1 Tenue 1 Bouquin : La nouvelle Héloïse


"Jamais fille chaste n'a lu de romans, et j'ai mis à celui-ci un titre assez décidé pour qu'en l'ouvrant on sût à quoi s'en tenir. Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page est une fille perdue ; mais qu'elle n'impute point sa perte à ce livre, le mal était fait d'avance. Puisqu'elle a commencé, qu'elle achève de lire : elle n'a plus rien à risquer."

Rousseau, préface de Julie ou la nouvelle Héloïse


Hello mes chatons,

Me voici, à reprendre cette rubrique que j'adore autant qu'elle me fait souffrir. Pour celles qui ne sont pas familières avec ce projet, je vous invite à lire le premier post dans lequel je vous explique tout.

Je continue à publier cette rubrique, mais toujours en dents de scie. Cette fois oserai-je proclamer son retour et sa persistance ? Honnêtement, je l'espère, car rien ne m'enthousiasme plus que de venir vous parler des philosophes que j'aime et qui m'aident à vivre, tout en y mêlant mes tenues, mélange iconoclaste et peut être improbable, mais qui me correspond tout à fait.

Trêve de bavardages, revenons au sujet du jour. Et quel sujet !

Il me fallait cet été lire (enfin !) le seul et unique roman que Rousseau a écrit. Après le succès du premier discours et le scandale du second, Rousseau se retire à l'Ermitage à Montmorency, chez Mme d'Epinay sa grande amie. C'est au calme et loin des tumultes qu'il a lui-même provoqués par le ton polémique et révolutionnaire de son second discours, que Rousseau imagine les personnages de Julie, Claire, Saint-Preux, et Monsieur de Wolmar. C'est sous forme de lettres que Rousseau dirige les échanges entre ses personnages, à travers lesquels il exprime les fondements de son système philosophique, ainsi qu'une étude sociologique riche et détaillée de son temps.

Ce pavé (presque 600 pages tout de même !) est d'une densité incroyable. Rousseau n'oublie aucun détail de sa philosophie, allant du traité sur l'éducation, critique des passions, éloge de la vertu, proposition d'une société idéale et analyse théologique. On y trouve déjà les prémisses de ses futurs écrits, mais avec un ton bien plus calme et lyrique que le Rousseau révolté du second discours ou des Rêveries, et moins difficile à suivre que L'Emile ou le Contrat social. Car tel était le but de Rousseau : transmettre l'essentiel de sa philosophie à un public qui ne lit pas de philosophie. Une démarche pas du tout étonnante de la part du philosophe, qui dans sa correspondance martèle sans cesse son désir de parler simplement à un public simple, et que les grands discours au vocabulaire ampoulé ne font que masquer leur propre vacuité. Ainsi, si vous n'avez pas l'habitude de la philosophie, ce livre est fait pour vous, car Rousseau y utilise un vocabulaire simple, accessible, mais n'enlève rien à la beauté de sa plume et à son style tour à tour drôle, profond, lyrique, et sincère.

Néanmoins, pour guider votre lecture, je vous propose une courte analyse du roman en vous dégageant les principaux thèmes philosophiques. Si Rousseau utilise le genre du roman, il n'en reste pas moins un écrit philosophique, et en le lisant il vaut mieux vous attendre à de la philosophie qu'à une intrigue et un déroulé romanesque, sinon vous seriez déçu.


L'intrigue principale

Julie d'Etange tombe amoureuse de son précepteur dont le nom nous est inconnu, on n'a que son surnom utilisé deux fois seulement dans tout le roman : Saint-Preux. Leur liaison sincère et passionnée n'est connue que de la cousine de Julie, Claire. Leur amour secret finit par être révélé aux parents de Julie, et si sa mère ne souhaite que son bonheur et de la laisser suivre son coeur, le père de Julie ne l'entend pas de cette oreille et s'oppose violemment à leur union. Et pour cause : Saint-Preux n'a aucune fortune, aucun rang social, tandis que Julie est baronne. En plus, le père de Julie avait déjà promis sa main à son vieil ami Monsieur de Wolmar, et il refuse de se parjurer pour satisfaire sa fille. Julie est dévastée, Saint-Preux aussi, et il lui propose de s'enfuir avec lui, soutenu par son bon ami Milord Edouard qui leur offre une maison et une nouvelle vie dans son pays l'Angleterre. Julie est déchirée entre son devoir d'obéissance à son père, et l'amour vrai et pur qu'elle a pour son précepteur. Finalement, elle se sent incapable de jeter la honte sur sa famille, et refuse de s'enfuir avec Saint-Preux. Ce dernier s'engage sur un bateau, le coeur brisé. Julie se marie avec Monsieur de Wolmar, de vingt-cinq ans son aîné, mais qui la respecte et l'admire, et qui lui promet un foyer non pas riche matériellement, mais dans lequel règnera l'honneur, la vertu, et la sincérité des sentiments.

