, on arrive à comprendre comment parvenir au bonheur épicurien : il s'agit de dresser son esprit à ne plus craindre ni les dieux ni la mort, et à dresser son corps à se contenter du minimum de désirs qui lui permettent de fonctionner correctement.

Il faut donc apprendre à apprécier le moment où la souffrance est levée, quand le désir est satisfait, mais de façon à ne pas créer de nouveaux désirs inutiles qui eux nous rendront plus misérables à la longue. Quand nous avons soif, il vaut mieux boire de l'eau que de l'alcool qui non seulement ne va pas nous abreuver mais va nous provoquer l'ivresse, les maux de tête et la gueule de bois, et à la longue va nous causer des maladies que nous aurions pu éviter. Quand on a faim, un repas simple fait tout à fait l'affaire, tandis que des mets riches et en abondance vont nous rendre malades. Epicure nous dit que c'est important de s'entraîner à vivre une vie frugale, et de trouver de la joie dans le minimum. En plus, apprendre à se contenter de peu nous mène à une vie libre, car nous devenons maîtres de nous-mêmes, nous nous connaissons mieux, et nous savons être heureux avec le minimum. Ainsi, peu importe ce qu'il nous arrivera dans le futur. A force d'habitude, nous savons être bien avec nous-mêmes, sans dépendre de causes extérieures. Un repas luxueux nous semble moins appétissant qu'un morceau de pain, et une cruche d'eau fraîche remplace mille élixirs onéreux. Alors, peu importe la fortune (le hasard), nous savons que nous serons capables de nous adapter. A aimer le moins, nous nous libérons du trop, et ainsi, de nos chaînes.
Eh oui, Epicure était, on peut le dire, un philosophe minimaliste !

Parce que même s'il a l'air austère comme ça, en fait il nous explique qu'aimer son corps, c'est lui éviter des souffrances. Donc être frugal ne veut pas dire se priver volontairement, et se mettre dans une situation de souffrance. Il faut juste être à l'écoute de son corps, l'aimer, lui donner des bonnes choses saines, en prendre soin pour le maintenir en bonne santé. Cela passe, pour Epicure, par le fait d'apprendre à épurer ses désirs, et à vivre chaque moment dans sa plénitude, non pas par le faste et les excès, mais par la recherche de la connaissance, par l'appréciation du moment, et le fait d'être vivant. C'est donc cela le fameux carpe diem utilisé aujourd'hui à tort et à travers. Epicure nous dit "cueille le jour", c'est-à-dire vit le présent car c'est le seul instant dont tu es vraiment maître, et applique-toi dans le moment présent à rechercher le souverain bien, qui est la connaissance.

Fuis les faux plaisirs, les plaisirs creux, qui te rendront esclaves de tes désirs, qui te feront souffrir encore plus. Accepte ta condition de mortel, aime-toi, prends-soin de toi, dans la frugalité et la simplicité. Alors, tu seras libre : tu ne craindras plus ni le hasard, ni la maladie, ni la mort. Ainsi libérés de ces maux, nous pouvons espérer être heureux.

Commentaires

  1. Wow, bravo, ton article est beaucoup trop bien !! J'ai compris beaucoup de choses sur la philosophie d'Epicure, et tu vulgarises les concepts philosophiques, c'est génial ! J'avais déjà une idée des différents désirs, mais pour moi c'était selon une échelle différente (d'abord les désirs naturels, besoins, puis les désirs non-nécessaires mais qui nous apportaient du plaisir et enfin les désirs jamais assouvis comme le désir d'argent, puisqu'on peut toujours désirer plus). J'aimerais beaucoup que tu expliques la théorie de la connaissance d'Epicure (et, si jamais tu as envie, j'aimerais connaitre plus de choses sur le stoïcisme et l'existentialisme :D).
    Par rapport à tes vidéos, si tu veux les faire plus longues peut-être que tu peux les mettre sur ton blog... ? Mais j'avoue que je préfère les écrits.
    Allez, je retourne à l'étude de textes de Hobbes et Rousseau pour mes cours de philo politique (en terminale xD).
    Bonne journée !

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    1. Bonjour Ioulia,

      Merci pour ton enthousiasme :) alors pour ce qui est du plaisir, tu auras compris que le plaisir pour Epicure n'existe qu'au moment exact où le désir (peu importe sa nature), est assouvi. C'est pourquoi selon Epicure il ne faut surtout pas fonder sa quête du bonheur sur celle du plaisir, elle est vouée à l'échec. Il n'y a pas d'échelle du désir chez Epicure, la seule catégorie qu'il faut conserver c'est celle des désirs naturels nécessaires. Tous les autres sont inutiles, et nous enfoncent dans notre misère. C'est complètement en contradiction avec ce que le sens commun donne à Epicure, c'est assez dingue ! Je te recommande de lire la Lettre à Ménécée, elle est très courte, ça se lit en une heure à tout casser et c'est très clair. Après, tu pourras réciter Epicure dans le texte à quiconque te dit le contraire, haha ;)
      Pour mes vidéos, ne t'inquiète pas j'ai déjà prévu d'autres projets ;)
      Bon courage pour tes lectures, Hobbes et Rousseau, c'est passionnant !

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