Le premier jour du reste de ma vie



Hello mes chatons,

Je dois vous avouer que ça fait plusieurs fois que je me mets face à mon ordinateur pour vous écrire aujourd'hui. Pour une fois je n'avais pas de livre de prévu pour cette tenue, je n'avais pas du tout l'énergie de vous écrire un topos philosophique, pour la simple raison que je passais l'agrégation de philosophie 4 jours après. Les écrits ont eu lieu la semaine dernière, et c'était la première fois de ma vie que je passais un concours aussi difficile. Pour celles qui se demandent, l'agrégation est un concours de l'enseignement, le plus difficile, mais aussi un Graal absolu pour toute personne voulant faire de la recherche. C'est à la fois une reconnaissance et un tremplin incroyable pour le futur. C'est aussi un concours éprouvant, difficile, et la plupart des agrégatifs (ceux et celles qui passent le concours) doivent s'y prendre à plusieurs fois pour le réussir. A ce sujet, je ne m'attends pas du tout à l'avoir du premier coup, pour la simple et bonne raison qu'après avoir fait une dépression cette année j'ai "perdu" 3 mois très précieux de travail. Mais je suis contente malgré tout, car c'était quelque chose qui fallait que je sorte de moi, j'étais extrêmement peu sûre de moi, j'avais l'impression de n'avoir aucune légitimité à passer ce concours, je n'arrêtais pas de douter de mes lectures et de moi-même. A cause de ça, j'ai perdu beaucoup de temps à m'éparpiller dans mes lectures, pensant devoir tout lire (ce qui est impossible, on est d'accord), et ayant l'impression que tout ce que je savais déjà était minable. N'importe quoi ! Mais c'est ça le plus gros défi des concours aussi éprouvants que l'agrégation : arriver à garder sa confiance et sa motivation pendant une année, voire plus, et tout donner le jour J des épreuves. Chaque année en philosophie nous sommes 800 à nous présenter, et seulement 200 personnes pourront passer les épreuves orales, pour au final être 70 à devenir agrégé-es.

Si je vous raconte tout ça, c'est aussi pour vous expliquer les raisons de mon vide total de capacité intellectuelle pour vous parler de philosophie aujourd'hui, mais aussi parce que vous avez été tellement nombreuses à m'envoyer des messages de soutien pendant la durée des épreuves que j'avais vraiment envie de vous raconter un peu mon état d'esprit.

L'agrégation, c'est un marathon. On a un an pour s'entraîner, ce qui implique en philosophie de lire énormément, genre énormément, mais aussi d'avoir une connaissance du contexte de chaque oeuvre lue, et dans l'idéal connaître l'enchaînement logique du contenu. En philosophie, on a souvent l'impression que les philosophes déconnent, qu'ils partent dans des délires avec de grands mots, mais en réalité il y a une pensée extrêmement logique et rigoureuse derrière. Quand on lit avec plus de concentration, on se rend compte à quel point les textes sont difficiles, qu'ils ont des tas d'implications derrière, et qu'il faut réussir à déplier les idées pour pouvoir mettre à plat une théorie philosophique. Ca encore, ce n'est pas le plus dur. Le plus difficile, c'est de s'approprier cette pensée, de la digérer, et de s'en nourrir. Car l'exigence du concours de l'agrégation c'est d'être apte à montrer à un jury qu'on a nous-mêmes un esprit de philosophes : c'est pouvoir construire un système philosophique, le défendre, et apporter du nouveau à la pensée. En gros, c'est leur dire que oui on est des bons historiens de la philosophie, mais en plus, on a une légitimité à prétendre devenir des vrais philosophes, et prendre la relève de Descartes, Kant, Merleau-Ponty ou Bergson. Je pense que ça c'est vraiment dur, car il faut avoir une grande confiance en soi, mais aussi la capacité de se remettre en question sans se fragiliser... ce qui fut mon grand défaut cette année. Ma fragilité vient en grande partie du fait que je me sens toujours moins bien que les autres, aussi la moindre attaque indirecte, même la plus minable, me blesse énormément. J'ai toujours l'impression de devoir me justifier à faire de la philosophie, et je n'ai pas du tout confiance en moi.
Je sais que ça paraît absurde, vous me voyez sur les photos, poser, affirmer un look original, alors c'est presque ridicule de m'imaginer en train de pleurer parce que je me sens nulle ou inférieure aux autres. Pourtant, c'est la vérité, et j'ai beaucoup souffert cette année de cette fichue habitude à me sentir blessée par tout et n'importe quoi. Le pire, c'est que je garde tout pour moi, car j'ai tellement peur de faire de la peine aux autres que je ne dis jamais quand quelque chose me blesse ou quand je me sens mal. Du coup, je deviens froide et distante, je coupe les ponts, et les autres pensent que je suis une connasse prétentieuse alors qu'en fait je suis en train d'imploser de douleur. L'auto-destruction, le problème de toute ma vie. Sauf que voyez-vous, se saboter soi-même c'est le plus grand ennemi de la préparation à l'agrégation, et le jour du concours c'est le danger principal.