On retrouve les personnages quelques années plus tard. Saint-Preux revient de son périple en bateau à travers le monde, mais a préservé son innocence naïve, même s'il a vu horreurs et dangers. Julie est mère de trois enfants qu'elle adore, et dirige avec son mari leur foyer d'une main rigoureuse mais juste. Ils vivent près de Genève dans leur domaine de Clarens, et mènent une vie simple sans manquer de rien. Claire, la cousine de Julie, a perdu son mari d'une maladie, et élève seule sa fille. Enfin, pas vraiment seule car elle est toujours inséparable de Julie et vient très souvent lui rendre visite, si bien que sa fille les appelle toutes les deux "maman" (pour Claire) et "ma petite maman" (pour Julie). Leurs vies sont paisibles, pleines d'amour et de respect. Monsieur de Wolmar, de caractère plutôt taciturne, a toujours autant d'admiration pour sa femme, qui, même si elle est beaucoup plus jeune, montre une grande sagesse et une vertu à toute épreuve.
Néanmoins, leur équilibre se retrouve agité par le retour de Saint-Preux. Monsieur de Wolmar voit bien que Julie a encore des sentiments pour celui qui fut son précepteur. Craignant que Julie ne succombe, il prend la surprenante décision de demander à Saint-Preux de venir chez eux à Clarens, et plus tard il lui demandera de devenir le précepteur de ses enfants. En effet, Monsieur de Wolmar pense qu'il vaut mieux ne pas interdire à Julie de voir Saint-Preux, car l'interdit ne ferait qu'enflammer encore plus ses sentiments envers son ancien amant. Tandis que s'il est auprès d'elle, elle ne fantasmera plus sur lui et l'intègrera à sa vie comme un bon ami, rien de plus. Monsieur de Wolmar a une grande confiance en la vertu de Julie, mais cette dernière, si heureuse de revoir Saint-Preux, est toujours déchirée intérieurement par les conflits que la vertu lui impose. Quelques mois plus tard, un de ses fils tombe dans une mare en plein hiver. Julie alors se jette à l'eau pour le sauver, tombe malade, et quelques jours plus tard, affaiblie par la fièvre et par les tourments de la vertu, meurt.


La question du bonheur dans Julie ou la nouvelle Héloïse

Parmi les nombreux thèmes présents dans le roman, je choisis de vous parler surtout du bonheur, qui me semble avoir une importance suffisante pour regrouper plusieurs sujets proprement rousseau-iens.

Le bonheur est un mot qui revient souvent sous la plume des personnages, soit comme instant d'ivresse bouleversante (comme le baiser que donne Julie à Saint-Preux et qui le laisse hébété de bonheur), soit comme interrompu violemment (l'état de félicité des jeunes amants détruit par l'opposition paternelle à leur union). Dans l'état de nature, les hommes sont heureux, c'était la leçon que nous donnait Rousseau dans son second discours et que les lecteurs de son époque avait encore en tête. Si nous naissons déjà dans un état de nature qui nous prédispose au bonheur tant que nous conservons cet état, comment se fait-il que pourtant, nous ne soyons pas toujours heureux au cours de notre vie ?

