1 Tenue 1 Bouquin : Essai sur le don


Hello mes chatons,

Aujourd'hui nous reprenons ensemble les rubriques philosophiques après quelques semaines d'arrêt bien nécessaire à mon petit cerveau :)

Récemment, ma mère m'a prêté un livre de Marcel Mauss, Essai sur le don, en me disant "lis-le absolument, on parle beaucoup de Mauss en ce moment, et c'est super intéressant !" (ma mère est mon dealer officiel de livres). Et en effet, quand je vous ai annoncé sur Instagram que je vous parlerai de ce livre, vous avez été assez nombreuses à m'envoyer un message pour me dire que vous l'aviez lu et beaucoup aimé, ou bien étudié dans le cadre d'études de sociologie. J'espère donc être à la hauteur de votre enthousiasme !


Essai sur le don


Une courte introduction à l'ouvrage est d'abord nécessaire : il s'agit d'un texte publié en 1924-1925, écrit par Marcel Mauss, personnage très particulier dans le paysage intellectuel français. En effet, si Mauss est de formation philosophique (il a eu l'agrégation de philosophie en 1895), il ne s'est pas néanmoins arrêté à ce domaine, et a beaucoup étudié la sociologie ainsi que l'ethnologie. Sa particularité est de n'avoir jamais vraiment écrit de synthèse de sa pensée, et nous a légué quantité de textes courts ou d'essai, comme l'Essai sur le don. Il en résulte de son écriture un style très particulier, puisqu'en effet se mêlent études sociologiques et thèses philosophiques. C'est pourquoi il est considéré par beaucoup comme étant le père de l'anthropologie moderne, bien qu'il n'eut jamais la prétention de se réclamer comme tel. Je pense que l'on doit aborder n'importe quel texte de Mauss sans a priori de genre : ni comme un texte purement ethnologique, ni purement sociologique, ni purement philosophique. Ouvrir un de ses livres avec un tel a priori risquerait de nous empêcher de comprendre les finesses de ses réflexions. C'est d'ailleurs ce qui est fort appréciable dans son écriture, il laisse énormément de liberté de pensée au lectrice-eur tout en le-la dirigeant par des mots forts bien tournés et trouvés. J'aime particulièrement ce genre d'auteur car les textes sont alors très agréables à lire, il n'y a pas de fastidieux exposés complexes de concepts tarabiscotés, tout est illustré avec honnêteté et avec du vivant, puisque comme vous le verrez dans l'Essai sur le don, Mauss s'applique à partir de réalités culturelles humaines. C'est aussi la difficulté principale, il est facilement possible de passer à côté de la longue distillation des idées de Mauss, et n'en retenir que les exemples ethnologiques. Mais justement, je pense que c'est cette incroyable capacité gymnastique de l'esprit de Mauss qui fait la beauté de son écriture : il étudie l'homme, absolument, avec le soucis de ne rien laisser de côté, ni de rien juger arbitrairement. Mais également, il ne se cantonne pas à des descriptions, et se sert activement des faits observés pour éclairer le mieux possible la nature humaine. Je vous avoue avoir été au début très surprise, puis, plus j'y pensais, plus je me rendais compte de l'extraordinaire héritage que nous laisse Mauss : il a amorcé une pensée qui ne s'arrête jamais.

Introduction


Ordinairement, il me semble difficile pour les philosophes de lire de l'ethnologie/sociologie (vous me pardonnerez de les confondre pour cette introduction, c'est que Mauss les entremêle et il m'est difficile dans ce contexte de parler soit de l'une, soit de l'autre, bien que je sois consciente de leurs différences intrinsèques). Comme je vous le disais, bien souvent ce sont des oeuvres descriptives et il est compliqué d'en déduire des principes un peu plus abstraits, sous peine de souvent devoir les réduire et les normaliser, ce qui évidemment est super dangereux et mène à des inepties stupides (et oui ça arrive même aux meilleurs !). Ou alors, les ouvrages sociologiques à la Durkheim (qui était l'oncle de Mauss, bonjour la famille ! haha) ont la fâcheuse tendance à extraire des faits sociaux de leur contexte et les rend si abstraits qu'on se demande de façon paradoxale quel est leur intérêt ou leur réel implication dans le réel.  Mais heureusement, Mauss est un si bon guide dans la réflexion qu'au contraire, je pense même qu'on pourrait se servir de son livre comme d'une méthode très efficace pour faire de l'anthropologie/philosophie. Je pense que c'est possible d'abord parce que Mauss est d'une honnêteté intellectuelle extrêmement rare. Le livre est rempli de notes pour aller plus loin, pour préciser certains points, à lire en annexe ou lors d'une seconde lecture (pour une première lecture, je trouve que des fois ça a tendance à "parasiter" la réflexion).

