1 Tenue 1 Bouquin : Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes


Hello mes chatons,

Voilà un article que je voulais vous faire depuis bien longtemps, d'une part parce que finalement je parle peu de Rousseau ici alors que c'est un de mes auteurs préférés, et d'autre part parce que j'avais hyper envie de faire des photos d'une de ses oeuvres dans le lieu qu'il a tant aimé quand il fut jeune... les Charmettes, la maison de Madame de Warens, et si vous avez lu les Confessions vous savez que Rousseau y a vécu ses années les plus douces et les plus fondatrices... "ici commence le court bonheur de ma vie", voilà comment Rousseau qualifie son passage en Savoie.

Enfin, je ne suis pas là pour vous parler des Confessions, quoique je vous le recommande absolument, c'est un livre extra et très touchant, mais bien pour vous proposer une analyse du très célèbre Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, un texte proposé par Rousseau pour répondre à la Question posée par l'Académie des Sciences de Dijon "Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle", en1755. Il s'agit d'un concours intellectuel, et dans la continuité d'un autre concours auquel Rousseau participa avec succès sur les arts et les sciences. Seulement, à la différence de celui-ci, Rousseau provoqua polémique et réactions outrées parmi les têtes intellectuelles de l'époque, à commencer par Voltaire qui critiqua méchamment son discours, et l'utilisa pour bien se moquer de Rousseau dans son conte philosophique Candide, de l'optimisme.

Et pourtant, ce discours sur l'inégalité entre les hommes est un texte philosophique brillant, écrit dans une langue délicieuse, extrêmement riche en réflexions, abordant des sujets profonds avec simplicité et finesse, proposant une analyse du genre humain à la fois miséricordieuse, bienveillante, critique, et éclairée.

Mais il est vrai que nous sommes en 1755, à l'époque des Lumières, le genre humain est transcendé par le pouvoir de sa raison et la puissance des sciences, et Rousseau, un autodidacte pauvre qui plus est, arrive la fleur au fusil pour jeter au visage de monde une réflexion authentique et une critique acerbe de la société. Forcément, pour les bourgeois comme Voltaire, ça a fait mal. Doublement mal : Rousseau ne mâche pas ses mots, et pourtant utilise un style délicieux (comme à son habitude), sublime même, un régal à lire, et en plus il propose une réflexion philosophique extrêmement riche.

Je vous propose aujourd'hui une courte analyse du Discours, afin d'en dégager ses thèmes principaux, en espérant que ça vous donnera envie de le lire, car vraiment il m'est rare de lire avec autant de délice un texte philosophique, dont la problématique vous verrez n'a rien perdu de son actualité, et la réponse de Rousseau aussi.

Voici autour de quels axes va s'articuler notre réflexion aujourd'hui :

1. Distinction de deux types d'inégalités

2. Le mythe du bon sauvage

3. Les maux de l'homme moderne

4. La volonté comme acte de liberté

5. La perfectibilité de l'homme

6.  L'amour-propre et l'amour de soi

7. Critique de la propriété et du travail servile


Si ça vous semble beaucoup, sachez que j'ai du choisir les thèmes susceptibles de plus vous intéresser car ce discours est si dense qu'il est très difficile d'en faire un résumé extrêmement complet. Rousseau aborde énormément de sujets très complexes comme l'origine du langage, l'origine de l'amour, la famille, les maux propres de la modernité, la médecine, etc. Son but est très ambitieux : retracer une genèse de l'humanité pour comprendre pourquoi la société de son temps est si inégalitaire. Pas de mystère dès le début : par cette démarche Rousseau affirme qu'il n'y a rien de naturel dans les inégalités entre les hommes, et qu'elles sont le fruit de l'évolution. D'ailleurs, Rousseau ne mâche pas ses mots et dès les premières lignes on sent le dédain qu'il a envers l'humanité "moderne". Après ce discours et sa réception pas vraiment très sympathique, Rousseau changea radicalement de façon de vivre : il vendit tout ce qu'il avait et vécu jusqu'à la fin de sa vie dans la presque-pauvreté, écrivant sans relâche et copiant de la musique (oui, Rousseau était aussi un très bon compositeur, je garde ça pour vous en parler une autre fois ! Il a été très important dans la façon de composer et de noter la musique, en accord avec sa philosophie. C'est un personnage vraiment fascinant) (n'est-ce pas Voltaire le rageux) (désolée j'ai envie de buter Voltaire quand je sais tout le mal qu'il a fait à Rousseau par jalousie et bêtise. Comme quoi, ça arrive même aux meilleurs ! è_é )

