Dissident Sheep à Venise : le cas spécial de Burano


Hello mes chatons,

Voici le second volet de ma collection en collaboration avec Jeanne, l'extraordinaire créatrice aux doigts de fée de la marque Dissident Sheep, dont je vous confiais la première partie la semaine dernière avec l'étoile qui danse.

Lorsque j'ai reçu le paquet de Jeanne avec les bijoux, j'étais assez excitée de découvrir une des pièces qu'elle avait entièrement inventée et conçue, comme tous ses bijoux, mais celle-ci était inhabituelle puisqu'il s'agissait d'un turban. Elle m'avait déjà confié timidement qu'elle l'avait brodé en pensant à moi, et moi, émue en imaginant mon amie enfiler les perles et les sceller patiemment une à une sur le velours faisant alors office de parchemin de l'amitié, je n'osais trop manifester mon enthousiasme. C'est que, des fois quand on s'extasie un peu trop en avance, ça met la pression, et puis moi j'avais surtout envie que Jeanne laisse sa puissance créative s'exprimer sans contrainte. Après tout, c'était l'un des buts de notre travail ensemble. Et en vrai, j'avais tellement peur de ne pas lui rendre justice, que je préférai garder mon enthousiasme pour moi.

Mais la magie Jeanne allait opérer, puisque une fois le turban reçu et essayé, il devint une évidence. Il y a des choses comme ça, même si elles n'existent pas encore elles ont une nécessité à être créées pour remplir un vide qui les attendait. Ce turban, c'était la pièce dont je rêvais depuis toujours sans jamais vraiment réussir à mettre une image dessus, mais une fois entre mes mains j'avais compris que c'était lui et pas un autre.

Eh bien Burano, c'était pareil. Je devais me rendre en pèlerinage sur un lieu que je ne connaissais pas mais qui devait me rencontrer. Le turban allait donc voyager jusque là-bas, terre de l'inconnu où tout devait se révéler.

La journée pour aller à Burano s'est vraiment déroulée comme une mission mystique. Je me suis réveillée à l'aube, et nous avons pris un vaporetto très tôt. Le ciel était chargé d'un mystère marin, les nuages capricieux s'entêtaient à ne laisser passer que de faibles rayons de soleil, qui eux persistaient à vouloir exister. S'en résultait une lumière à la fois grise et enflammée, comme si chacun luttait pour avoir son petit morceau de triomphe. Finalement, cette lutte sans merci pour obtenir la faveur du ciel donnait un tableau fabuleux, entre traînées de nuages aux multiples nuances de gris, qui rougissaient peu à peu au contact des myriades de jaune et d'orangé des rayons du soleil. Nous passons devant San Michele, dont la solennité inhérente à tout lieu de sépultures était renforcée par cette lumière étrange.

Enfin, nous arrivons à Burano après une bonne heure de transport. En court de route nous avions failli perdre un de nos congénères touriste, tellement occupé à prendre en photo chaque envolée d'écume qu'il avait trébuché et ne dut son salut qu'à quelques bras qui se tendirent vivement pour le retenir de tomber la tête la première à la mer. Je me moquais intérieurement, avant de me rappeler le nombre de photos que j'avais fait moi-même, et me tus de suite, un peu honteuse.
Une fois à Burano toutes ces aventures durent laisser la place à une sensation bien étrange.

Nous étions arrivés tôt, l'île dormait encore, les ruelles étaient désertes. C'était ce moment magique du matin où l'énergie des lieux est sous-jacente et reste en puissance. On la devine, on sait qu'elle va se réveiller mais elle n'est pas encore là. Les lieux s'offrent à nous dans une sorte de dépouillement vulnérable et pourtant mystérieux. Les ruelles vident semblent nous inviter à venir les habiter, mais l'absence de vie humaine est impressionnante, on se demande si on a le droit de venir troubler les pavés centenaires de nos chaussures gauches de touristes pas encore bien à l'aise dans les lieux. Sommes-nous légitimes à venir la douce quiétude d'une île qui n'a pas besoin de nous ? Le matin un peu grisâtre contrastait avec les murs multicolores, les eaux calmes laissaient les bateaux au repos totalement immobiles, et je commençais à me demander si je n'étais pas tombée par erreur dans le tableau d'un rêve, et qu'en fait j'étais toujours en train de sommeiller sur le vaporetto.

Heureusement, les habitants de Burano commençaient à sortir de chez eux, ou rentraient du marché qui s'était tenu aux aurores, nous révélant que l'île s'était réveillée bien plus tôt que nous le pensions. Cela me permit de sortir de ma torpeur, et avec l'animation humaine un retour à la réalité opérait. Ces lieux vides et silencieux retrouvaient une âme, celle de l'île et qui se concrétise avec ses habitants. Les rires résonnaient dans la rue principale encore vide de touristes. Les habitants avaient ces derniers moments de tranquillité pour vivre comme ils l'ont toujours fait et comme leurs parents l'avaient fait avant eux, et on sentait qu'ils les savouraient dans toute leur intensité. Ces minutes semblent s'étendre à l'infini, comme des moments d'éternité immuable. Il fallait les vivre, avant que les touristes n'arrivent, armés de téléphones et de perches à selfie.

