Aie le courage de te servir de ton propre entendement !




Hello mes chatons,

S'il fallait prendre des résolutions, je dirai que la seule et unique que j'ai décidé de respecter à tout prix cette année fut de combattre mes préjugés en philosophie. Suivant de cette manière le chemin des stoïciens, qui est de déconstruire son jugement sur les choses, pour en construire un nouveau mais éclairé et rigoureux, j'ai pris sur moi pour relire des auteurs que je n'aimais pas auparavant. Finalement, ce fut pour le mieux, car je me découvris bien des idées reçues sur des auteurs qu'au final je connaissais mal. Ce fut le cas de Kant, que j'ai pu découvrir à nouveau au fil de ma lecture de Leibniz mais aussi de Hannah Arendt, deux auteurs que j'ai beaucoup aimé lire. Moi qui voyais Kant comme un conservateur ennuyeux, je fus bien surprise de découvrir en réalité un auteur engagé, original, moderne, et très agréable à lire.
Aussi, quand j'ai vu ce livre que je tiens entre mes mains sur les photos, qui est en réalité un corpus de textes courts, j'ai immédiatement voulu le lire, car parfois c'est agréable de ne pas lire des pavés. Si ça peut vous rassurer, je suis souvent découragée quand le livre de philosophie dépasse les 200 pages, car je suis hyper maniaque en lecture et je lis avec beaucoup de minutie. Des fois je peux passer 10 minutes sur la même page, pour m'en imprégner, ce qui fait que je suis plutôt une lectrice lente. Je n'ai plus aucun scrupule à revendiquer ma lenteur, comme je vous l'expliquais dans cet article, c'est plutôt le monde qui ne tourne plus rond à exiger de nous que nous soyons (trop) rapides pour tout.

Une autre chose que le monde exige de nous et qui m'exaspère, c'est de renoncer à réfléchir par nous-mêmes. Sur internet, pourtant un espace voulu libre et riche en diversité d'opinions, je suis très choquée de voir que les gens ne font rien de cette liberté, et se contentent la plupart du temps de répéter des lieux communs, de reprendre des slogans vides de sens, de se cacher derrière des citations aussi pompeuses que futiles, en s'inventant une culture qu'ils n'ont pas, et qui perdent leur temps non pas à s'instruire, mais à persuader les autres de leur instruction. Bref, nous avons accès à une mine de culture, de possibilités d'ouvrir son esprit à plein de choses nouvelles, et pourtant le constat est là : les gens suivent les tendances, que ce soit en mode, en beauté, en voyage ou en culture. Dans ce monde formaté et qui laisse peu de place à la réflexion libre, j'ai remarqué passer pour une excitée bien souvent, car quand je posais des questions sur des choses admises comme normales ou désirables. Je recevais des messages désagréables du genre "ah bah la voilà qui s'énerve" ou bien "tu fais trop de polémique, je n'ai pas l'énergie de te suivre tu es trop fatigante", ou encore "tu n'as pas à dénoncer ce genre de comportements, ce n'est pas ton rôle". Il faut dire que la plupart des blogueuses, quand elles se décident à parler d'autre chose que leurs nouveaux achats chez Zara, sont tellement angoissées par le fait de ne pas faire l'unanimité qu'elles s'excusent 1000 fois pour donner leur avis sur un sujet. Alors qu'au final, c'est juste pour dire qu'elles n'aiment pas l'avocat ou bien qu'elles préfèrent mettre du rose que du rouge. Bref, je remarque une peur terrible de faire des vagues, et ça me désole. Parce que du coup, quand je m'engage, que je prends parti, toujours en expliquant ma démarche et montrer la légitimité de mon raisonnement, je reçois ce genre de messages désobligeants. C'est l'injustice : dans un monde qui ne veut plus rien par sa propre volonté, quand on affirme la sienne, on passe pour une excitée.