Comme le souligne la sociologue Florence Weber dans sa préface de l'édition que je vous présente aujourd'hui (celle-ci), Mauss effectue une "révolution copernicienne" en voulant aller à l'encontre de la démarche de Durkheim, et d'au contraire saisir les "faits sociaux totaux", pour justement arriver à saisir la société non pas par des abstractions ponctuelles, mais par les effets globaux de leur conduite, en incluant tout ce qui fait de l'humain un être humain, avec donc prise en compte des contextes, religieux, économiques, historiques, etc. Vous me direz : mais c'est une tâche titanesque ! Peut-être, mais en effet, quel intérêt d'étudier l'homme si c'est pour n'en étudier qu'un de ses aspects ? N'est-ce pas par là le cantonner à une de ses multiples facettes, quand bien même c'est cette riche diversité d'être qui en détermine l'essence ? Ainsi que Mauss le montre au début de cet essai, le problème commun à l'ethnologie et à la sociologie fut justement de vouloir enlever le contexte des faits sociaux. C'est ce qui mène bien souvent à des réductions arbitraires voire teintées de racisme des évènements sociaux ou des traditions qui en révèlent beaucoup plus sur l'homme que l'on peut le penser. Encore une fois, cette démarche totale et honnête de recherche est ce qui rend ce texte, pourtant imparfait et incomplet, pionnier mais aussi exemplaire. On est quand même en 1925, diantre !

Il faut tout de même faire attention au fait que l'Essai sur le don s'inscrit dans la lignée des oeuvres ethnographiques. Il s'agit d'une démarche d'observation directe de peuplades, parfois participative et active, pour tenter de montrer les relations d'interdépendance entre les humains mais aussi analyser et chercher les origines des actes de vie immatériels et matériels, comme les rituels, la fabrication d'outils, et dans le cas présent, les échanges de cadeaux, les offrandes et les fêtes impliquant un don quel qu'il soit. La particularité de cet essai est de mêler à cette démarche scientifique (car, rappelons-le rapidement, l'ethnologie tout comme la sociologie sont des sciences, les sciences humaines, même si ce statut même est source de polémique et de réflexion constante), une démarche sociologique, qui est pour Mauss d'étudier les peuplades amérindiennes et océaniques pour extrapoler le problème du don à notre société européenne. Son soucis était de comprendre les relations économiques et leurs motivations, car comme nous le verrons, la base de l'économie fonctionne sur le même principe que le don... celui du don de l'argent. Cela permettait à Mauss de réfléchir sur le statut du travailleur, comprendre son rôle dans le capitalisme (car après tout, travailler c'est faire don de soi pour l'Etat ou pour une entreprise), et donner, faire un autre don aux salariés que celui du salaire. Il faudra attendre encore 20 ans, beaucoup de combats, et c'est ainsi que le modèle de solidarité sociale nacquis. Comme le dit Florence Weber dans l'introduction, aujourd'hui ce modèle de don social est largement remis en cause par le capitalisme acharné et la mondialisation, une raison de plus pour relire attentivement Essai sur le don, mais aussi pour ne pas lâcher cette réflexion constante sur le donner et le recevoir. Petite parenthèse personnelle, lorsque je vous parlais du travail dans le cadre du cycle sur Hannah Arendt (à relire ici), je vous avais fait part de ma révolte lorsque je travaillais en tant que vendeuse et secrétaire, et que les patrons se permettaient de nous demander beaucoup trop de travail et d'effort sous prétexte qu'ils nous "donnaient" un salaire. C'est cette tension injuste et illégitime entre le don de soi et le don pécunier qui me révoltait, car le manque de reconnaissance du don de ma personne pour le placer comme "normal" en échange d'un don exclusivement pécunier n'est pas un échange équitable. De là, je me suis rendue compte que ce qui me révoltait était l'iniquité de cette transaction, qui conduisait en fait à acheter ma force de travail, et donc une partie de mon être que je donnais, comme si on achetait un objet, qui, une fois acquis, était disposable et jetable à la guise de son propriétaire... qui n'était plus moi, mais l'entreprise. Il s'en découlait inévitablement un malêtre extrême et une dépression, qui dans mon cas a éclaté plusieurs mois plus tard. Bref, pour vous dire qu'en fait, le don est bien la base de nos échanges sociaux, aussi bien professionnels que personnels, et qu'il est vraiment nécessaire aujourd'hui de reprendre cette réflexion pour rendre ce système, tant social que politique, économique qu'agricole, plus juste pour tous-tes.

