Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s'attendre à beaucoup souffrir.


Hello mes chatons,


Et voilà une nouvelle année qui s'en est allée, une nouvelle lui succède... le cycle sans cesse recommençant et pourtant toujours nouveau, paradoxe qui me déclenche des angoisses systématiquement. C'est sans doute cette dichotomie existentielle qui me déchire le 31 au soir, je suis heureuse de pouvoir constater les résultats de l'année déjà finie, mais je suis partagée avec l'angoisse de devoir vivre une année de plus, si incertaine, si floue, pour me dire que dans 365 jours des expériences auront été vécues, des décisions auront été faites, j'aurai vieilli d'un an, et cette année qui me semblait si impossible à vivre est passée. Quel bilan sera celui de 2019 ? Pour moi il y a énormément d'enjeux cette année qui arrive, des gros enjeux, et pourtant tout me semble si futile face au temps qui nous écrase de sa splendeur, qui nous échappe sans cesse tout en nous marquant de son fer rouge son passage inexorable.


"Qui arrêtera, dis-je, l'esprit de l'homme afin qu'il demeure ferme, et qu'il considère de quelle sorte cette éternité qui n'est ni passée ni future, forme tous les temps passés et futurs en demeurant toujours immobile ? [...] Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais bien ; mais si on me le demande, et que j'entreprenne de l'expliquer, je trouve que je l'ignore."


Saint Augustin, Les Confessions, Livre XI, chapitres XI et XIV


Le temps m'obsède, il est partout avec moi, dans mes lectures, mais aussi il plane en ricanant au-dessus de moi, en épée de Damoclès, moi qui lutte contre lui, qui tente de lui arracher sans cesse quelques instants de plus pour travailler, qui le supplie de se ralentir, de s'étirer, de faire que le jour de l'agrégation arrive le plus tard possible... Et le temps, ce Judas, fait semblant d'accéder à ma requête, pour ensuite courir plus vite, si vite que je n'arrive pas à le suivre, que je suis hors d'haleine, et je crie, je lui dis "Arrête mécréant, ne vois-tu pas la souffrance que tu me causes ?" et son silence de plomb m'achève, me laissant face au néant du désespoir...


Ce désespoir je l'ai affronté cette année. Pour la première fois de mon existence je n'en étais plus ni étonnée, ni lasse. Je savais qu'il était là, cette "maladie mortelle de l'homme" comme le nomme Kierkegaard, cette maladie qui plonge au plus bas mais qui, quand elle se lève, rend la vie si intense, si pleine, si enthousiasmante, qu'on oublie les récifs escarpés contre lesquels les vagues cinglantes de la dépression nous ont brisé les os. Tout se ressoude, on se dresse à nouveau, l'esprit plus clair, supérieur à ce qu'il était. Je persévère dans mon être, ou bien, je marche encore, mais mieux. L'esprit redécouvre le monde, mon corps se réveille comme d'un long sommeil : il n'est plus amas confus de chair et de sang, mais une cohérence subtile et délicate. Tout semble nouveau, je vois le monde avec un oeil plus sensible, plus exigeant, et je remarque des choses que je n'avais jamais perçues auparavant. Alors, c'est l'enthousiasme débordant, l'envie de crier mon amour à la vie, ce sentiment d'être débordé par la joie, littéralement : ni mon corps ni mon esprit n'arrivent plus à contenir cette joie, j'exulte, je m'élance hors de moi-même. Monde et moi sont confondus, plus rien ne semble pouvoir arrêter cet élan de puissance, enfin je sais que je suis moi, je suis cette autre qui me semblait si étrangère quelques jours auparavant. Je suis devenue ce que je suis, je ne me subis plus, je me confonds avec ma puissance de vivre. Et puis, je butte. L'esprit s'arrête en suspens, le corps se rétracte sur lui-même. Ce peut être n'importe quoi : une page que je ne comprends pas, un blocage alimentaire. Et alors la descente s'amorce. La chute survient, aussi rapide et violente que la montée fut grisante et délicieuse. Les ténèbres pénètrent tout, comme une gangrène, mon esprit est terrorisé, tout est une menace à son intégrité, il se sent agressé, il a peur. Mon corps redevient flasque et répugnant, il n'avance plus, il se détracte, il se remplit de gaz répugnants, il craque, il couine, il redevient cette infâme prison temporelle. Et ainsi de suite. Ce cycle infernal et pourtant addictif marque ma vie douloureusement, surtout qu'il s'arrange pour ne pas coïncider avec le temps qui passe, ce temps artificiel que les hommes ont découpé afin de vivre ensemble, en rythme. Il me semble que c'est précisément cet écart entre la vie de l'esprit et la vie sociale qui crée ma dépression. Après tout, dépression signifie aussi une diminution, un enfoncement, ou un creux. Or il y a diminution toujours par rapport à quelque chose : c'est bien parce qu'on se compare avec autrui que l'on se sent diminué. On est moindre parce que l'autre nous semble être plus. On se sent diminué par cet écart entre soi et le reste du monde. Cet écart crée ce sentiment d'être moins, de manquer de quelque chose.