En fait, nous sommes incapables de connaître un bonheur durable nous dit Rousseau, parce que nous sommes en tension permanente entre la voix de la nature, qui s'exprime à travers notre conscience et notre coeur, et les conventions sociales auxquelles nous sommes contraints de nous conformer pour survivre dans la société, et qui sont le plus souvent en contradiction avec ce que la nature nous dicte. Il nous faut apprendre à savoir parfois étouffer la voix de la nature, pour se conformer aux conventions sociales, indispensables pour garantir l'équilibre de la société. Cependant, devoir renoncer à ce que notre conscience et à ce que notre coeur nous dictent provoquent en nous de grands bouleversements, puisque nous devons agir contre la nature, et donc contre ce pour quoi nous sommes faits. Ce "sacrifice héroïque" comme l'appelle Rousseau à travers Julie, est la raison pour laquelle le bonheur ne se saisit que par moments et non dans une continuité éternelle. Ce sacrifice est doublement héroïque, car en agissant de la sorte, non seulement nous allons contre notre nature et nous en souffrons, mais aussi nous renonçons à une partie de la vertu. En effet, si la vertu est un idéal à toujours suivre pour s'éloigner le plus possible du mal et de la méchanceté, elle demeure inatteignable dans sa totalité. On ne peut qu'être partiellement vertueux. Et pour cause : Julie, qui cherche à être parfaitement vertueuse partout, finit par en mourir, en se sacrifiant cette fois physiquement pour son fils. Elle meurt en martyre de la vertu, leçon que Rousseau nous donne pour nous rappeler qu'un idéal ne doit être poursuivi qu'à condition de savoir y renoncer partiellement pour vivre. Le tout est d'apprendre quand y renoncer, pourquoi, et à quelles conditions, pour malgré tout pouvoir être heureux.


Comment s'approcher du bonheur ?

1) Respecter la voix de la nature

Concept crucial dans la pensée de Rousseau et déjà annoncé dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité entre les hommes: la nature est présente en chacun sous l'aspect de la conscience et du coeur (ou penchants naturels). Pour Rousseau, l'homme à l'état de nature n'est pas un être soumis à la morale ni à des moeurs particulières. Il est en quelque sorte, amoral, c'est-à-dire étranger à la morale. Ce qui lui dicte sa conduite, c'est la nature elle-même. Or, l'homme à l'état de nature n'est pas un être qui a conscience de lui-même. Cette conscience lui vient lorsqu'il est confronté à un autre être que lui et qui lui ressemble. Alors il se rend compte d'être un individu, un particulier. Nous verrons un peu plus loin les problèmes que cela pose. Pour le moment, il faut garder en tête que pour Rousseau, la nature est toujours présente en chacun de nous à travers ce que nous dicte notre coeur et ce que nous murmure notre conscience. Ce sont les instruments de la voix de la nature. Or, la nature ne nous pousse qu'à notre conservation, et en cela elle ne "veut" que notre bien (mais attention la nature n'a pas de volonté propre). Ecouter ce vers quoi nous guide notre conscience, c'est nous guider nous-mêmes vers notre bonheur, car au fond de nous, nous savons déjà naturellement ce qui est bon pour nous ou pas. Et comment savoir si nous avons fait le bon choix ? Rousseau nous donne une réponse simple : "si l'amour règne, la nature a déjà choisi. [...] Telle est la loi sacrée de la nature." En effet, naturellement il n'est pas question de bien ou de mal à proprement parler, mais d'harmonie et d'équilibre, qui reposent sur les bases de la pitié et de l'amour, sentiments naturels qui visent à préserver l'équilibre entre les espèces et entre les individus. Il ne faut pas y voir ici un sentiment un peu neuneu du style "tout le monde s'aime tout nu et se donne la main", car Rousseau n'est pas un idiot candide. Il signifie simplement que l'amour est un instrument que la nature utilise pour l'attirance entre certains individus et les aider à s'unir et à procréer. L'amour est une alchimie naturelle, en quelque sorte. C'est presque mécanique, mais comme son explication dépasse notre entendement, il comporte une part de mystère qui l'entoure de magie et qui le rend si beau et admirable.

