Printemps précoce


Hello mes chatons,

Cela me fait drôle de reprendre l'écriture de mon blog. Vous avez dû le remarquer, je délaissais de plus en plus mes articles au fil des mois. Alors oui, je travaillais beaucoup pour l'agrégation et j'avais du coup moins de temps libre pour penser quoi écrire ici (c'est pourquoi j'ai mis en pause la rubrique 1 Tenue 1 Bouquin qui me manque terriblement d'ailleurs, c'était finalement ce qui donnait un brin de sens à mon activité de blogueuse), mais ça n'explique pas tout.

J'ai eu une année super chaotique personnellement, comme je vous le disais dans cet article j'ai décidé de faire face à mes TCA, perdre du poids, retrouver ma forme physique. Amorcer une telle guérison c'était inévitablement devoir me confronter à moi-même, dans tous les domaines de ma vie. C'était comprendre pourquoi je me sentais si nulle en permanence, illégitime dans tout ce que je faisais, avec un complexe d'infériorité énorme. Derrière les photos vous ne pouvez pas savoir tout ce qu'il y a, le doute, la honte, la peur... Avoir été diagnostiquée dépressive et atteinte d'anorexie mentale l'été dernier a été un peu un coup de massue pour moi. J'avais des mots sur ce qui me hantait, et enfin le corps médical légitimait mon mal-être. Un soulagement mais aussi un grand stress, car maintenant qu'il y avait un diagnostic il me fallait commencer la voie vers la guérison : je n'avais plus d'excuses, je ne pouvais plus me cacher derrière la maladie.

Mon gros travail sur moi-même fut d'affronter la prépa pour l'agrégation de philosophie. J'étais terrorisée tous les jours, à penser que les autres étaient tellement meilleurs que moi, et cela n'était pas facile à gérer car j'ai une façon de faire de la philo profondément anti académique, je suis une éternelle révoltée et pour reprendre les mots de Nietzsche, je fais de la philo à coup de dynamite. Chaque mot que je lis j'essaie de le faire voler en éclat pour voir ce qui en reste, rien n'est épargné, tout est remis en question, c'est une tâche épuisante de chaque instant, de lutte et de douleur, mais pour arriver à un chemin lumineux, exaltant, possédé par l'authentique. Je suis hantée en permanence par la soif d'authenticité. Plus que la vérité, je cherche maladivement l'adéquation avec moi-même, sauf que ce moi désiré est le plus gros point d'interrogation de mon existence. Cela me place en permanence sur une falaise escarpée et glissante, entre l'authentique et le néant, et je trébuche parfois, je manque de tomber... et puis je ne sais pas bien comment, je finis toujours par me rattraper, je retourne sur cette route dont je ne vois pas la fin ni le prochain tournant, mais je sens en moi que je dois coûte que coûte la continuer, ou plus rien n'a de sens. Sauf que soyons honnêtes, les doutes ontologiques dans les institutions françaises n'ont aucune place. Rien à foutre de si tu sens la philo dans ta chair, si tu chiales en lisant des pages de Nitezsche, si tu restes bouleversée après un livre de Rousseau, si tu cries, révoltée contre Hegel. L'institution elle s'en fout, elle veut que tu sois un bon petit soldat, que tu récites ton Aristote et ton Platon, que tu répètes docilement l'architectonique de Kant et le cogito de Descartes. Vas-y, recrache ce qui a été déjà mâché, et ferme la. S'en est suivi forcément des prises de tête avec les profs, ulcérés par mes questions (pourtant innocentes, je vous l'assure, je ne cherche jamais à coincer qui que ce soit, je suis juste hantée par le spectre avide de l'authenticité), et qui me répondent "mais c'est comme ça c'est tout". Je ressortais des cours énervée, frustrée, avec aucune satisfaction intellectuelle si ce n'était d'avoir eu un résumé de la préface déjà prémâchée par d'autres chercheurs.

