Religion naturelle et responsabilité morale chez Rousseau


Hello mes chatons,

Aujourd'hui je vous retrouve pour un article que je voulais vous écrire depuis des semaines, mais encore une fois chaque esquisse finissait par partir à la corbeille. C'est que j'ai envie de vous parler d'un sujet très important pour moi, mais difficile à aborder en public et sur internet puisque je voudrais vous parler de comment je me suis réconciliée avec ma foi.

Je vous l'avais annoncé sur Instagram, cette année pour la première fois en 12 ans, j'ai décidé de faire Carême. C'est un Carême un peu spécial car j'ai des TCA, donc l'essentiel pour moi était plus spirituel qu'alimentaire (et au fond, c'est la base du Carême), car depuis que je vis à la campagne j'ai eu la possibilité au fil de mes lectures et de mes marches solitaires sonder mon âme et retrouver un rapport à Dieu qui m'avait manqué. Suite à mon annonce sur Instagram, j'ai été assez étonnée de recevoir essentiellement un soutien positif, de la part de croyantes de même ou de différente confession que la mienne, mais aussi de la part d'athées et d'agnostiques, et cela me réjouit de me savoir suivie par des personnes si éclairées et tolérantes. Néanmoins, j'ai reçu beaucoup de questions auxquelles je n'ai pu répondre immédiatement car il me fallait répondre de façon adéquate et construite, et comme c'était juste avant les écrits des concours je n'avais guère le loisir de prendre un temps pour cela. Mais ceci dit, ça a fait son chemin dans ma tête et j'ai eu le temps de mûrir ma réponse, qui sera cet article. Mon but est de vous expliquer pourquoi le besoin de parler de ma foi publiquement, pourquoi le besoin de foi, pourquoi Dieu, et surtout, comment faire de la philosophie tout en étant chrétienne et croyante.

En guise d'introduction à toute réflexion sur ces questions, j'aimerais simplement partager mon expérience personnelle, rapidement, de façon à donner un contexte à cet article.

Bien que mon père et ma famille tunisienne soient de confession musulmane, ma mère a toujours insisté pour qu'on me laisse la possibilité de choisir, ou non, ma propre confession. Et heureusement, car si j'ai toujours été fascinée par la figure de Dieu et surtout de Jésus, j'ai décidé à 14 ans de me convertir au catholicisme. Je vous passe les détails mais en gros j'étais tellement passionnée par la religion catholique que je réfléchissais même à faire des études de théologie, et j'étais souvent en retraite chez les moines cisterciens de Cîteaux. J'ai même fait un séjour dans la vie des moniales de l'Abbaye d'Echourgnac, où j'ai sûrement vécu les jours les plus heureux de ma vie, entre prière, travail manuel et spirituel, c'était l'équilibre parfait. C'était rude car nous commencions nos journées à 4h du matin et nous les finissions à 21h, mais c'était des jours où aucun instant n'était gâché. Bref, cette expérience me confortait dans mon choix de religion et c'est ainsi qu'à 18 ans je fus baptisée. Mon baptême se passa dans la plus grande douleur puisque j'avais une infection très grave des reins, plus rien n'arrivait à me soulager donc j'étais sous morphine et une infirmière me piquait  les antibiotiques en intramusculaire. Je n'étais donc jamais vraiment consciente, alternant moments de douleur et moments où je planais à cause de la morphine. C'est mon grand regret, car du coup je ne me souviens de rien de ce jour qui devait être le plus beau de l'année, la consécration d'années de préparation (en plus l'église était magnifique et je me faisais baptisée entourée de ma famille et de mes amis). Ce fut un peu le début de la plongée en Enfer car après mes problèmes de rein j'ai eu une avalanche de problèmes de santé plus ou moins graves, et j'avais l'impression que ma foi ne servait à rien. Avec le recul je pense que je faisais une grave dépression, mais évidemment à l'époque on ne parlait pas de ça donc j'étais vraiment laissée toute seule dans ma souffrance sans possibilité d'en parler. J'ai donc rejeté ma colère contre Dieu, j'étais furieuse qu'il m'abandonne comme ça alors que je voulais me rapprocher de lui. En plus, mon copain à l'époque était très virulent contre la religion, je n'arrivais pas à en parler avec lui, et j'ai fini par peu à peu me détourner de ma foi.