2) Fuir les excès et apprendre à mourir

Notre bonheur sur Terre est entravé, entre autres, par la cupidité. Le fait d'avoir besoin d'accumuler des possessions nous rend éternellement malheureux. Rousseau dresse un portrait sans pitié des Parisiens, en montrant à quel point leur obsession de la richesse ne les rend pas heureux, au contraire, ils sont malheureux et ignorants de leur détresse, s'enfonçant ainsi encore plus dans leur malheur. A la vie creuse des Parisiens il oppose la société idéale de Clarens, insistant plusieurs fois sur le fait que Julie et M. de Wolmar ne sont pas riches, mais vivent juste avec ce qu'il faut pour avoir du confort sans mollesse. Ils ne sont pas dans le besoin, mais ne vivent pas dans l'excès. Ils savent néanmoins faire la fête, mais toujours avec simplicité, laissant la joie éclater dans les sentiments et non dans l'accumulation de richesses. S'ils mangent bien, ils mangent des mets simples et rustiques, mais bons et cultivés chez eux avec patience et amour. Les plats en sauce alourdissent l'esprit, tout comme les possessions matérielles trop nombreuses alourdissent l'âme et la retient sur Terre. Si malgré tout les hommes continuent d'amasser maladivement les choses, c'est une façon pour eux d'oublier leur condition de mortels, et, comme le dit Saint-Preux à Milord Edouard, plus nous accumulons des biens, plus nous sommes malheureux car ces biens nous renvoient à notre propre mortalité. Donc pour oublier cette angoisse, nous accumulons encore plus, nous rendant ainsi encore plus misérable, et le cercle vicieux ainsi amorcé n'en finit plus... C'est que nous faisons erreur, nous dit Rousseau. Nous donnons trop d'importance à la vie, et pas assez à la mort. Dans un long échange sur le suicide, Saint-Preux, partisan du suicide, explique à Milord Edouard, farouchement opposé à la mort volontaire, que nous mettons la vie au-dessus de tout, ce qui ne fait qu'empirer notre peur de la mort. Aussi, nous trouvons tous les prétextes pour ajouter de la valeur à la vie, en lui mettant un prix, celui de la quantité des biens matériels, quand en fait elle n'a pas de prix. La vie ne vaut la peine d'être vécue que quand nous apprenons à bien mourir. Quand Julie est mourante, elle écrit ces mots :

"J'ai trouvé l'art d'étendre ma vie sans la prolonger. J'existe, j'aime, je suis aimée, je vis jusqu'à mon dernier soupir. L'instant de la mort n'est rien ; le mal de la nature est peu de chose ; j'ai banni tous ceux de l'opinion."

On notera le présent utilisé : "j'existe, j'aime...". Tout ce qui compte c'est la façon dont nous savourons le moment qui passe (aussi, notons que ce qui importe surtout à Julie est d'aimer et d'être aimée, car au final, c'est bien l'essentiel de la vie). Les objets matériels nous alourdissent et nous empêchent de profiter de la vie dans son intensité passagère. Les possessions nous troublent et parasitent notre esprit. Comment s'en débarrasser ? Utiliser sa raison pour chaque jour lutter contre ce parasitage. Il s'agit donc de chaque jour oeuvrer à vouloir son bonheur. De plus, on peut utiliser notre raison pour nous dire qu'après tout, la mort n'est qu'une chose naturelle... Pourquoi craindre l'inévitable ? N'oublions pas que pour Rousseau il est essentiel de savoir respecter la nature, nous ne sommes que peu de choses face à elle. Il est absurde d'utiliser sa vie à refuser ce qui sera sa conclusion naturelle. La mort n'est ni une amie, ni une ennemie, elle est juste inévitable. Ce que nous pouvons faire et la seule chose en notre pouvoir, c'est d'être le maître de notre vie, pour mourir dignement.
De plus, une vie simple est une vie qui se rapproche de l'état de nature, qui, rappelons-le, est un état de félicité permanente. Aussi, se débarrasser du superflu c'est vivre plus près d'un état qui nous est naturel, et donc qui contribue à notre bonheur.