L'ironie fut apportée par les sujets tombés à l'agrégation (je l'ai passée la semaine dernière et non je ne suis pas contente de moi et j'ai envie de me mettre des baffes car j'ai encore été prise d'angoisses d'illégitimité et j'ai donc rendu des copies bien en-deça de mes capacités) (penser en 7h c'est pas mon truc...). Déjà, on a eu des sujets merdiques pendant les mois de prépa, et attendez la meilleure, les profs ne nous ont JAMAIS donné un commentaire de texte en temps limité sur le livre majeur, si ce n'est le livre qui a bouleversé la fin du XVIIe siècle, et qui est accessoirement l'oeuvre d'un des deux auteurs imposés, John Locke. Alors par contre qu'est-ce qu'ils nous ont harcelé avec Hegel, l'autre auteur du programme, et accessoirement reconnu comme le philosophe le plus obscur et compliqué de l'histoire de la philosophie. Avec en contrepartie un petit mépris à peine dissimulé pour Locke, enfin vous comprenez, il est anglais, en plus c'était pas un "vrai" philosophe puisqu'il était médecin. Je vous passe les commentaires répétés du prof qui nous faisait cours, à nous dire que "décidément Locke écrit très mal" "il raconte n'importe quoi" "c'est pas intéressant". Paye ta motivation.

Devinez qui est tombé le jour du concours ?

Locke.

HAHAHAHAHAHAHAHA

Je m'en fous, je l'avais beaucoup travaillé de mon côté, j'ai adoré le lire, son Essai sur l'entendement humain m'a bouleversée, et de toute façon je devais le lire pour mieux comprendre Rousseau qui était très nettement influencé par ce livre.

Mais voilà, je n'arrive pas à comprendre ces jugements de valeur sur les philosophes émis pourtant de la part de "philosophes", je trouve ça juste hallucinant, je considère que chaque philosophe qui a existé a sa propre importance et qu'il est absolument ridicule de faire des hiérarchies parmi eux.

Bref, ça vous donne une idée de l'esprit prépa, et concrètement je faisais tâche avec mes lectures genre super pas académiques, mes exemples inattendus, et mon esprit propice à la dispute (dans le sens de discuter, de confronter les opinions entre elles). La quête de l'authenticité, de donner du sens à sa propre vie, de faire de la philo quelque chose qui s'incarne dans notre chair, c'est pas vraiment la quête de la philo institutionnelle.

C'était donc super dur pour moi de me dire que j'avais ma place en philo, ou même dans le monde. Pourtant quand je lis je me sens transportée, chaque phrase je la rumine des heures voire des jours, je me sens même parfois possédée par une question qui me poursuit jour après jour. Il y avait une réelle opposition entre ce que je ressentais au fond de moi et ce qu'on me demandait de faire, et je n'arrivais pas à les faire coexister. Je n'ai donc pas bien réussi les écrits de l'agrégation, et je me sens un peu nulle, après tout il s'agit de se conformer une bonne fois pour toutes et on n'en parle plus. Je n'y suis pas arrivée, et je m'en veux de ne pas réussir à être plus diplomate.

Mais au fond, ça a toujours été mon problème. Je ne sais pas ménager la chèvre et le chou, je me sens hyper angoissée quand je dois jouer l'hypocrisie sociale et pourtant nécessaire pour survivre dans le monde des humains, je panique et je finis soit par fuir, soit par dire ce que je pense et je peux argumenter tant que je veux, on reprend mes propos pour les retourner contre moi et m'accuser des pires intentions qui pourtant ne sont pas du tout les miennes.

Me voici donc à un tournant dans ma vie. Cela fait pratiquement un an que j'ai entrepris de me trouver moi-même, de me confronter à ma vie intérieure, et par là de me confronter aux autres et à ce que je peux affirmer de moi devant les autres. Je n'avais donc pas vraiment le coeur à venir écrire sur le blog, parce que se livrer ici c'est aussi s'exposer aux railleries et aux mauvais esprits, et je me sentais déjà si mal avec ma vie, mes études, et moi-même, que je ne pensais pas avoir la force d'imaginer des personnes mal intentionnées venir interpréter de travers le moindre mot pour satisfaire leur malveillance. Mais, je dois dire que mon blog m'a manqué. J'ouvrais un nouvel article presque tous les jours en me disant "allez, aujourd'hui publie un truc !", et je finissais par fermer la fenêtre... pourtant, ce ne sont pas les photos qui manquent, et je peux vous dire que j'ai en stock des dizaines de séances photos à vous partager !