1. Distinction de deux types d'inégalités


Rousseau distingue deux types d'inégalités : celles qui sont physiques, et déterminées par la nature, donc sur lesquelles nous n'avons aucun pouvoir, et celles qui sont d'ordre moral et politique, et qui se font donc avec un certain consentement de la part de tous les hommes. Notez que cette idée de consentement des normes inégalitaires est récurrente à travers tout le discours, car Rousseau souligne le fait que finalement, au fond, les inégalités persistent car tous les hommes les soutiennent. Elles n'ont absolument rien de naturel, et même si certains affirment qu'elles le sont (par exemple, les forts qui soumettent les faibles), Rousseau montrera que c'est de l'hypocrisie et qu'il n'y a rien de naturel de créer un système social complètement inégalitaire, car ceux qui règnent ne sont pas forcément les plus forts naturellement, mais politiquement, donc de façon artificielle, et utilisent leur pouvoir qui n'a d'effets que dans une société donnée, pour conserver les inégalités à leur profit. C'est pourquoi Rousseau trouve très important d'insister sur le fait qu'il y a deux états d'hommes : l'homme à l'état de nature, et l'homme moderne, et que c'est en étudiant l'homme naturel qu'on peut se rendre compte aisément que tous les problèmes d'intolérance et d'inégalité ont une seule source : la modernité.

"D'autres ont parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient, sans expliquer ce qu'ils entendaient par appartenir ; d'autres, donnant d'abord au plus fort l'autorité sur le plus faible, ont aussitôt fait naître le gouvernement, sans songer au temps qui dut s'écouler avant que le sens des mots d'autorité et de gouvernement pût exister parmi les hommes. Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, d'avidité, d'oppression, de désirs, et d'orgueil, ont transporté à l'état de nature des idées qu'ils avaient prises dans la société. Ils parlaient de l'homme sauvage, et ils peignaient l'homme civil." (Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Introduction)