3) Rechercher la vertu

Nous voilà à un thème un peu épineux du livre quand on n'a aucune notion en philosophie. Rousseau emploie le mot "vertu" un nombre incalculable de fois dans tout le roman. Mais que signifie-t-il par vertu ? D'abord, il faut exclure d'office la vertu comprise comme synonyme de chasteté. Il est évident que Rousseau ne l'entend pas de cette façon, preuve en est qu'il encourage les relations charnelles entre Julie et Saint-Preux, car il n'y a rien de plus naturel, et Rousseau se prononce contre la diabolisation de la sexualité (à un moment il semble même sous-entendre que l'amour hors mariage n'a rien de honteux, car faire l'amour est un procédé naturel, s'il est consenti en pleine conscience par les deux individus bien entendu. Rien d'étonnant à cela, Rousseau lui-même ne s'est marié qu'à 56 ans à sa fidèle Thérèse, pourtant sa compagne depuis 26 ans !).

La vertu pour Rousseau a un sens très platonicien. En effet, tout comme Platon, Rousseau considère la vertu comme "le goût de la sagesse". Etre vertueux, c'est rechercher la sagesse. Et pour cela, il faut suivre la voix de la nature, celle de son coeur et de sa conscience (et là c'est ce qui diffère de chez Platon, qui lui préconise l'usage de sa raison, de la politique et de la justice). C'est assez singulier de définir ainsi la sagesse... imaginez, à l'époque de Rousseau, où Descartes, la raison, la logique triomphent, Rousseau nous dit que tout ça ce n'est pas la vertu, et que ce qu'il faut c'est écouter son coeur ! Rousseau s'insurge contre la suprématie de la raison, et remettons les choses dans leur contexte : c'est le siècle des Lumières, la raison triomphe sur l'obscurantisme religieux, l'homme découvre que par la raison il peut enfin saisir les mystères de la nature et même la faire plier à sa volonté. C'est le siècle des grandes découvertes, des aventures, des avancées technologiques. Et notre cher Rousseau, lui, ça l'agace. Il voit ces philosophes et scientifiques tenir des discours de plus en plus compliqués pour parler de choses très simples, il voit ces avancées technologiques mais un peuple toujours aussi misérable et malheureux. L'homme a une raison, et elle ne lui sert même pas pour faire une société plus juste. En plus, l'homme est toujours misérable, les inégalités toujours aussi grandes, et l'humanité continue à se faire la guerre... L'erreur n'est-elle pas précisément dans la trop grande confiance en la raison ?

A travers le roman, Rousseau ne cesse de marteler sa méfiance envers la raison. Non, la raison ne peut pas tout faire, tout résoudre, tout trouver. Il y a des fois où on a beau l'interroger, "la raison se tait". Alors, que devient l'homme sans sa raison ? Il retrouve l'état de nature, où il faisait confiance à son coeur et à sa conscience, qui le guidait vers le chemin de la vertu. Se faire confiance, avoir foi en sa voix intérieure, même si elle ne s'explique pas par une démonstration rationnelle, voilà la grande pensée de Rousseau, qui lui valut tant de moqueries à son époque. Il voulait un homme un peu plus humble, arrêtant d'ergoter sans cesse. Il faut arrêter de vouloir avoir raison, et de se rabaisser un peu à ne pas pouvoir tout comprendre. C'est dans cette attitude d'humilité seulement qu'on peut commencer à s'ouvrir à la sagesse. Tel Socrate, dont l'aveu premier de ne pas savoir "je sais seulement que je ne sais rien", était le premier pas vers la possibilité de connaître. Un peu de foi, ou bien, avec un vocabulaire plus moderne, faire confiance à ses intuitions.

Alors attention, encore une fois prenons garde à ne pas simplifier Rousseau et d'en faire un petit idiot du village, comme malheureusement beaucoup trop de personnes qui lisent hâtivement ce qu'il a écrit. Suivre son coeur n'a rien de simple, car même s'il vient de la voix de la nature, et que c'est en chacun, il existe un tas de complications qui font que ce qui devrait en effet être simple et spontané devient la quête d'une vie...


Les obstacles au bonheur

La solution de Rousseau pour être heureux semble pourtant simple : désirer la vertu (ou sagesse), pour cela fuir les excès, accepter la mort, vivre le moment présent, et écouter son coeur. D'où vient-il alors que nous avons autant de mal à trouver le bonheur ? Qu'est-ce qui nous empêche de suivre la voix de la nature ?