Je l'ai mise entre parenthèses pendant 8 longues années. C'est en habitant à la campagne et en approfondissant mes lectures que peu à peu je me sentie ramenée au besoin de ma foi. Sans surprise, c'est au contact des philosophes des XVIIe et XVIIIe siècle que peu à peu je trouvais enfin les mots pour parler de ma relation à Dieu. Parce que, je ne vais pas être hypocrite, même si je suis catholique il y a beaucoup de choses qui me déplaisent dans le dogme religieux et dont je ne me sens pas proche du tout. Alors, j'ai paradoxalement trouvé du réconfort dans les alternatives spirituelles proposées par les philosophes, pourtant très croyants, de ces époques. En premier, bien sûr, Rousseau, dont le parcours personnel me parlait beaucoup. Protestant, converti au catholicisme, puis à la religion naturelle, c'est en lisant sa philosophie que je fus frappée : "mais c'est ça ! C'est ça que je ressens au fond de moi sans pouvoir mettre des mots dessus !" J'étais soulagée : je n'étais pas seule, on allait m'aider à étoffer ma foi, personnelle, sans jugement. Je lis encore beaucoup sur ce sujet : Spinoza, Descartes, Locke, Leibniz, ... chaque philosophe a une façon bien particulière de se rapprocher de Dieu, et c'est avec ces lectures croisées que j'arrive enfin à étoffer mon rapport avec Dieu. Ainsi, vous voyez que philosophie ne s'oppose pas à la foi, et vous verrez qu'au contraire elles ont un lien étroit.

La distinction nécessaire entre politique, morale, et religion


En voulant écrire cet article je me suis rendu compte à quel point c'est délicat et épineux d'aborder la question de la foi aujourd'hui, en 2019, car bien souvent on confond foi et religion.
Cette confusion n'est pas à tort, car malheureusement la religion s'est arrogée la suprématie du contrôle de la foi, et ce depuis des siècles. C'est en se dissimulant sous les traits sacrés de la foi que la religion a commis les pires atrocités, les pires crimes et les pires injures contre l'humanité, mais aussi contre l'environnement (l'asservissement des animaux, l'exploitation extrême des ressources naturelles). Alors, comment blâmer le rejet d'une religion étouffante et paralysante ? Ainsi Nietzsche proclamait-il "Dieu est mort !" à travers son prophète Zarathoustra. C'est bien sûr un Dieu religieux qui a pris les traits des institutions que Nietzsche refuse : un faux Dieu construit par l'intérêt égoïste et hypocrite d'une poignée d'hommes qui s'en servent pour asservir les autres et les empêcher de réfléchir par eux-mêmes. Ce Dieu là étouffe la liberté, avorte la pensée et crée une fausse morale, une morale factice mais qui se réclame unique et éternelle. Alors oui, Dieu est mort, enfin, ce vieux barbu dégueulasse et pervers qui se réjouit du malheur des hommes et qui se plaît à les tourmenter tel l'enfant sadique qui coupe les ailes des mouches et écrase les fourmis.
Mais attention, ce n'est pas DIEU dont parle Nietzsche.
C'est en réalité les hommes qu'il dénonce, lâches et pleutres qui se cachent derrière une image fabuleuse pour s'arroger des droits qui ne sont pas les leurs. C'est pourquoi l'une des grandes tâches que s'est fixé Nietzsche fut de retracer les origines de la morale, pour montrer qu'elle n'est ni Une ni absolue, ni naturellement imposée à l'homme, mais au contraire elle s'inscrit dans une histoire particulière, elle varie en fonction des époques et des sociétés, et n'a rien ni de religieux, ni de divin. Ce qui est plutôt un soulagement, puisque cela veut dire que nous sommes profondément libres de nous définir et d'évoluer. Mais enfin, cela est un autre sujet, ce sera pour un autre article ;)