La réflexion maussienne sur le don s'ouvre sur l'explication de deux termes qui sont des termes utilisés en anthropologie : le "potlatch" et le "kula". Avant d'aller plus loin je préfère tout de suite vous en donner une définition, nous verrons plus loin leurs implications.

- Le terme de "potlatch" :  c'est un mot d'origine chinook, des peuplades amérindiennes. Il signifie "nourrir", "consommer". Ce mot désigne l'ensemble des coutumes des peuples dans lesquelles il y a des échanges et des dons, et tout ce qu'elles impliquent. Nous verrons ensemble en résumé en quoi le potlacht consiste.

- Le terme de "kula" : d'origine de Nouvelle Guinée, le kula est un fait une sorte de grand potlacht. Mais il désigne des échanges plus globaux que le potlacht, auxquels Mauss attribue une valeur économique (tandis que le potlacht peut être seulement religieux par exemple). En somme, il faut comprendre le kula comme un échange de cadeaux ou de dons permettant à une économie de se développer.

L'écriture de l'Essai sur le don ne fut pas linéaire, aussi il n'est pas nécessaire pour moi aujourd'hui de vous proposer un article qui suivrait le texte dans son déroulement matériel. Mauss égrène tout au fil de son texte sa réflexion, que je choisis de regrouper selon les axes suivant :

1. Don et contre-don : la non-neutralité du donner

2. Dette, crédit et don de soi

3. La dimension politique de l'Essai sur le don


Je tiens quand même à préciser que je n'ai aucune formation en sciences humaines, que ce soit en anthropologie, en sociologie, ou en ethnologie, aussi ai-je sans doute une vision philosophique qui déforme un peu ce que j'ai lu. Et il s'agit d'un très humble résumé de ce que j'ai lu et compris, il n'est en aucun cas confit de prétention d'absolu ni d'autorité, il sera certainement un peu incertain par moment ou un peu flou, l'essentiel et le but de ce texte présent est d'essayer de vous restituer dans l'ensemble ce que j'ai compris, afin de vous donner envie de lire le livre ou de vous guider dans sa lecture. Bien entendu, je reste ouverte à toute critique constructive et à tout débat ;)

Let's go !

 1. Don et contre-don : la non neutralité du donner


Lorsque nous parlons de don, nous avons tendance à penser qu'il s'agit de cadeau fait de particulier à particulier, mais ce qui est intéressant chez Mauss c'est qu'il souligne très rapidement le fait que les dons et échanges de cadeaux sont aussi faits en collectivité, que ce soit des tribus, des familles, ou des groupes sociaux. La démarche de Mauss est très intéressante, puisqu'il part d'analyses précises ethnographiques de comportements liés au potlacht dans des tribus amérindiennes, puis il analyse ces mêmes faits dans des sociétés polynésiennes, pour ensuite rapidement en montrer les échos dans les sociétés occidentales, orientales, extrême-orientales. Le but de Mauss n'est donc pas d'écrire un compte-rendu purement observateur des comportements humains dans des cadres sociologiques précis, mais bien de partir d'exemples pour en chercher à l'intérieur ce qui permettrait de comprendre pour l'humain donne. 