Ce qui est drôle, c'est que ça n'a rien de nouveau. Notre monde de 2018 qui se croit si évolué du fait de sa technologie agit exactement comme il y a 20, 100 ou 500 ans. Je me rappelle une interview de Jacques Ellul, philosophe de la technique au XXe siècle, qui a beaucoup travaillé sur les enjeux de la technologie, que les gens ont accusé d'être pessimiste et trop excité. A ces critiques infondées, il répondit qu'il faut dire que désormais on demande aux gens de ne plus rien remettre en question. Etre heureux, c'est aller à Disneyland, partir en vacances (et je rajouterai aujourd'hui : manger des avocado toasts et des puddings de chia avec un matcha latte), et fermer sa gueule. C'est ça, être optimiste. Si tu n'es pas d'accord, tu es juste une emmerdeuse de frustrée de jalouse et d'énervée qui fait chier tout le monde avec ses questions. Mais on oublie un truc fondamental : remettre en question les choses, c'est d'abord refuser que les autres pensent à notre place. Se poser des questions, c'est se demander si tout ce que l'on fait est juste, si tout ce qu'on nous demande de faire est légitime. C'est apprendre à se servir de son propre raisonnement.

Cette question n'a rien de nouveau... hélas ! C'est exactement ce que se demandait Kant en 1784. Dans le court texte "Qu'est-ce que les Lumières ?", il constate avec consternation que les gens autour de lui se laissent faire bêtement, qu'ils acceptent un peu tout en politique mais même dans leur vie personnelle, juste pour ne pas avoir à penser par eux-mêmes. C'est pourquoi Kant défend avec verve la nécessité du siècle des Lumières, en montrant qu'il est urgent, extrêmement urgent, que les gens apprennent à réfléchir par eux-mêmes, condition sine qua non pour apprendre à devenir libres. Une question qui est tristement encore d'actualité en 2018.


 Qu'est-ce que les Lumières ?

 

"Les lumières, c'est sortir l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l'entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s'en servir sans la conduite d'un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières." (Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?, VIII, 35)

Les Lumières sont là pour guider l'homme hors des ténèbres de l'état de tutelle, pour le mener vers la luminosité éclatante de la liberté. L'état de tutelle est le fait de renoncer volontairement à penser par soi-même, mais à épouser aveuglément les règles et les pensées d'un autre. Ce qui est important ici est de voir que Kant n'accuse pas les gens simples d'esprit de ne pouvoir penser par eux-mêmes : son texte ne vise que les personnes (bien plus nombreuses) qui renoncent volontairement de penser par leur propre entendement, ou raison (le sens est équivalent ici). Le début de ce texte est un cri de révolte, contre les gens qui paradoxalement refusent d'être libres en pensant par eux-mêmes. La cause est assez simple puisque sous entendue dans"insuffisance de la résolution et du courage" et "aie le courage de te servir de ton propre entendement !", une injonction frappante puisque directement adressée au lecteur-rice, en plus avec le tutoiement pour encore plus de proximité. Avoir le courage, c'est le contraire d'être lâche : c'est donc par lâcheté seulement que nous pourrions renoncer à l'indépendance de notre entendement. 

C'est dans ce sens que Kant poursuit son texte. Il s'étonne de constater que l'homme, pourtant sorti de la nature et de la contingence d'une vie naturelle par l'usage de sa raison, reste toute sa vie dans un état de tutelle, c'est-à-dire sans décider pour lui-même mais suivant l'avis d'un autre. Ainsi, l'homme reste à la merci de ceux qui veulent le dominer, d'autres hommes évidemment, et Kant vise indirectement les monarques, les dictateurs, mais aussi les moralisateurs religieux. 
Pourquoi renoncer de son plein gré à la liberté de pensée ? Parce que c'est fatigant. C'est pénible, de penser. Il faut se poser des questions, mais en plus chercher les réponses, qui évidemment ne tombent pas toutes seules du ciel. Ca coûte de l'énergie, et c'est une tâche qui n'est pas toujours résolue et reste en suspens. On dépense donc de l'énergie pour en plus ne pas trouver de solution rapidement. C'est donc bien plus facile de payer les autres pour réfléchir à notre place, et de ne rien remettre en question. Après tout, il y a des gens dont le métier est de penser pour les autres, comme les politiciens. Si c'est leur métier, c'est qu'ils savent ce qu'ils font, n'est-ce pas ? Alors pourquoi je me ferai chier à ne pas les croire, hein ? Je préfèrerai employer cette énergie à jouer, à m'amuser, à aller à Disneyland et puis à regarder Lalaland, tout en faisant semblant de croire que le monde va bien, puisque les autres sont là pour le penser à ma place. Oh, et puis demain c'est les soldes, c'est quand même plus urgent de me demander si autoriser les armes à feu dans les écoles n'est pas le début du retour vers un état archaïque. Et c'est comme ça que de fil en aiguille, l'état de tutelle semble devenir un état naturel, les hommes s'habituent de générations en générations à ne pas penser avec leur propre raison, et à suivre les commandements de la société. Notez ici la tension : on accepte un état de tutelle comme naturel, pour suivre des principes (moraux, politiques, enfin de tous les horizons), qui eux n'ont rien de naturel, mais dont on ignore tout des fondements. C'est donc renoncer à son entendement pour suivre ce que d'autres nous dictent, sans savoir en réalité pourquoi on nous dicte tout ça, ni sans savoir quels sont les buts de ces gens là. Je pense qu'on peut quand même avoir la lucidité un instant de se douter que tout ce que les politiciens, par exemple, pensent, ne concerne pas le bonheur du plus grand nombre mais le bonheur de leur propre cul. (oui, aujourd'hui mon langage est fleuri, notez par là le grand agacement que ce constat soulève en moi.)