Le problème principal de la religion n'est probablement pas la croyance en Dieu elle-même. L'homme a un profond besoin de croire en quelque chose, de prendre modèle sur autre que soi pour se construire soi-même. C'est un réflexe enfantin qui perdure dans l'âge adulte, et que ce soit la science, la raison, l'égo, l'homme se construit toujours à partir d'un modèle. Il se trouve que la religion était la première forme de croyance, puisque l'homme était sans réelle science (dans le sens académique du terme), sans raison institutionnalisée, et donc la religion lui apportait confort... et surtout servait de ciment à la société. Les hommes se rassemblaient et partageaient la même foi, ce qui veut dire les mêmes rituels, les mêmes croyances, et peu à peu politique et religion se sont confondues. C'est à mon sens à partir de ce moment que ce fut le début des problèmes. Comme l'explique le philosophe anglais John Locke dans sa Lettre sur la tolérance et son Essai sur la tolérance, le problème n'est pas dans la foi elle-même, ni en Dieu, mais du fait que les hommes responsables de l'institution religieuse ont cherché à avoir du pouvoir politique. En effet, pouvoir politique et religion sont incompatibles dans leur essence même. La politique, c'est, pour la décrire grossièrement, gouverner un peuple de façon à le protéger des menaces extérieures et de lui-même, lui garantir paix et prospérité et épanouissement dans le travail et la propriété (cette dernière obligation de la politique est un trait propre à la philosophie lockéenne). La politique ne doit pas être morale. Ce n'est pas son rôle. La morale est affaire de religion, car c'est à travers la foi et la croyance en Dieu que l'homme apprend qu'il a des devoirs moraux de tolérance, amour, respect... Mais, comme le précise Locke, on n'est pas obligés d'avoir la foi pour être moral. Elle aide simplement à se rendre soi-même meilleur. Aussi, il est absurde de se mépriser mutuellement entre athées et religieux, car ce qui compte, c'est que chaque personne réponde à des valeurs morales universelles, c'est-à-dire garantissant un équilibre et un respect pour toute autre forme de vie que soi.
C'est pour cela aussi que la religion ne doit pas être mélangée à la politique : la religion n'est pas universelle. Elle est profondément personnelle. Et c'est pourquoi il est dangereux de l'imposer par des lois, et par la contrainte, tout comme il est absurde de vouloir faire renoncer à la religion les croyants par la violence et la répression. Locke introduit un concept qui commençait à émerger au XVIIe siècle, celui de la prévalence de la conviction du coeur sur la persuasion par la raison. Pourtant, à son époque Descartes est encore très influent, et pour Descartes la raison est absolue : tant qu'un raisonnement est rationnel et logique, on ne peut qu'y adhérer, comme à une loi mathématique. Locke s'oppose à Descartes en faisant la distinction entre raison et coeur : en effet, on peut tout à fait comprendre la logique d'un raisonnement rationnel sans pour autant en être convaincu en son for intérieur. Pour les mathématiques le coeur n'a pas vraiment d'importance, mais dans les problèmes moraux, le coeur est bien au centre de ses fondements, car comment respecter une loi sur le bien et le mal si nous n'en sommes pas convaincu dans notre for intérieur ? Comment appliquer des lois morales si au fond de nous doutons de leur légitimité ? C'est justement quand on force les gens à agir contre leur voix intérieure, contre leur coeur, qu'ils essaient de trouver des moyens pour ne pas s'y soustraire et transgressent les lois. Locke, comme Pascal entre autres, défend ardemment la nécessité pour la foi de toucher le coeur de l'individu pour le convaincre de sa nécessité. Aussi, il est vain de vouloir prouver l'existence de Dieu de façon rationnelle : Dieu n'est pas une formule mathématique, il est au-delà de toute rationalité, il touche les sentiments, l'âme, le coeur de l'homme. Locke s'aventure dans des chemins plus dangereux que Pascal, car Locke défend le fait que la religion n'est pas obligatoire pour l'homme d'être moral. Certes, elle facilite, elle guide, mais tant qu'elle ne touche pas, elle ne marche pas. C'est assez audacieux à son époque où justement la religion était fortement mêlée à la politique et était forcée sur les gens. Au XVIIe siècle l'Angleterre était secouée par des guerres civiles incessantes, avec notamment beaucoup de conflits religieux et politiques. Locke cherchait à trouver une solution pour que ces temps instables cessent et retrouver la paix, c'est pourquoi il ne veut pas que la morale soit uniquement possible par la religion. C'est parce qu'on force les gens à adhérer à une religion qui leur semble absurde que les problèmes commencent. La morale est en fait au fond de chacun, naturellement, et en fait les principes moraux défendus par la religion sont des idées universelles qui s'imposeraient naturellement à l'homme s'il écoutait ses intuitions sans préjugés. Les atrocités commises au nom de Dieu ne sont nullement de sa responsabilité. Elles découlent des hommes qui utilisent la religion pour d'autres fins que celle pour laquelle elle est, c'est-à-dire leur intérêt personnel égoïste, aveuglé par des désirs malsains et contre nature...