Les beaux jours précoces du printemps m'ont aidé à y voir plus clair, et une fois dissipées les brumes intellectuelles de l'effort du concours, j'ai eu une envie irrépressible de vous écrire tout ça, d'un coup, en un bloc, et je ne vais pas tout effacer comme je le fais depuis deux mois. Eh bien, oui certes, mon ton ne plaît pas à tout le monde, et on interprète possiblement de travers ce que je dis, mais aussi je suis soutenue et encouragée par tant de belles âmes, je leur dois d'arrêter de me morfondre dans un coin en reniflant parce qu'une seule personne m'a envoyé un pic ou un commentaire plein de jalousie gratuite et misérable. Au fond, les gens qui laissent de tels commentaires sont ceux qui sont réellement à plaindre. Je ne veux pas, et je ne serai jamais une blogueuse lisse ou politiquement correcte, je n'arriverai jamais à quantifier mes propos pour ne froisser absolument personne, et puis merde. J'ai autant le droit d'exister que les autres, et je vais juste arrêter de m'excuser d'exister.

Je sais être suivie par de tellement belles personnes, j'ai reçu TELLEMENT de messages pendant les trois jours du concours je vous assure que j'ai les larmes qui montent quand je repense à tout ce soutien que vous m'avez manifesté, ces conseils que vous m'avez donné, notamment sur comment réussir à dormir les jours avant les épreuves (d'ailleurs à ce sujet j'ai trouvé la combinaison qui marche à merveille pour moi : 10 minutes de yoga spécial sommeil, tisane verveine, et 3 "Notre Père" dans ma tête. Radical). Vraiment, si je n'arrive pas encore à m'aimer moi-même pour de bon, je vais au moins faire semblant d'y croire, à travers vous et vos mots d'affection.


Plein de bécots mes chatons, à très vite !



Crédit photos : Luc Dujardin

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 Blouse : +Vintage des années 70 (via Poppycock Vintage)

Jupe : +Vintage des années 70 (via Lazyqueens Vintage)

Chaussures : +Chie Mihara (via Vinted)

Lunettes : +Miu Miu (via Vinted)

Boucles d'oreilles : +Dissident Sheep (eshop)

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Tous les articles précédés de + sont des articles produits avec certitude de façon éthique (respect de la main d'oeuvre et de son savoir faire ou respect de l'environnement ou les deux à la fois), ou bien ont été acquis de seconde main dans un soucis écologique et anti-consumériste de ma part.

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Commentaires

  1. Wow. Quel article ! Dans le bon sens, évidemment, car tu n'écris que des articles géniaux. Mais celui-ci m'a le plus touchée.
    Je ne suis pas philosophe, d'ailleurs je n'ai jamais fait de philosophie "en cours". Mais quand tu parles de l'envie de confronter les opinions, de retourner chaque mot pour essayer de débattre sur des concepts, je me retrouve complètement.
    Je cogite très souvent, j'adore de plus en plus débattre et me poser des questions, et une chose que je n'aime pas, c'est que, à chaque fois que je formule une phrase pour confronter des points de vue, même si c'est cynique et pas mon opinion, les gens ne vont pas écouter. Je trouve que beaucoup refusent de discuter des différentes manières de penser que l'on retrouve dans chaque sujet dit "de société", comme s'ils avaient peur d'être jugés alors que le principe est justement, pour moi, de confronter des points de vue. Même s'ils se contredisent. C'est pour cela qu'on a la discussion.
    Au final, je trouve que trop peu de recul est pris. Je ne sais pas si tu me suis...
    Et en cours de français, par exemple, j'arrive à faire semblant de penser comme " il faut" mais les analyses des textes que nous devons faire me gênent. En effet, à chaque fois, les différentes opinions ne sont pas tellement acceptées. Alors qu'on oublie que, très probablement, si cet auteur a utilisé le mot "noir d'encre" au lieu de "noir", ce n'est pas forcément pour faire écho au blanc mentionné au début. C'est peut-être juste parce qu'il écrivait en alexandrins et qu'il cherchait une syllabe en plus. Ou qu'en fait, il fait un ode au sombre. Tenez, là, la mention du pied de table dénote qu'il parle de l'ombre, le pied étant délaissé au profit du plateau, etc. J'exagère, mais je trouve que la pensée est un peu trop formalisée, alors que c'est nous qui prêtons un certain sens à un texte (même si l'auteur a forcément essayé de passer un message, cela j'en convient tout à fait).