Je vais donc volontairement occulter la partie ethnologique, car je n'y ajouterai rien vu que ça dépasse largement mes connaissances, mais je vais m'en tenir à la dimension plus philosophique de la réflexion de Mauss. 

Ce que Mauss observe, c'est qu'il y a toujours un système de prestation intrinsèque à la notion de don : tout don est accompagné de rituels, de fêtes, volontaires ou inconscientes, privées ou publiques. Cette structure souvent complexe qui soutient le don montre à quel point donner quoique ce soit n'est absolument pas neutre. Donner, c'est faire un geste vers l'autre, mais aussi pour quelque chose. En somme, il n'y a pas de don purement désintéressé. L'attente du donneur peut très bien être inconsciente, mais il n'empêche que donner, c'est toujours donner quelque chose de soi. Le potlatch, c'est remettre à l'autre un bout de son âme, que l'objet ou le service donné incarne :

"[...]Présenter quelque chose à quelqu'un, c'est présenter quelque chose de soi. Ensuite, on se rend mieux compte ainsi de la nature même de l'échange par dons, de tout ce que nous appelons prestations totales, et, parmi celles-ci, "potlatch". On comprend clairement et logiquement, dans ce système d'idées, qu'il faille rendre à autrui ce qui est en réalité parcelle de sa nature ou de sa substance ; car, accepter quelque chose de quelqu'un, c'est accepter quelque chose de son essence spirituelle, de son âme [...]" (Marcel Mauss, Essai sur le don, Chapitre I, 2)

Comme Mauss l'écrit également plus loin "une chose donnée n'est pas chose inerte." Il suffit de réfléchir un instant sur ce qu'on nous donne pour remarquer la pertinence de cette observation : pourquoi sommes-nous tentées de refuser un présent ? Pourquoi voulons-nous faire des cadeaux ? Il y a effectivement bien plus que le fait de donner un objet inerte, il y a investissement de soi dans la chose donnée, qui transmet ainsi un message de son âme. D'où vient, par exemple, que nous puissions être très vexées d'un cadeau, ou se sentir humiliées par un "don". Parfois, l'intention (consciente ou inconsciente) de la personne qui donne nous frappe en plein coeur, et comme la politesse exige de toujours accepter un cadeau... nous l'acceptons, quitte à ressentir du dégoût pour cet objet et en garder rancune au donneur. 
Et tout se complique, lorsque nous réalisons, comme l'explique Mauss, que tout don implique un contre-don : il est nécessaire de rendre tout cadeau, présent, geste, service, sous peine de passer pour une malotrue. Il y a des gens qui ne rendent jamais de services, jamais de dons, rien. Il est inévitable de penser que ces personnes sont trop égoïstes, et au bout d'un moment nous sommes lassées d'entretenir une relation qui est à sens unique. Car voilà bien le véritable rôle du don : par le fait même qu'il implique nécessairement un contre-don, le don est le moteur des échanges entre individus. "Mais pourquoi je ferais quelque chose pour toi ? As-tu déjà fait un geste pour moi quand j'en avais besoin ?" Et voilà comment débute une rupture amoureuse, ou familiale, ou amicale... Lorsque nous ne recevons rien mais qu'on nous demande continuellement de donner, il n'y a plus de relation, plus d'échanges, mais uniquement du profit. Et on perd le principe du don, celui de tisser des liens entre les individus. Ainsi, se sentir redevable envers quelqu'un fera qu'on continuera à maintenir une relation avec lui, et vice-versa. Bref, je ne veux pas m'enfoncer dans des constatations psychologisantes à deux balles, mais voilà un peu ce qui nous intéresse dans le don. Tout don implique un contre-don, quelqu'il soit.