Le regard de Dieu

Les thèses de Locke sur la religion et la morale étaient profondément originales pour son époque et furent comme une étincelle qui mirent le feu aux poudres intellectuelles des philosophes de son temps. Lorsque Rousseau découvre ces pensées nouvelles, il est très frappé. Il est alors tout jeune adolescent, adopté par Mme de Warens qui le convertit peu à peu au catholicisme. Mais elle vit une religion libre et décomplexée, rejetant la plupart des dogmes catholiques, et rapprochant Dieu de la Nature, comme force incompréhensible et puissante qu'il faut respecter. Inspiré par la douce religion de Mme de Warens, loin des dévots et grenouilles de bénitier, Rousseau commence à construire sa propre pensée spirituelle, en l'agrémentant de ses lectures philosophiques. Ce n'est que trente ans plus tard que Rousseau trouvera enfin les mots pour exposer sa propre thèse sur la religion. Cette thèse est si importante qu'il l'inclut dans son traité éducatif, L'Emile ou de l'éducation, mais aussi il demande à ce qu'elle soit publié indépendamment sous le titre de La profession de foi du vicaire savoyard. Une petite parenthèse historique, mais l'Emile et la Profession de foi sont si libres et nouveaux qu'immédiatement après leur publications, ces deux écrits sont interdits en France et brûlés sur la voie publique. Rousseau est l'objet d'un mandat d'arrêt pour être jeté en prison, ce qui le fait quitter le territoire français pour plusieurs années d'exil. Les philosophes de son époque sont outrés par les propos qu'il tient sur la religion, et ses amis comme Diderot et Montesquieu se détournent de lui, écrivent des lettres publiques contre lui, Voltaire publie même un texte "anonyme" dans lequel il réclame que Rousseau soit brûlé en même temps que ses livres. Mais que diable Rousseau écrit-il de si révoltant ? Pourquoi s'est-il pris les foudres des Lumières ?