2. Le mythe du bon sauvage

 Vous avez du certainement déjà entendu parler de ce mythe du bon sauvage si vous vous êtes déjà une fois intéressées à Rousseau : et pour cause, c'est l'un de ses concepts les plus célèbres. Pourtant, à aucun moment dans son discours Rousseau n'en parle de cette façon, et c'est complètement une appellation faite par ceux qui l'ont lu, non sans un peu exagérer et dé-susbtantialiser la façon qu'a Rousseau de concevoir l'homme à l'état de nature. Rousseau ne dit absolument jamais que la modernité a perverti l'homme, et que l'homme sauvage est une merveille de pureté et que nous devrions tous retourner vivre à quatre pattes (n'est ce pas Voltaire le rageux), mais qu'avant de juger que la modernité est le meilleur critère pour déterminer une société, il faudrait un peu réfléchir. En fait, l'homme sauvage de Rousseau est plutôt un contrepoids pour montrer à quel point ce que nous avons comme ce que nous pensons être des "avantages" ne sont peut être que justement la cause de nos malheurs. C'est pourquoi Rousseau décrit un homme à l'état de nature qui mène une vie simple, qui cueille uniquement ce dont il a besoin pour survivre, qui dort dans les arbres et se promène nu (bon, si vous avez lu Les Confessions vous devez savoir à quel point Rousseau aime se promener à poil dans sa vie hahaha (non je n'invente rien, allez voir dans les premiers chapitres !) (et je le comprends, être à poil quand il fait chaud c'est le truc le plus merveilleux du monde), et qui vit en accord avec les autres animaux, mais pas façon Blanche Neige : à aucun moment Rousseau nous dit que les hommes sauvages font amis amis avec les bêtes et qu'on se retrouve tous à faire une fête façon Shrek dans les marais, mais que chacun respecte sa place et celle des autres. C'est-à-dire qu'on n'élève pas de bétail pour le trucider, on ne va pas trucider un éléphant pour ses cornes et on fout la paix aux biches dans les bois si on n'a pas besoin de manger. CQFD. Rousseau, le premier anti-spéciste. Alors évidemment, la vie naturelle c'est pas super cool pour tout le monde, et du coup les petits vieux et les hommes malades on les laisse un peu crever parce que c'est la loi de la nature, bien que Rousseau n'insiste pas trop sur ce point là. Il estime d'ailleurs que la société s'est structurée autour de ces inégalités naturelles, et que l'homme a senti le besoin de devoir protéger ceux qui ne le pouvaient pas... dans un soucis d'égalité. Donc en fait, à l'état naturel, l'homme n'a même pas en tête de vouloir dominer les autres de son espèce, mais plutôt de les protéger. En effet, ensemble, on est plus fort, et c'est bien le seul moyen pour l'homme de survivre. Sinon, il est faible et peu efficace pour quoique ce soit comparé aux autres animaux. Mais, l'homme est solidaire, entre autres qualités que nous analyserons juste après.

"En dépouillant cet être, ainsi constitué, de tous les dons surnaturels qu'il a pu recevoir, et de toutes les facultés artificielles qu'il n'a pu acquérir que par de longs progrès, en le considérant, en un mot, tel qu'il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les autres, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous. Je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits.

Il n'y a donc aucun mythe de bon sauvage. Rousseau d'ailleurs ne pense pas l'homme naturellement bon, car il ne croit pas une seule fois à la naturalité de la morale (purée, au XVIIIe siècle quoi, le mec il nous balance que la morale n'a rien de naturel ! C'est d'une modernité ! Pas étonnant que son discours ait choqué, vous imaginez le scandale ?), ni mauvais d'ailleurs, insistant que l'homme sauvage n'aurait pas d'intérêt à être bon, puisqu'il ne saurait pas être méchant, ces deux concepts moraux lui étant totalement étranger. Le seul soucis de l'homme sauvage et de s'occuper de sa conservation. C'est pourquoi la morale ne lui ait d'aucune utilité, et que lorsque le seul problème est de se nourrir et de savoir où dormir, rien ne peut avoir plus d'importance. Aussi, tous les autres problèmes sont artificiels et le résultat d'une évolution lente et fatale au repos de l'esprit humain. Il n'y a donc aucun "bon" sauvage, mais un homme à l'état de nature, débarrassé de toute morale artificielle, qui est en fait... la source des inégalités. Oui, Rousseau a balancé ça, au XVIIIe siècle. Le mec quoi. Même encore aujourd'hui, il nous balance ça n'importe où dans le monde je suis sûre que ça choquerait encore des gens ! 


3. Les maux de l'homme moderne

 
 Je pense qu'il n'est pas possible que Rousseau n'ait pas pu savoir d'avance que son texte allait choquer... Tenez-vous bien, quand Rousseau annonce ce qui pour lui sont les maux les plus graves de la société, non seulement il attaque la morale, mais aussi la médecine et... la philosophie. Alors attendez un peu avant d'avoir la mâchoire qui tombe : je vous le remets en situation.