Mais alors, me direz-vous, qu'en est-il des dons pour les dieux ? Dans le cadre religieux, tout don implique-t-il également un contre-don ? 

Eh bien... oui ! C'est d'ailleurs ce que montre Mauss : nous apaisons les dieux par des sacrifices pour qu'ils nous assurent prospérité, nous prions Dieu pour être admis-es ensuite au Paradis... je pense par exemple aux Japonais, qui pratiquent beaucoup le shintô et le bouddhisme, avec jeté de pièces dans les temples, achats d'amulettes, et autels particuliers avec beaucoup d'offrandes pour apaiser les esprits. Il y a derrière tout ça l'attente du "juste" retour du sacrifice aux dieux. On présuppose que les dieux désirent un comportement, nous l'adoptons pour leur plaire et qu'ils nous gâtent... d'où vient que dans de nombreuses cultures nous effectuons des sacrifices grandiloquents, pour montrer que pour les dieux nous pouvons sacrifier énormément... 

En d'autres termes, le potlatch se rapproche de ce que nous appelons aujourd'hui le commerce, ou les échanges économiques : nous donnons quelque chose, et nous recevons en échange. Bien entendu, nous attendons un juste retour de notre don, et quand il ne l'est pas, cela provoque des révoltes, des grèves, des soulèvements contre ceux qui n'ont pas honoré l'équité de l'échange. C'est pourquoi Mauss utilise le terme de kula, pour ne pas prêter à confusion avec le potlatch. Le potlatch peut avoir une notion individuelle ou purement religieuse, tandis que le kula implique un échange permettant une économie d'émerger. 

Pour résumer, tout potlatch implique trois obligations : celle de donner, de recevoir, et de rendre. On est obligés de donner à un moment ou à un autre : pour montrer sa puissance, pour honorer son invité, pour plein d'autres raison. C'est important de souligner le paradoxe apparent que met en valeur Mauss : tout don est une obligation. Mais recevoir n'est pas moins contraignant et non moins obligatoire... Si nous sommes obligées de donner nous sommes obligées de recevoir. Refuser un don, refuser un potlatch, c'est s'opposer frontalement à la personne qui nous donne, et lui montrer notre animosité voire lui déclarer une forme de guerre. Venir les mains vides chez quelqu'un qui vous reçoit chez lui, que ce soit pour un repas, une nuit ou une semaine, c'est lui manifester son indifférence et sa supériorité : on se considère soi-même comme don, et à moins de se plier en quatre une fois chez l'hôte, on est tout simplement impolie et on risque de ne jamais être reçue à nouveau. Mais refuser de recevoir ça peut aussi montrer son inconfort dans une situation injuste ou qui nous renvoie à une infériorité. Je pense par exemple à de trop gros cadeaux, trop chers, trop luxueux, quand nous mêmes nous ne pourrions pas les offrir. Au Japon par exemple, il est extrêmement impoli d'offrir quelque chose de trop luxueux à des amis ou même à des supérieurs : c'est alors leur montrer notre supériorité et c'est insultant. Ca sous-entend qu'on a pitié de nos hôtes alors on concède à leur donner un peu de notre richesse... bref, c'est juste pas possible quoi. A moins de le faire exprès, d'ailleurs c'est des fois des situations montrées dans les drama pour provoquer un drame ou un rebondissement dans l'intrigue principale ! L'obligation de rendre est en fait ce qui rend le don assez compliqué : comme nous venons de le voir, donner trop est insultant, donner trop peu aussi, en grande partie parce que tout don implique un retour du don. Ecraser quelqu'un d'un don trop important c'est le renvoyer à son incapacité à nous le rendre, et donc à son infériorité. De même, un don trop faible montrerait notre indifférence à la personne, et est tout aussi insultant (dans le genre, ce sketch comique de Chevalier et Laspalès est à mourir de rire !).