Si Nietzsche reproche à Rousseau d'être tombée dans une philosophie moralisante chrétienne, il aura vu juste : la religion est omniprésente dans la philosophie de Rousseau, et cela devient évident après lecture de la Profession de foi. C'est le livre qui montre enfin les ramifications de la philosophie rousseauiste, qui mènent toutes à un seul centre : Dieu et l'homme. Car les deux vont ensemble, sont liés et inextricables. Lorsque Rousseau se révolte contre les mensonges et les apparences trompeuses de la société qui mènent l'homme à sa chute de l'état naturel libre et décomplexé, il oppose le regard de l'homme sur l'homme au regard de Dieu sur l'homme, comme l'explique merveilleusement bien Henri Gouhier dans son livre Les Méditations Métaphysiques de Jean Jacques Rousseau, "Le regard de Dieu". Rousseau souffre depuis sa jeunesse de son incapacité à s'adapter à la société, et déplore la fait que les vertus morales d'honnêteté et d'authenticité sont celles qui sont le plus maltraiter lorsqu'on vit dans un cercle social. Tout est dans le paraître, il faut dire pour être, mais personne ne juge les actions en elles-mêmes. C'est ce qui rend malheureux Rousseau (cf Les rêveries du promeneur solitaire), et c'est ce qui fait qu'il n'arrive pas à comprendre comment on peut être une bonne personne, agir de façon bonne moralement, quand la société ne fait qu'encourager des attitudes médiocres et finalement anti-chrétiennes. Comment être un chrétien qui agit pour Jésus dans une société qui n'aime que les apparences et au fond ne fait que diminuer les hommes et les rendre méchants ? Car là est le problème : la société est dans le paraître. L'homme ne peut être que conformément à son essence seulement quand il se détache du regard d'autrui et qu'il agit pour lui-même selon ce qu'il pense être le mieux, c'est-à-dire lorsqu'il choisit de ne voir que le regard de Dieu sur lui sans prendre en compte le regard factice de la société. Le regard de Dieu se confond avec le regard du moi sur moi, car pour Rousseau le regard de Dieu est le regard de la nature de l'homme sur l'homme. Ce n'est que dans ce regard que la contradiction entre le paraître et l'être est impossible, car dans le regard de Dieu le paraître coïncide avec l'être. Ce n'est que dans la société que, pour une question de survie, l'homme doit paraître avant d'être car telles sont les lois de la société (pour en savoir plus, lire Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité entre les hommes, seconde partie). La relation de l'homme au regard de Dieu est en fait une relation pure et simple, immédiate et intuitive. Ce regard divin se retrouve dans la voix de la conscience, qui est selon Rousseau l'instrument que Dieu a mis en chaque homme pour lui donner l'opportunité de renouer avec sa nature bonne dans les moments de doute moral. En somme, Dieu est nécessaire pour aider l'homme à exister en tant qu'être et ne pas être qu'un simple paraître. Que nous le voulions ou non, en nous est ce regard de Dieu, donné par la Nature (Dieu et Nature sont souvent confondus chez Rousseau) pour nous donner le caractère moral propre à l'humain. D'où ce magnifique passage dans La profession de foi du vicaire savoyard :

"Conscience! conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal qui rend l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de ses actes et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreur en erreur à l'aide d'un entendement sans règles et d'une raison sans principes."