Cette année, j'ai appris à ne plus le sentir comme ça. Être différente ne me diminue pas. Par contre, je dois être responsable des conséquences de ma différence, apprendre à la gérer pour ne pas me retrouver complètement exclue du monde. J'aimerais arriver à être comme Spinoza, Nietzsche, Rousseau ou Kant, qui arrivaient à avoir un minimum de contacts avec le monde social tout en gardant un certain retrait. La solitude créatrice, celle qui émancipe, celle qui réconcilie avec soi, mais qui n'est pas une coupure, un césure avec l'autre. Les tourments seront toujours là, et je les remercie, ce sont eux qui donnent à ma vie cette saveur de vécu, d'être réelle et non un fantasme. J'ai le sentiment de mériter ma vie, quand après de longs jours de douleur je reviens à la vie et je suis heureuse de n'avoir pas succombé aux supplications de la mort. J'aimerais que ce combat ne soit pas individuel, égoïste, c'est pourquoi j'en parle de plus en plus en public. J'aimerais être utile, pouvoir guider celles et ceux qui ont peur, qui n'y arrivent pas seuls, car la solitude dépressive peut être un gouffre terrible et j'ai bien conscience que nous n'avons pas toutes les mêmes armes pour la combattre. Voilà le fil directeur de ma vie à présent, aussi nous verrons de quoi l'avenir sera fait, comment il s'actualisera dans le présent, quel corps il prendra, j'ai décidé de me faire confiance, et d'avoir foi en la vie.

"Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe."

Rousseau, Profession de foi du vicaire savoyard
* * *

Plein de bécots mes chatons, et merci de continuer à suivre mon blog encore cette année 2019.


Crédit photos : Luc Dujardin














Commentaires

  1. J'ai connu ça... Et ton texte me touche au plus profond...
    J'ai eu des troubles alimentaires à mon adolescence suite à plusieurs agressions subies dans mon enfance. Je voulais disparaitre... J'ai toujours eu du mal avec mon corps et mon image. J'ai fait un énorme travail personnel pour apprendre à m'aimer et pour laisser les autres m'aimer.
    Si tu as besoin d'une oreille je suis là. Une très bonne année ma belle
    Biz Jeny

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  2. Quel mignon petit look, j'aime beaucoup!
    Bises

    Justine
    http://lemagdejustine.com

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  3. Je connais bien la dépression qui est ma meilleure ennemie depuis longtemps, causée par ma phobie de vomir qui m'a coupé du monde, et plongé dans l'anorexie. J'ai du coup une vision très particulière de moi-même et de mon corps, qui n'est pas très positive mais j'essaie de travailler dessus, de remonter la pente, on verra ce que 2019 nous réserve :)

    Gros bisous!
    http://paulynagore.blogspot.com/

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  4. j'ai connu et connais encore les états douloureux d'une dépression toujours latente, et tu as bien trouvé les mots pour dire ces maux.
    Je te souhaite de ne plus douter de ta confiance en toi pour inventer ton chemin de vie sans peur et sans reproche.

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