Bon, ici vous me direz : sommes-nous donc foutus et le futur du monde humains sera-t-il celui de débiles profonds qui ne peuvent même plus savoir ce qu'ils peuvent ou non manger sans consulter d'abord les tendances des réseaux sociaux ?

Bien entendu il ne faut pas ici être pessimistes prématurément. Il est possible, par l'éducation, qui est d'ailleurs un thème capital dans la pensée kantienne, et aussi par sa propre volonté, de passer outre ses préjugés et de retrouver une raison indépendante. Au final, tout dépend de ce que l'on fait miroiter aux gens : si on les places dans un état de tutelle en les persuadant qu'ils n'ont pas le choix, en effet ils suivront, mais il est possible également de les laisser choisir, et de leur proposer une seule condition, indispensable : la liberté.

L'usage de la liberté

"Mais pour ces Lumières il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et la plus inoffensive parmi tout ce qu'on nomme liberté, à savoir celle de faire un usage public de sa raison sous tous les rapports. Or j'entends de tous côtés cet appel : ne raisonnez pas ! L'officier dit : ne raisonnez pas mais exécutez ! Le conseiller au département du fisc dit : ne raisonnez pas mais payer ! Le prêtre dit : ne raisonnez pas mais croyez ! [...] Ici il y a partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation fait obstacle aux Lumières ? Quelle autre ne le fait pas mais leur est au contraire favorable ? - Je réponds : l'usage public de sa raison doit toujours être libre et il est seul à pouvoir apporter les Lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut souvent être très étroitement limité sans pour autant entraver notablement le progrès des Lumières." (op. cit. VIII, 37)

Kant se représente la société comme une grande machine qu'il faut faire fonctionner. En effet, l'unanimité du peuple est artificielle et n'est là que pour qu'il y ait une entente générale, et que les efforts de tous aillent dans le même sens. Sinon il serait possible de tomber dans un désordre total et cela n'aiderait en rien au pays de fonctionner. Or, l'état de tutelle des hommes pose le problème suivant, celui de ne plus penser et donc de se laisser faire par une poignée de gens qui mènent la société où bon leur semble, qui est bien souvent un autre intérêt que l'intérêt général. C'est pourquoi cette poignée de personnes visent à priver les autres de leur liberté : c'est plus facile pour faire ce qu'elles veulent. Or, pour Kant, pour qu'une société soit libre véritablement, et qu'elle oeuvre pour le bien de tous, elle contient deux mécanismes importants : la sphère publique, et la sphère privée. La sphère publique doit être la plus importante, ce qui fait qu'il est possible de sacrifier parfois un peu de la sphère privée. En d'autres termes, parfois on doit accepter de renoncer à un peu de liberté privée pour l'intérêt public. L'exemple du fisc est très parlant : on n'a pas toutes envie de payer nos impôts, mais on est obligées de le faire pour le bien global du pays. Par contre, et c'est là que Kant s'inscrit dans la modernité révolutionnaire de son époque (1784 ne l'oublions pas !), il faut pouvoir avoir la liberté privée de faire part de son mécontentement. Nous avons une obligation civile de faire fonctionner notre pays, mais nous ne sommes pas soumis à la société. 
C'est pourquoi il est très important que le chef de l'Etat soit quelqu'un d'éclairé et de libre : il doit pouvoir écouter les raisonnements des autres et ne pas imposer le sien à tous par autorité. Finalement, l'Etat sera à l'image de son dirigeant. Le problème est que bien souvent les chefs d'Etat considèrent les civils comme des machines, juste bonnes à satisfaire leurs décisions égoïstes, et ils ne voient plus que leurs sujets sont des être humains, des individualités qui ont besoin de la liberté pour s'épanouir.