Dans ce passage, la conscience est assimilée à un "instinct", c'est-à-dire ce qui nous pousse à agir sans faire intervenir la raison. La conscience n'est donc pas rationnelle, mais cela veut dire aussi que la raison n'est pas naturelle : voilà un point sur lequel Rousseau rejoint Locke et s'oppose au rationalisme cartésien pourtant très en vogue au temps des Lumières. Rousseau ne fait pas de la capacité de raisonner ce qui permet à l'homme d'être un homme distinct d'un simple animal naturel. C'est en fait sa fonction naturelle de la conscience qui déjà le distingue des animaux car c'est sa spécificité propre. L'homme est naturellement moral, car c'est la morale dictée par la voix de sa conscience qui lui permet de décider et d'être maître de ses actions, et de ne plus errer sans but, sans lois. L'intelligence ne vient pas de la compréhension de lois mathématiques, rationnelles, mais de la capacité à entendre sa voix intérieure, en nous. D'où l'importance de l'introspection chez Rousseau, qui ne peut se réaliser qu'en retrait de la société. Un peu plus loin dans La profession de foi, Rousseau explique que la conscience est "timide", qu'elle est vite effrayée par les règles imposées par la société qui l'étouffent. Mais elle ne disparaît jamais, ce qui explique les conflits intérieurs qui nous animent, et qui peuvent provoquer un certain désespoir. Ce désespoir vient de l'opposition entre notre nature profonde, notre conscience, avec les règles anti-naturelles de la société qui nous oblige à les suivre, parfois avec violence, et nous font souffrir. C'est pourquoi Rousseau établit qu'au final l'homme n'est méchant et mauvais que par sa propre faute, Dieu n'a rien à voir là-dedans : c'est la société que l'homme a construit qui le rend méchant car elle a été bâtie sur des principes inégalitaires. La politique n'a rien de naturel ni de divin, et c'est justement pour cela que l'homme peut la changer et la rendre plus conforme à sa nature. D'où l'importance de la pensée politique de Rousseau et de son très célèbre Contrat social qui aidera à la construction de la Constitution de 1793. Bref, ni Dieu ni l'homme ne sont pas nature mauvais ni ne poussent au mal. L'homme devient méchant par nécessité de survie dans une société inégalitaire et contre nature, qui nous force à faire des actions mauvaises qui vont à l'encontre de ce que nous dicte notre conscience sinon on se fait avaler par ce monstre social. Bon, ici je ne voulais pas aller plus amplement dans la question du mal, mais c'est en effet un grand problème pour Rousseau, il faudrait que j'y consacre un article entier, peut être un peu plus tard, car cette thèse soulève des problèmes, notamment sur le fait que la conscience pourrait dicter des actions mauvaises car le mal est relatif à chacun. Rousseau rejette cette contestation de façon qui peut paraître naïve : Dieu ne peut pas vouloir le mal pour l'homme, donc nécessairement si l'homme écoute vraiment attentivement sa conscience, il ne peut pas vouloir le mal. Nietzsche ne loupera pas Rousseau sur ce point d'ailleurs.
En bref, Dieu est nécessaire pour Rousseau afin de trouver un point d'attache de l'être en dehors du paraître, dans un monde angoissant et instable, Dieu est au final l'ancre qui permet à l'être de revenir en lui-même pour exister en tant qu'être et non en tant que simple paraître. L'enjeu n'est pas moindre, puisqu'il s'agit de se retrouver en tant que personne morale, mais aussi de retrouver sa place originelle dans la nature, ce qui, pour Rousseau, nous mène sur la voie du bonheur véritable.

La religion naturelle : se retrouver soi pour accepter les autres

Convenons ensemble qu'en effet la conscience de chacun lui montre la voie du Bien et du Bon, et que nous sommes capables de trouver en nous la possibilité d'être des personnes bonnes. Comment s'en sortir dans une société qui ne l'est pas ? Comment tolérer le fait que les autres n'écoutent pas leur conscience ? Comment enfin, écouter la voie de Dieu en soi sans révolte contre ceux qui ne l'écoutent pas, et vivre en accord avec sa nature sans en souffrir ?

Ainsi que Rousseau l'explique dans sa lettre du 4 octobre 1761 à d'Offreville, faire le bien pour le bien n'offre aucun autre réconfort que la satisfaction intérieure de suivre la voix de sa conscience. Il est fort probable que dans une société injuste, agir justement ne soit pas récompensé. Or, ce n'est pas pour les autres que nous vivons, mais pour nous-mêmes. Ainsi, il faut cesser de se tourmenter à vouloir à tout prix la reconnaissance d'autrui : comme nous l'avons vu précédemment, c'est ce désir de paraître aux yeux des autres qui nous rend malheureux. "La vertu ne donne pas le bonheur, mais elle seule apprend à en jouir quand on l'a" écrit Rousseau. Ecouter sa conscience (c'est ce que Rousseau entend par "la vertu"), c'est se donner les moyens de pouvoir être véritablement heureux, dans un bonheur stable et paisible, non dans un désir instantané qui apparaît et est assouvi sans cesse. Aux tourments de l'instabilité des bonheurs factices, Rousseau oppose la quiétude du vrai bonheur. Il reprend le chemin déjà ouvert par les stoïciens, comme Sénèque, quelques 1200 ans avant lui. Sauf qu'à l'austérité de vie des stoïciens Rousseau offre une alternative plus tendre et sentimentale, puisqu'il pense que la voie vers le bonheur s'ouvre en écoutant la sincérité de son propre coeur, et non en disciplinant son coeur vers une voie particulière comme le préconisaient les stoïciens. Pour cela, Rousseau préconise un retour à la solitude, possible uniquement loin des hommes, au contact direct de la nature. La nature est directement sortie de la main de Dieu, elle n'a pas choisi d'altérer ce qui lui a donné, et cette sagesse de se satisfaire de ce qui est inné en nous montre la supériorité d'une nature brute par rapport à la dégénérescence de l'homme social. Retrouver Dieu (ou la Nature), c'est s'éloigner des hommes.