J'essayais d'observer les habitants à une certaine distance, pour ne pas venir troubler ces moments fragiles et précieux avec mon oeil curieux, révélant ainsi ma supercherie : je n'appartenais pas à ces lieux.

Burano me fit l'effet d'une île bien étrange. Les façades de couleurs vives contrastaient avec le silence, car une fois les habitants rentrés chez eux on n'entendait plus rien, si ce n'est une rumeur lointaine causée par les touristes qui arrivaient, de plus en plus nombreux. Pour fuir le monde, mon copain et moi nous nous sommes réfugiés dans les ruelles perpendiculaires au canal principal. Là, personne. Pas un îlien, pas un touriste. J'étais un peu gênée, j'avais l'impression de ne pas avoir le droit d'être là, comme s'il y avait un accord tacite : Burano nous tolérait, tant que nous restions dans son île principale. Après avoir exploré quelques ruelles, il me semblait plutôt que l'île était timide, et comme toute timide, elle essayait de la masquer avec des airs fiers et distants. Dans une des ruelles, des jeunes touristes allemandes riaient aux éclats, en train de faire des acrobaties contre un mur pour se prendre en photo. Sur le côté, deux îliens discutaient en leur jetant des regards furtifs et timides. En m'approchant je pus comprendre que les jeunes filles leur avaient demandé de les prendre en photo, et eux n'osaient pas les approcher car aucun des deux ne parlaient anglais. Ils débattaient pour savoir lequel des deux allaient franchir le pas et leur rendre service.

Cet épisode me fit réaliser que toute l'île était dans cet esprit. Il en émane une distance farouche, mais qu'on peut briser en osant pénétrer dans l'île. Se satisfaire du canal principal c'est ne regarder que la façade de Burano qui l'utilise pour se protéger, de peur de se révéler à n'importe qui. Au bout de deux heures à toucher les murs, à prendre des photos et à regarder attentivement les façades, nous découvrîmes une île simple et rustique, dont l'âme est semblable. Elle semble être habitée d'une douce force tranquille, celle qui habite les endroits qui sont voués à ne jamais changer. Burano est comme un ancre, elle est là, elle ne bouge pas, et de cette façon elle rassure. Le monde peut changer, mais pas Burano. Elle fait partie de ces constantes dans l'univers, celles où il fait bon de revenir de temps en temps, pour s'assurer que finalement, rien ne changera jamais. Cette île me fit l'impression de bras maternels protecteurs , et quand rien ne va plus il y a nécessité d'y revenir, de toucher à nouveau les murs, d'écouter les clapotis de l'eau assis dans l'herbe à côté du port, et de repartir le cœur gonflé d'amour, de paix et de sérénité. Le temps n'a plus d'importance, seul l'essentiel reste.

Sans doute est-ce pour cela que la dentelle de Burano est si somptueuse. Ce cadre immuable et serein permet mieux encore de patiemment broder, centimètre par centimètre, des morceaux de rêve. Il me semblait que les bijoux de Jeanne étaient revenus chez leur ancêtre, leur origine, leur point de départ. Les gestes séculaires de la broderie prenaient tout leur sens dans ces lieux, qui furent témoins depuis si longtemps de la naissance et du déploiement de ce savoir-faire. Une harmonie opérait entre ces murs simples et vibrants de couleur, et les motifs entrelacés des bijoux de Jeanne. Ils avaient trouvé leur place, ils avaient retrouvé une partie de leur âme. C'est le mystère de l'harmonie, puisqu'elle naît de contrastes, et ce n'est qu'une fois ensemble que ces parties qui semblaient opposées se réunissent et vibrent ensemble, comme par magie. D'un coup, ce qui semblait différent se révèle être ce qui unit les parties, car l'une et l'autre se mettent mutuellement en valeur. Les bijoux de Jeanne apparaissaient comme la continuation naturelle de ce que l'île avait commencé. L'aspect rustique et simple de Burano trouvait sa consécration dans la minutieuse et délicate broderie, tout en gardant la flamboyance des couleurs communes à elles deux. Ensemble, elles chantaient une douce harmonie, teintée de jaune, de vert, de rose, et les miroitements de l'eau se reflétaient dans les cristaux. Et moi au milieu, je savourais chaque moment d'éternité, bien consciente de vivre le murmure merveilleux de la communion des éléments. Tout prenait sens, ma fascination pour cette île que je n'avais jamais connue, les heures de discussion avec Jeanne, le temps passé à faire des recherches pour les photos, mes lectures, Nietzsche... Tout ensemble participait à ce chant harmonieux qui rythmait chacun de mes pas dans cet endroit séculaire et immuable.

Quelle singulière expérience que Burano et Dissident Sheep...




Crédit photos : Luc Dujardin 

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Le turban est un modèle unique que Jeanne a réalisé pour moi, mais elle en a fait un autre tout aussi somptueux et qui est disponible à la vente sous l'évocateur nom de Lou.

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