1) La société

Le problème de l'homme, c'est le fait qu'il doive vivre en société. Voltaire s'est beaucoup moqué de Rousseau à travers Pangloss, le philosophe confus dans Candide ("les poissons et les flamands roses sont corrompus parce qu'ils se déplacent en bancs" (je cite de mémoire donc c'est sans doute erroné mais le fond reste le même)). Evidemment, ce n'est pas ce que Rousseau écrivait dans son second discours. Ce qu'il dit, c'est que l'homme n'a pas le choix que de vivre en société, car étant nu et sans armes fournies par la nature, il est dépendant de ses semblables pour survivre. La société n'est pas de nature, mais de nécessité. C'est une nuance importante, car dès lors que la société n'est pas un phénomène naturel, c'est bien que d'une certaine façon elle corrompt la nature de l'homme, elle la dévie, elle la transforme. Et comme dans toute transformation, quelque chose se perd. Et ce quelque chose, pour Rousseau, c'est la capacité de vivre en total accord avec la nature.
En effet, la différence fondamentale entre la société et la nature vient du fait que les lois de la société sont des conventions, donc artificielles. Les lois de la nature quant à elles sont absolues, et naturelles, donc innées dans l'homme. Seulement, par besoin de survie, l'homme ayant besoin des autres hommes, doit obéir aux conventions sociales (c'est la "tyrannie des bienséances"). Pour cela, il est contraint de sacrifier certaines lois de la nature. C'est cette tension qui rend l'homme malheureux et obscurcit sa vision du bonheur. Nous sommes tous obligés de faire ce "sacrifice héroïque", pour garantir l'équilibre de la société.

Julie incarne ce sacrifice lorsqu'elle doit choisir entre son père et Saint-Preux. Son père incarne le devoir d'obéissance filial, et si elle le renie, elle jette l'opprobre sur sa famille, car la convention de la société oblige les enfants à obéir à leur père et à préserver l'honneur de la famille (d'autant plus si on est une fille, car il est question de la chasteté, d'ailleurs à ce sujet Rousseau s'insurge contre cette règle qu'il trouve stupide, et selon lui chaque femme devrait disposer librement de son corps). Saint-Preux quant à lui incarne la voix de la nature, puisque leur amour est dès le début caractérisé comme désigné par la nature : en effet, leurs deux coeurs s'accordent à merveille, et ils s'aiment profondément. Il s'agit donc pour Julie de décider si elle sacrifie la convention sociale, ou la nature.
Après de longs tourments, où elle est même physiquement mal, elle finit par succomber à la convention sociale, qui, même si injuste, lui semble plus importante. En effet, elle dit devoir être reconnaissante à ses parents de l'avoir élevée avec amour et de lui avoir donné une bonne instruction. Elle ajoute à cela son devoir de respecter des conventions qui depuis des siècles garantissent un équilibre à la société. Enfin, elle ne supporterait pas d'humilier sa famille qu'elle aime, et vivre un bonheur en jetant le malheur sur autrui lui est intolérable. Julie, le coeur déchiré, renonce à Saint-Preux. Mais elle en souffre terriblement. C'est son "sacrifice héroïque".
 