Aujourd'hui, nous n'avons plus le problème de la dictature en France, mais pourtant nous constatons que peu de gens ont le courage de penser par eux-mêmes. C'est pourquoi je pense qu'il est possible d'affirmer que nous assistons à l'émergence d'une autre dictature : celle du plus grand nombre. Et tous les outils internets, les réseaux sociaux par exemple, participent à l'endurcissement du diktat du grand nombre. Cela se manifeste dans le fait qu'il y a des tendances, qui du jour au lendemain tomberont dans l'oubli, le fait également que les marques (je parle de mon expérience de blogueuse) ne regardent pas la qualité du travail de leurs partenaires mais le nombre de leurs followers. C'est le "dis moi le nombre de ta communauté, je te donnerai ta valeur". C'est terrible car nous assistons en fait à une privation totale de l'usage privé de sa raison, que l'on exige d'être toujours conforme à la masse. C'est paradoxal dans une société qui s'est battue pendant des siècles en payant le prix du sang et du sacrifice pour acquérir la liberté politique.


Conclusion



 Je n'ai pas envie de finir sur un ton triste, car je pense malgré tout qu'il y a de l'espoir. La preuve réside dans tous les messages que je reçois pour me remercier de poser des questions, de ne pas aller dans le sens consensuel de la masse, et de voir que vous êtes nombreuses à me dire être lassées par le mimétisme stupide sociétal. Aussi, j'ai des raisons de croire que nous pouvons nous sortir de l'état de tutelle dans lequel un faux espoir de bonheur nous a placé. Cela passe par lire beaucoup, ne jamais s'arrêter à une première opinion, lire des avis contraires au sien et toujours avoir de la tolérance pour la différence. J'ai pu donner l'impression de cracher sur Disney un peu plus tôt : pas du tout. Si ça vous fait vraiment plaisir d'aller à Disneyland, tant mieux ! Mais que cela ne devienne pas le critère absolu du bonheur. Je pense donc que la clé pour arriver à penser par soi-même c'est la curiosité et la tolérance : toujours se demander si l'on peut penser autrement, et pourquoi, et accepter la différence. 


* * *

Voilà, j'espère que ça vous a plu :) c'était un peu court et rapide, mais le texte de Kant est ainsi car il fait 8 pages. Ce que j'aime le plus dans ce texte c'est qu'il amorce la pensée, il donne des pistes de réflexion et nous guide. C'est nous laisser la liberté de réfléchir ensuite par nous-mêmes ;)

Bécots !





Crédit photos : Luc Dujardin

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Lieu : Les Echelles, Savoie

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Chemisier et jupe : +Miss Candyfloss
Chaussures : The Shoe Embassy
Accessoire cheveux : +Miss Bellablooms

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Commentaires

  1. Cassandre16 mars, 2018

    Bonjour, et encore une fois merci de prendre le temps de nous écrire tes articles.

    "L'état de tutelle", oui c'est toujours d'actualité.
    "L'Etat de tutelle" également.

    On peut pleurer sur la tristesse de ne pas savoir usiter les nouvelles technologies pour nous ouvrir plus au monde et à la réflexion... mais la réalité reste que la majorité des personnes ne sont pas éduquées à la réflexion (c'est un peu bizarre ce que je dis là non?).
    Et pourquoi vouloir éduquer le peuple à réfléchir par lui-même? C'est tellement plus simple de gérer une ribambelle de veaux qui se contentent de brouter sagement ce qu'on lui sert sur un plateau.

    PS : Merci pour le fou rire sur les excuses concernant des prises de positions CRUXIALES telles que l'amour ou le désamour de l'avocat, ou du rose plutôt que du rouge...

    PPS: Rien à voir mais j'adore ton rouge à lèvres!

    Et encore merci pour l'article.

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  2. Cette tenue est canon ! et tes photos magnifiques <3
    Gros bisous!
    http://paulynagore.blogspot.fr/

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  3. tu es juste sublime
    ces photos sont magnifique
    et j'adore cette tenue
    gros gros bisous

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