Dans la nature, on peut alors librement s'adonner à l'exercice de la méditation, afin de retrouver en soi la voix enfouie de la conscience. Rousseau distingue "contempler" de "prier", et il préfère la contemplation, ici synonyme de méditation, à la prière. En effet, la prière est une demande, un rapport intéressé à Dieu. On demande à Dieu de nous accorder quelque chose que nous désirons, que ce soit matériel ou spirituel. C'est donc imposer en quelque sorte son ego à Dieu, en déterminant que nous savons mieux que lui ce que nous voulons. Or, Rousseau ne se retrouve pas dans cette démarche : "que lui demanderai-je, qu'il change pour moi le cours des choses ?" dit-il au travers du vicaire savoyard. Au final, prier est attendre passivement son salut, sans chercher à le mériter par soi-même mais en demandant à Dieu de nous assister. Ce qui est absurde puisque nous avons vu que l'homme est seul responsable de sa misère. Comment donc demander à Dieu de nous délivrer d'une situation dont nous sommes nous-mêmes coupables ? Si elle nous incommode, Dieu nous a donné déjà la capacité de nous en sortir seuls. Il n'a pas à intervenir pour satisfaire notre désir. Mais Rousseau n'est pas aussi anti-prière, il explique simplement que ça ne lui convient pas. Il refuse de voir en Dieu un être qui assiste des hommes dans une attente passive du salut. C'est pourquoi il préfère la contemplation à la prière. En effet, la contemplation est une véritable adoration désintéressée, qui célèbre Dieu pour lui-même et non pour ses capacités à répondre aux attentes des hommes. Car aimer Dieu, c'est aimer l'ordre qu'il a créé, même si l'on ne sait pas où Dieu veut mener le monde. Il n'est donc pas nécessaire de lui demander quoique ce soit, il sait déjà mieux que nous-mêmes ce dont nous avons besoin. C'est pourquoi il nous a donné la conscience : la rédemption est déjà en elle. Lorsque nous disons "Que Ta Volonté soit faite !", c'est la volonté de Dieu qui veut au travers de nous. Notre volonté, éclairée par la raison et guidée par la conscience, jouit de son pouvoir d'agir selon la volonté de Dieu. Nous sommes les instruments de Dieu, et non l'inverse. Alors attention, Rousseau ne désapprouve pas que nous fassions des demandes à Dieu, c'est juste qu'il ne croit pas que ce soit nécessaire. Et encore une fois, l'importance est de suivre ce que notre coeur nous montre de convaincant. J'avoue rejoindre Rousseau sur ce point, je trouve que c'est vraiment très intéressant de penser la relation à Dieu comme celle d'une adoration active, Dieu étant un élément de notre coeur qui nous aide à agir nous-mêmes de notre plein gré et librement de façon morale. J'ai toujours eu du mal avec les prières toutes faites où on demande à Dieu plein de trucs... Dieu n'est pas l'instrument qui satisfait nos désirs avec une baguette magique. Au final, prier c'est prendre un moment hors du cours des choses du monde des hommes, pour retrouver un moment introspectif qui nous donne l'opportunité de nous ressaisir nous-mêmes, de nous retrouver. Ce qu'on demande à Dieu, c'est une façon de se le demander à soi.