2) Les passions

Un autre obstacle non négligeable au bonheur découle en fait de la vie en société. En effet, vivre en société implique vivre avec d'autres. Et le danger est de vivre pour les autres. C'est le piège inévitable que nous tend la vie en promiscuité avec nos semblables. Pour épater les uns, susciter l'envie chez les autres et donc s'attribuer une valeur sociale plus haute, nous sommes tenter de devoir désirer des choses inutiles, et aussi d'attacher de l'importance au regard des autres sur soi. C'est dans ce renoncement à suivre la voix de la nature et de ne vivre non pas pour soi et conformément à sa propre nature, mais pour les autres et pour satisfaire leurs attentes, que nous souffrons, et que naissent des passions qui nous tourmentent : colère, jalousie, désir, envie... autant de passions qui nous bouleversent, et pire encore, car elles plantent en nous la graine du mal. Or, pour être vertueux, et heureux, il faut fuir à tout prix les situations qui nous rendent méchants. Comment suivre la sagesse si l'on est entourés de vilains ? C'est la leçon qu'apprend à ses dépens Saint-Preux, qui à Paris se fait entraîner dans une nuit de débauche. Il raconte ensuite sa mésaventure à Julie en pleurnichant, qui se moque de lui ouvertement en lui répondant sèchement que s'il n'avait pas tant tenu à se faire bien voir de ses compères, il n'aurait pas compromis sa vertu en les suivant. Ce qui l'a fait quitter sa droite conduite, c'était bien le désir d'épater les autres, de faire comme eux, de se sentir accepter dans un groupe social. Seulement, cela impliquait se mettre dans une situation où non seulement Saint-Preux agissait mal, comme un débauché, mais en plus qui allait le tourmenter encore longtemps.
Comment donc trouver le bonheur quand nous sommes assaillis par des remords, des colères, des jalousies et de la méchanceté ? C'est impossible. C'est pourquoi le meilleur conseil de Rousseau est de nous dire de fuir autant que possible des situations qui nous poussent à agir contre notre nature. Ce qui est original c'est que Rousseau ne fait pas des passions des fatalités de la nature. Non, au contraire, nous ne sommes pas passifs ni contraint à subir nos passions. Elles sont le produit de la société, et donc, artificielles (si je peux me permettre un tel raccourci !). Aussi, c'est rassurant, parce que ça veut dire qu'on peut travailler sur elles, réfléchir et en rechercher les causes pour comprendre d'où elles viennent. En somme, on est chacun capable de retrouver un chemin vers le bonheur.

Vous me direz : mais si ma nature me dit que j'ai envie de me soûler la gueule et de mettre mon poing dans la figure de mon voisin ? Rousseau répond que c'est impossible, car la nature ne peut vous pousser à commettre de méchantes actions. En réalité, vous croyez que c'est ce dont vous avez envie, mais en réfléchissant vous verrez que vos motivations sont bien éloignées de votre coeur (ou intuition) : vous vous bourrez la gueule pour ne pas affronter une situation qui vous angoisse, et vous voulez casser le nez de votre voisin car il a suscité en vous une attitude agressive, en par exemple étant méchant avec vous, ou en vous menaçant, ou bien il vous énerve pour x ou y cause. En fait, il faut garder à l'esprit que nous sommes si éloignés de l'état de nature, que le retrouver; ne serait-ce que par bribes et par instants, demande un effort colossal de réflexion sur soi. Pour cela, rien de mieux que de méditer, de réfléchir quelques heures en retrait du monde, seul, et se mettre face à soi-même. Aujourd'hui on vous dirait de faire du yoga, de prendre quelques moments avec une application pour vous aider à vous recentrer sur vous-mêmes. En Aïkido, on dit qu'il faut retrouver son "ki", son essence vitale, située au centre du corps, juste sous le nombril. On fait des exercices de respiration, pour épurer ses passions et se retrouver en connexion avec son corps. Il faut toujours retrouver un centre, qui permet de délaisser tout ce qui vient parasiter sa relation avec soi-même, ou comme le dit Rousseau, avec sa nature.

3) La vertu elle-même

Vu tous les obstacles, comment donc être vertueux partout, tout le temps ? Eh bien, on ne le peut pas. Julie est l'exemple utilisé par Rousseau pour montrer les conflits intérieurs que provoque un désir d'être parfaitement vertueux en tout point. Elle veut respecter tous ses devoirs, de société, de nature, mais finit par devoir toujours en sacrifier un au profit de l'autre. Julie est peu à peu rongée par sa propre vertu... Dès le début elle nous est présentée comme le personnage le plus vertueux de tous. Sa cousine, Saint-Preux, tous s'extasient et admirent sa grande sagesse, sa droiture et son honnêteté. Julie commence à s'étioler quand elle doit faire son premier sacrifice héroïque. Elle fléchit lors du second sacrifice, quand elle accepte de revoir Saint-Preux tout en restant fidèle à son mari. Enfin, elle se jette à l'eau pour sauver son enfant, et tel une martyre, finit par mourir. Julie est une figure angélique dans le roman, elle rayonne, et attire à elle les gens vertueux. Rousseau dit qu'on reconnaît les gens vertueux par le fait qu'ils attirent la vertu et qu'à leur contact, les gens deviennent eux-mêmes vertueux. Julie est donc presque une figure christique, et siège au centre de la société idéale de Clarens. Elle préside et juge les affaires de ses servants et des paysans dépendant de Clarens, on vient la chercher pour résoudre les désaccords, et tout le monde l'aime et la respecte, tout comme Jésus aussi tranchait lors de disputes. Et comme Jésus, Julie se sacrifie pour sauver son fils, incarnant l'innocence et la naïveté.