En soi, les sujets ne sont jamais méchants. Les membres du jury ne cherchent absolument pas à nous planter, à nous piéger et nous faire échouer. Les sujets sont toujours incroyablement passionnants et riches en possibilités, ils sont toujours super bien pensés, et faisables en 7 heures d'épreuve. Il n'y a pas besoin de chercher à nous piéger : les candidats y arrivent tout seuls. Pour vous dire, je l'ai senti le premier jour : après 3h de composition, j'ai eu un gros doute. J'avais l'impression d'écrire de la merde, que c'était n'importe quoi, j'avais envie de rendre ma copie non finie et de partir. De fuir la salle, de brûler mes livres et arrêter la philosophie. Mais heureusement, HEUREUSEMENT, je me suis souvenue de tous vos messages, de votre soutien, de tout ce temps passé sur mon blog à vous transmettre mon amour pour la philosophie. Alors j'ai repris mon stylo, et j'ai fini les 7 heures. Chaque jour j'ai eu ce découragement, mais à chaque fois j'ai réussi à terminer. Bon, je ne suis pas contente de mon travail, évidemment, car en 7 heures impossible de tout dire, de tout expliquer, et puis j'ai encore des progrès à faire. Mais vous savez quoi ? Ce n'est pas grave. Ces 3 jours de concours m'ont prouvé que je pouvais y arriver, mais que je devais y croire. C'est une victoire pour moi, que je sois admissible ou non, car je n'ai pas lâché. J'ai défendu ma place, j'ai tout donné. A tel point que depuis 3 jours je suis en lambeaux, je n'arrive plus à penser à rien et je suis épuisée. Donc merde à mes incertitudes, merde à mon manque de confiance en moi, j'ai vaincu ce petit démon qui vient me murmurer les pires choses à l'oreille.

Je suis partie de la dernière épreuve (l'explication de texte, on est d'ailleurs tombés sur un magnifique texte d'Epictète sur les représentations et la philosophie), le coeur léger, heureuse même si insatisfaite. J'ai juste envie de tracer mon chemin, comme le dit Descartes dans Le discours de la méthode :

"Mais, comme un homme qui marche seul et dans les ténèbres, je me résolus d'aller si lentement, et d'user de tant de circonspection en toutes choses, que, si je n'avançais que fort peu, je me garderais bien, au moins, de tomber. Même je ne voulus point commencer à rejeter tout à fait aucune des opinions, qui s'étaient pu glisser autrefois en ma créance sans y avoir été introduite par la raison, que je n'eusse auparavant employé assez de temps à faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenais, et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la connaissance de toutes les choses dont mon esprit serait capable." (Seconde leçon, 17)