Conclusion

En quoi peut-on dire que la pensée spirituelle de Rousseau est une "religion naturelle" ?

C'est une religion qui est d'abord fortement liée au rapport à la nature (environnement, milieu naturel), en tant qu'elle nous renvoie une image de nous-mêmes en dehors du cadre social qui a uniformisé et conformé notre nature intérieure. Ensuite, la conscience morale est une voix de la nature, celle qui nous est interne, une prédisposition innée de l'homme. Enfin, le Dieu de Rousseau est un Créateur de l'univers, dont il faut respecter les plans et avec humilité reconnaître que nous ne pouvons l'utiliser pour satisfaire nos besoins et dont il faut accepter le mystère. A l'aide de la raison nous pouvons saisir un peu ses créations, mais elle ne suffira jamais à tout expliquer. La religion naturelle est ainsi bien naturelle, et elle est religion car elle est une piété vécue. C'est parce qu'on vit dans la foi en Dieu, en le reconnaissant et en l'adorant, qu'on en fait une religion et non un simple déisme constaté et passif.


A travers Rousseau j'ai le sentiment qu'il essaie de reconnecter Dieu à l'être individuel, faisant porter à chacun en lui-même la responsabilité et le devoir de son propre bonheur. Alors au final, peu importe ce que les autres attendent de nous ou ce qu'ils nous imposent. La liberté d'être heureux est individuelle et un droit divin, naturel, dont nul ne peut nous priver. On peut y trouver des échos avec Epictète, ancien esclave devenu philosophe, qui malgré les tortures et les privations quand il était esclave répète qu'il n'a jamais été esclave, parce qu'il se savait libre en lui-même. Le Dieu de Rousseau n'est plus un Dieu abstrait et abscons, mais une puissance que nous avons tous en nous pour être et exister et non subir et paraître. Peu importe les autres, ce qui compte c'est de se libérer soi-même du poids de paraître. Et, ainsi que conclut Rousseau dans sa lettre à d'Offreville, laisser ses actions parler pour soi-même. Agir librement, c'est aussi montrer l'exemple et inciter les autres à faire de même (d'où l'importance de l'éducation), et les toucher au coeur pour les persuader de suivre le chemin de la conscience. Mais Rousseau n'est pas idiot ni simplet : choisir cette voie ne nous empêchera pas d'être misérable, ni de souffrir. Au contraire, s'opposer à la société et choisir de vivre librement c'est déjà s'exclure et donc s'offrir à l'incompréhension agressive de la société. Mais, c'est être maître de sa propre vie, et cela n'a pas de prix.


* * *



Crédit photos : Luc Dujardin

* * *

Chemisier : +Vintage

Top : +Tara Jarmon (via Vinted)

Jupe : +Tara Jarmon (via Vinted)

Turban : +Sarah Doo Wop Dos

Accessoire cheveux : +Miss Bella's Blooms

Livre : Henri Gouhier, Les Méditations Métaphysique de Jean Jacques Rousseau, 1970. (malheureusement il n'est plus disponible à la vente, j'ai trouvé mon exemplaires en arpentant les chemins obscurs du web...)

* * *

Tous les articles précédés de + sont des articles produits avec certitude de façon éthique (respect de la main d'oeuvre et de son savoir faire ou respect de l'environnement ou les deux à la fois), ou bien ont été acquis de seconde main dans un soucis écologique et anti-consumériste de ma part.

Tous les articles suivis d'une * ont été offerts par la marque en question.

Aucun lien n'est affilié. 

Retrouvez mon article sur mes marques éthiques préférées >ici<













Commentaires

  1. Tes looks romantiques me plaisent toujours autant !! :)
    bisous
    http://katepinup.blogspot.fr

    RépondreSupprimer
  2. très intéressant
    ça fait un moment que je ne t'avais pas lu, d'habitude je fais une pause dans la lecture de tes articles ^^

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Merci pour votre petit mot, je vous réponds au plus vite !

Facebook Twitter Instagram Pinterest Inspilia

Articles les plus consultés