Seulement, Julie n'est pas un ange, elle n'est pas divine, et donc elle ne supporte pas les conflits que sa trop grande vertu lui impose, nous livrant cette leçon au passage : la vertu n'apporte pas le bonheur. Elle aide à le trouver, mais ne le donne pas. Rousseau apporte un éclairage sur cette idée lors d'une lettre à Monsieur d'Offreville, dans laquelle il lui dit que la vertu n'est pas gage de bonheur, et même, peut nous empêcher d'être heureux. Ce qui apporte le bonheur en revanche, c'est la quête même de la sagesse. Se mettre sur la voie de la sagesse c'est ouvrir la possibilité du bonheur. Mais vouloir à tout prix être vertueux ne rendra pas heureux, car incompatible avec ce que nous sommes en tant qu'humain : une tension permanente entre la nature et les conventions sociales. A moins de recréer une société qui ne soit qu'en accord avec la nature, nous ne pourrons éviter de faire des sacrifices héroïques pour maintenir la dichotomie existentielle qui nous caractérise.



En résumé...

Si je pouvais en quelques mots vous dire comment Rousseau conçoit le bonheur, je vous dirais qu'il est passager, il dépend de la vertu, il se savoure dans le moment présent mais ne peut pas durer (à cause des passions qui nous envahissent et de la tension intérieure permanente qui nous déchire entre devoir social et la voix de la nature), et qu'il se communique : être heureux c'est aussi rendre les autres heureux.

Il faut quand même dire aussi, même si ce n'est que rapidement, l'importance de l'amour dans ce livre. Qu'il soit filial, amoureux, conjugal, amical, parental, l'amour est omniprésent. Julie, qui incarne décidément l'idéal Rousseau-ien, est une personne qui répand l'amour autour d'elle, et seulement l'amour. C'est ce qui rend sa mort brutale si douloureuse, et une façon pour Rousseau de nous montrer la cruelle leçon de la vie : les gens trop bons ne peuvent pas durer dans notre société. Que cela ne nous rende pas méchants pour autant, mais que cela soit une mise en garde : il faut accepter ne pouvoir être heureux que par moments, et accepter avec humilité nos limites. Dans son dernier livre, inachevé, Les Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau achève la cinquième promenade avec une réflexion sur le bonheur, dans laquelle il réaffirme l'impossibilité d'un bonheur continu, et qu'il faut apprendre à se satisfaire d'instants de bonheur. Il est durement acquis, la route qui nous y mène peut nous faire souffrir parfois, mais ces instants sont si purs et si heureux qu'ils en valent la peine. Pour cela ? Se mettre à écouter son coeur, sa conscience, et lire La profession de foi du vicaire savoyard pour apprendre comment faire... ;)


Crédit photos : Luc Dujardin

 

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Commentaires

  1. Merci pour ce superbe article et ces magnifiques photos, j'en apprends un peu plus sur la philosophie et celle de Rousseau en particulier grâce à toi! C'est un plaisir à lire, c'est accessible et les sujets abordés sont très intéressants. Merci Fériel!

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  2. Très bel article, riche et éclairant. De magnifiques photos où tu resplendis. Merci à toi. J'ai envie de lire l'oeuvre maintenant, tu as titillé ma curiosité... 🤗❤

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  3. C'était chouette ^^ et dans la continuité de mes pensées après ma croisière en voilier.
    Et arrête de me faire acheter des livres !!

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  4. Merci d’avoir pris le temps d’écrire cet article ! J'ai lu La Nouvelle Héloïse il y a bien 6 ou 7 ans et c’était un plaisir que de me replonger dedans le temps de ton billet. Merci !

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  5. Merci pour ton article sur l'unique roman de Rousseau. Tu m'as donné envie de le découvrir grâce à tes explications philosophiques accessibles et à ta façon libre et profonde d'analyser le beau personnage de Julie et son sacrifice héroïque.

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