2. Dette, crédit et don de soi

Cette obligation de rendre est importante, dans la mesure où elle ne détruit pas l'équilibre "donner-recevoir-rendre".
Après avoir analysé les peuplades amérindiennes et d'Océanie, Mauss se tourne vers la société de la Rome Antique, dans le but de chercher les racines de notre façon de concevoir le don aujourd'hui. (oui je résume rapidement sa démarche, ne m'en voulez pas, merci). A la période romaine il y avait la coutume du nexum : il s'agit d'un accord entre un débiteur et son créancier, dans lequel le débiteur s'engageait à rembourser sa dette, même si ça impliquait de devenir l'esclave ainsi que sa famille entière envers le débiteur jusqu'à ce que la dette fusse pleinement remboursée. Le débiteur redevenait alors un homme libre exempt de toute dette.

"La chose ainsi transmise est, en effet, toute chargée de l'individualité du donateur. Le fait qu'elle est entre les mains du donataire pousse le contractant à exécuter le contrat, à se racheter en rachetant la chose. Ainsi le nexum est dans cette chose, et non pas seulement dans les actes magiques, ni non plus dans les formes solennelles du contrat, les mots, les sermets et les rites échangés, les mains serrées ; il y est comme il est dans les écrits, les "actes" à valeur magique, les "tailles" dont chaque partie garde sa part, les repas pris en commun où chacun participe de la substance de l'autre." (Op. cit. Chapitre III, 3)

Avoir une dette, au fond, qu'est-ce ? C'est manquer de quelque chose envers quelqu'un, qui nous a donné plus qu'il ne le devait, et envers qui nous sommes redevables. Mais au-delà d'un prêt d'argent ou matériel, la personne s'avance, s'engage pour nous : le seul dont que le débiteur peut faire c'est s'engager lui-même, entier, en tant que personne d'honneur, à rembourser cette dette. Et cette dette, c'est un manquement de soi. Le débiteur ne pourra retrouver son état "complet" d'individu qu'une fois la dette remboursée. C'est pourquoi le nexum est intéressant : le débiteur n'était pas obligé de s'esclavagiser pour rembourser, mais il s'engageait à le faire si besoin. Il y a donc un renoncement de soi, de sa liberté, jusqu'à tant qu'on a réétablit une relation équivalente entre soi et le créancier. C'est sans doute pourquoi pour certaines personnes une dette est incommensurable : s'engager à rembourser, c'est s'engager soi-même, tout entier, et non un objet matériel neutre. Par exemple, certaines dettes sont à vie : je pense au code d'honneur des yakuza, qui, une fois endettés, que ce soit par l'argent ou par les services (quelqu'un qui sauve la vie à un yakuza par exemple), ils seront redevables jusqu'à leur mort, car une dette ne peut se rembourser complètement que par la mort. Sans aller jusqu'à cet extrême, il est clair que se sentir endetté envers quelqu'un crée une situation de déséquilibre relationnel qui, sans règles ni accords clairs, peut vite tourner à la catastrophe.

Vous savez à quoi ça me fait penser ? Aux relations souvent ambiguës entre les blogueuses et les marques. Après tout, on est en plein dedans : c'est tout une histoire de don. En fait, lorsqu'une marque offre un produit à une blogueuse, évidemment ce n'est jamais neutre : il y a toujours l'espoir que la blogueuse en parlera, fera de jolies photos, et que ça apportera à la marque de nouveaux clients potentiels. Or, ce n'est jamais vraiment très clair, c'est pourquoi il faut vraiment que la blogueuse mette au clair ses obligations face à la marque, mais aussi souligne que le don d'un produit ne nécessite pas forcément un retour/un endettement. Car après tout, lorsqu'une blogueuse reçoit un produit, elle est en quelque sorte "endettée" envers la marque : elle reçoit un bonus pour un travail qui n'est pas encore fait. C'est pourquoi il est difficile de dire non, déjà parce qu'un cadeau fait toujours plaisir, mais aussi parce que même si le produit est décevant, c'est dur de se mettre face à la marque et de lui dire que ça ne va pas... car au fond, on se sent endettées. Ce qui n'est pas forcément justifié, car après tout, ce que la marque nous fait passer comme cadeau, c'est un pot de vin commercial, si je puis le qualifier ainsi. La marque offre, donne, en échange tacite de publicité. Or, la publicité est un véritable travail qui ne saurait se satisfaire uniquement du produit : ce n'est pas un échange équivalent. C'est là toute la difficulté de travailler quand on est blogueuse : on est à la fois dans une position de débitrice, mais aussi de créancière, et c'est très compliqué de le faire comprendre aux marques. En ce qui me concerne, j'ai fini, après presque 7 ans de blog, à ne plus travailler qu'avec des partenaires triés sur le volet, qui sont souvent devenus des gens à qui je parle souvent voire des amies. Les autres, à la trappe. Lorsque l'échange est inéquitable, il n'est plus question de travail.