Avancer pour construire ma philosophie, ma pensée à moi, qui ne sera jamais rien qu'à moi et à personne d'autre, voilà ce que je dois garder précieusement comme but. Je ne veux plus me sentir blessée par des ont-dits jetés par jalousie à mon encontre, ni par les pâles copies de ce qui en moi est authentique. Il faut juste que j'arrête de penser aux autres, mais de continuer de penser pour les autres, ce qui est bien différent et que j'avais coutume de confondre. Les autres font bien ce qu'ils veulent, je n'ai aucun pouvoir sur eux. C'est ce que les stoïciens appellent "les indifférents" : ce sont des choses sur lesquelles nous n'avons aucune emprise et qu'il faut par conséquence ne plus estimer comme important. Telle personne raconte dans mon dos que je suis une sale copieuse alors que c'est elle qui n'a pas de scrupules de me voler des idées sans avoir l'honnêteté de l'avouer ? Telle autre raconte que j'ai été monstrueuse avec elle ? Telle autre dit que je suis trop pénible ? Telle autre pense que c'est prétentieux de parler de la philosophie ? Eh bien, je m'en fiche. Que leur méchanceté mesquine les étouffe, je n'en ai cure (c'est une sinécure !). Bien sûr je serai toujours un peu piquée, mais au fond... ça ne doit plus me toucher. C'est parce que j'accordais trop d'importance à ce que tout le monde m'aime et que je fasse l'unanimité que je me suis étouffée moi-même pendant toutes ces années (c'est d'ailleurs à la foi fou et prétentieux, qui donc peut prétendre être aimée par tout le monde ??) (même Jésus n'est pas aimé par tous, c'est dire ! hahaha). Et puis, je vous avoue que toutes ces mesquineries me semblent loin... maintenant je me fais vraiment à ma vie à la campagne, assez solitaire mais pour le mieux, car au final toutes ces histoires me paraissent absurdes et inutiles. Que d'énergie gaspillée pour rien, que de temps perdu à vouloir se justifier auprès de personnes qui ne cherchent qu'à me nuire. Je dois arrêter de penser à ces choses négatives, car derrière elles il y a les choses positives : tout le soutien que vous m'avez témoigné, tout l'amour que j'ai reçu, toutes les nouvelles idées qui germent chaque jour, toute la beauté d'une pensée en perpétuelle création. Voilà ce que je dois regarder à présent !

Ca m'a pris 26 ans, mais je pense que je peux être satisfaite d'avoir enfin ouvert les yeux, et d'avoir découvert que le chemin de ma vie était juste devant moi. Je suis dans les ténèbres, mais j'aurai toujours de la lumière, celle qui est en moi et qui ne s'éteindra jamais tant que j'y croirai.

Bref, pour revenir sur l'agrégation, comme beaucoup d'entre vous me l'avait dit, c'est un combat contre soi-même, mais qui vaut tellement le coup. Pour l'instant, je prépare les oraux, même si je pense avoir échouer, car ce serait trop bête de baisser les bras maintenant, n'est-ce pas ?
Et du coup je vous prépare tellement d'articles philosophiques, et même une nouvelle façon de vous transmettre la pensée, et j'ai hâte hâte de le mettre en oeuvre ! 

Encore quelques semaines, mais je peux d'ores et déjà vous annoncer que fin avril je vous livrerai un nouveau cycle philosophique sur un sujet extrêmement sensible en ce moment, et en attendant je vous ferai deux trois analyses de livres courts comme d'habitude ;)

Bécots mes chatons, et encore merci pour tout votre soutien.


Crédit photos : Luc Dujardin

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Manteau* : +Lili la Tigresse (dispo ici)

Chemisier : +Vintage 

Jupe : +Bannou 

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Sac : +Vintage

Chaussures : +Carel

Accessoire cheveux : +Miss Bellas Blooms (dispo ici)

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Commentaires

  1. Je te soutiens à fond ma belle <3 Je connais aussi enfin j'ai connu le doute... Mais la vie m'a appris à toujours positiver, rien n'arrive par hasard. Je crois les doigts ma jolie tu le mérites tellement
    Biz Jeny

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  2. Je te souhaite de tout coeur d'aller à l'oral
    Tu le mérites tellement de réussir

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  3. Au delà du fait que j'adore ta tenue, j'imagine à peine l'ampleur du travail de préparation (mon frère est agrégé de lettres classiques, ça lui a pris 3 ans...)
    Je crois vraiment que ta sensibilité est une force si tu sais la dompter. Même si vaincre les démons n'est pas facile et que tu ne termineras jamais parce qu'on passe sa vie à se remettre en question (genre, je te dis ça du haut de mes 32 ans :-P )
    On croise les doigts pour les résultats!

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  4. Un gros merde pour ton concours !! Je sais ce que c'est de passer par là et je vais recommencer bientôt pour un concours de conservateur du patrimoine ...
    bisous
    http://katepinup.blogspot.fr

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