    Au final, je ne sais pas si j'ai compris tes propos de travers, mais saches que je les ai adorés !
    Et euh... désolée pour le pavé... ;)

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    Réponses
    1. Merci pour ton très intéressant message, et merci d'avoir lu mon long article en entier ! :)
      Je trouve en effet comme toi que nous vivons dans une époque qui devient de plus en plus frileuse de la discussion. Déjà, chacun-e se trouve obligé-e d'avoir une opinion super tranchée sur absolument n'importe quel sujet possible, quand bien même ils n'y connaissent rien, n'ont aucune légitimité, n'ont jamais rien lu, et ne font que répéter des idées toutes faites, voire des truismes. Mais alors, ce qui est angoissant c'est de voir que ces truismes sont élevés au rand de principes, qui ne sont en fait que des opinions sanctifiées. C'est terrible parce que donc tout le monde a des opinions hyper tranchées sur tout (et qu'en fait c'est pas mal aussi de ne pas avoir d'idées préconçues sur certains sujets, de se laisser libres d'idées pour accueillir ce qui pourrait arriver), mais en plus avec internet on peut facilement ne regarder et ne lire QUE des choses qui vont dans le sens de ses propres opinions. Alors oui, c'est cool, on se sent légitime, mais le problème c'est que du coup les gens se créent des espèces de bulles hermétiques dans lesquelles ils ne supportent aucune discussion, aucune contradiction, aucun écart de pensée... c'est un peu la nouvelle forme du totalitarisme virtuel. Alors quand les gens découvrent d'autres pensées différentes des leurs, c'est la fin du monde, et ils répondent avec une violence sans pareil. Je pense que c'est dommage en effet comme tu le dis, on n'éprouve plus ses idées, on n'essaie même pas d'adopter un jugement différent pour voir si ça tient toujours ce qu'on disait.
      Il y a un vrai soucis d'éducation du sens critique, c'est pas nouveau mais internet favorisant l'isolement de chaque individu, je crains que ça empire...

      Enfin, oui voilà tu mets le mot sur ce que je cherchais en écrivant, le problème du formalisme. "On" (c'est qui ce 'on' en plus ??) a interprété un auteur comme ça alors ne te pose pas de questions c'est comme ça qu'il faut penser et puis c'est tout. Si tu as des idées divergentes on te traite comme une dingue, ou quelqu'un de prétentieux ! (quoi, elle ose avoir une interprétation différente des autres mais pour qui elle se prend, gnagnagna) au final, on cherche l'assentiment de tout le monde qui en fait pense comme tout le monde c'est à dire qui répète ce qui se dit depuis je sais plus quand. Paradoxal pour des études "intellectuelles" !!

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    2. C'est exactement ça ! Bien sûr, il n'est pas nécessaire d'avoir fait une thèse en économie pour donner un avis sur les tenants de telle ou telle décision de l'état, mais il faut au moins avoir quelques notions avant de râler à tout bout de champ comme savent si bien le faire les français. On ne juge pas quelqu'un à son apparence (bien que si, beaucoup le fassent...), mais il faut apprendre à le connaître. C'est comme avec un sujet, il faut un peu se renseigner avant d'émettre un avis tranché. Et comme tu dis, il est très facile de trouver des opinions allant uniquement dans notre sens. Ce qui est intéressant, lorsqu'on cherche une info sur internet, c'est de voir qui est derrière le site. Bien souvent, on voit que c'est orienté, et donc il faut avoir un peu d'esprit critique.

      Et oui c'est paradoxal, surtout que ce "on", on ne sait pas vraiment qui c'est. Un éminent chercheur, ou un moine bouddhiste. Je suis ironique, bien sûr que des gens formulent des hypothèses très vraisemblables, mais il ne faut pas s'appuyer uniquement dessus, sinon on ne fait que répéter ce que d'autres ont dit, alors que le principe est justement de... réfléchir. Et on n'aura pas forcément la même analyse que notre voisin (d'ailleurs, c'est certain que ça sera différent).

      Merci beaucoup d'avoir pris le temps de me répondre, surtout que ce que tu dis est très juste :)

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