3. La dimension politique de l'Essai sur le don

 

Le travail, voilà l'un des engagements de la pensée de Mauss : comment penser le travail dans une société ? Et l'Essai prend une dimension politique inattendue. Il faut, pour cela, attendre la dernière partie, la conclusion même, pour que Mauss livre plusieurs dizaines de pages très denses de pensée politico-anthropologique.

Mauss propose une réflexion très intéressante sur le travail : au fond, le travail n'est rien d'autre qu'un don. C'est le don de soi pour l'Etat, pour permettre à l'Etat de fonctionner. Or, comme tout don, rappelez-vous : donner-recevoir-rendre. Si nous donnons de nous pour l'Etat, nous devons savoir recevoir de lui ce qu'il nous doit et plus, mais l'Etat doit aussi savoir nous rendre ce que nous lui donnons. En 1925 les acquis sociaux étaient loin d'être ceux d'aujourd'hui, mais je pense qu'en 2018 il est toujours d'actualité de se demander si les échanges entre notre travail et l'Etat sont équitables. Le salaire n'est pas une reconnaissance suffisante du travail : après tout, chaque individu qui va au labeur donne pratiquement les 2/3 de sa vie pour l'Etat. Il est donc du devoir de l'Etat de prendre soin de ses citoyens : sécurité sociale, infrastructures, retraites, etc. C'est pourquoi il ne faut pas toujours penser ces gestes comme des actes de bonté : déjà, ils sont en grande partie payés par nos impôts, payés à la sueur de notre front et au prix de notre vie, mais aussi parce qu'ils sont un juste retour de notre engagement pour notre pays. D'où la frustration qui se génère quand les impôts augmentent mais que les transports sont pourris, que le temps de travail augmente toujours alors que les salaires diminuent, que le prix de la nourriture augmente tandis que les agriculteurs survivent avec moins de 300€ par mois... Notre système est loin d'être égalitaires, et quand bien même nous avons réussi à acquérir des droits, il en reste toujours à conquérir.

Au fond, c'est toujours facile de considérer que ce que nous doivent les autres nous est du parce que nous sommes exceptionnels. Mais tout don implique que nous devons nous-mêmes nous engager, donner de nous, et partager. Cela vaut tout autant pour le travail que pour n'importe quelle relation qui implique un don quelconque. Ne vous dites jamais "oh mais c'est pas vraiment un don". Bien souvent, si vous y réfléchissez, vous donnez bien plus que vous ne le pensez.

"On sent qu'on ne peut plus bien faire travailler que des hommes sûrs d'être loyalement payés toute leur vie, du travail qu'ils ont loyalement exécuté, en même temps pour autrui que pour eux-mêmes. Le producteur échangiste sent de nouveau -il a toujours senti- mais cette fois, il sent de façon aiguë, qu'il échange plus qu'un produit ou qu'un temps de travail, qu'il donne quelque chose de soi ; son temps, sa vie. Il veut donc être récompensé, même avec modération, de ce don. Et lui refuser cette récompense c'est l'inciter à la paresse et au moindre rendement." (Op. cit. Chapitre IV, 2)


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Je vous laisse sur cette réflexion du travail, décidément... tous nos chemins nous y mènent ! J'espère que ça vous a plu, j'attends vos retours ! 

Bécots


Crédit photos : Luc Dujardin

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