Alors, déjà, rappelons que l'homme sauvage ne connaît que deux maux complètement naturels : la maladie et la vieillesse. Hélas, c'est le résultat inexorable des inégalités naturelles, sur lesquelles nous n'avons pas de pouvoir, et sans doute nous en auront jamais. Et en plus, c'est pas si mal car ça purge un peu les faibles du groupe (bon, ça, je le rajoute, mais c'est largement sous entendu dans le texte).
L'homme moderne, lui, non content d'être déjà soumis à la lente et incontournable déchéance de son corps dans la vieillesse, a trouvé bon de se rajouter tout seul des maux, par les inégalités artificielles qu'il a créé en fondant la société. 
Rousseau critique notamment l'oisiveté, la nourriture trop riche, à l'inverse la nourriture trop pauvre des pauvres (ben oui, puisqu'ils se privent pour les riches !), les passions trop violentes (l'amour, la colère, etc.), qui sont possibles justement à cause de cette modernité qui nous laisse trop de temps pour cela, ou bien qui a créé un système complètement inégalitaire et contre-nature qui permet à certains de s'empiffrer tandis que d'autres crèvent de faim. 

La médecine, elle, tue souvent plus que la nature, il faut se rappeler qu'on est alors en 1755 et que la mode est aux saignées et aux sangsues qui épuisent et tuent au lieu de soigner... et qu'il existe d'autres pratiques médicales assez euh... radicales ? étranges ? expérimentales ? qui n'encouragent pas vraiment la foi en la médecine. De plus, à l'époque la médecine n'est pas considérée comme une science (il faut attendre la fin du XIXe siècle pour ça ! eh oui !), donc plutôt comme un moyen de tester des méthodes bizarres pour mieux comprendre le corps humain, presque comme quelque chose d'occulte. Donc ce n'est pas très étonnant que Rousseau en parle de cette façon cynique ! Si on devait le transposer à notre époque, ce ne serait plus un argument valable. Je dirai qu'à notre époque la médecine est efficace certes, mais que les gens ont trop confiance en les médicaments et encouragent des lobbys et des surconsommation de médicaments pour régler des problèmes bien plus profond, ce n'est pas forcément mieux... Enfin bref, c'est un long débat, et mes déboires médicaux ne m'encourage pas à vénérer la médecine comme l'invention la plus merveilleuse de l'homme. Passons sur cela, et revenons-en à Rousseau.

Oui, donc, et la philosophie ? Pourquoi est-ce un maux ? Très simple réponse de Rousseau : parce qu'elle permet à l'homme de raisonner. Et donc de se créer des problèmes. De s'éloigner encore plus de l'état de nature. La philosophie est ce qui cause une partie de nos maux en nous éloignant toujours un peu plus de notre naturalité, et c'est en cela qu'elle déprave l'homme. Un peu paradoxal pour un philosophe qui écrit de la philosophie, me direz-vous ! Je suis un peu perplexe moi aussi, quoique je puisse comprendre ce que Rousseau veut dire, car je le sens moi-même chaque jour, en tant qu'étudiante en philosophie. Penser n'est pas naturel, c'est difficile, c'est ardu, ça demande une grande discipline et beaucoup de travail. Quand on s'engage dans cette voie, c'est dire adieu pour toujours à la quiétude de l'esprit. Je n'arrête jamais de penser, le moindre objet est une source de réflexion intense, la nuit je rêve de ce que j'ai lu le jour, je n'arrive plus à mener des conversations "normales" car le moindre mot est source de conflit intérieur. Des fois, je plonge dans un désespoir noir, car penser le monde me renvoie à la figure toute la dureté et l'injustice qu'il y a en lui, alors que dans ma pensée ça me semble simple de régler des problèmes qui en torturent d'autres. Je supplie mon esprit d'arrêter de me tourmenter, je me tors les mains, je supplie encore plus fort, c'est en vain. Je ne peux pas arrêter de penser. C'est H24, 7/7. Rousseau étant un esprit tourmenté, et c'est d'ailleurs pour cela que je l'aime tant, je me retrouve dans chaque mot qu'il écrit, je suppose qu'il vit les mêmes tourments que je vis. Il suffit de lire ses livres, comme Les rêveries du promeneur solitaire, dans lesquels on voit bien que Rousseau est si empathique, si sensible, si brillant, qu'il a du mal à supporter la vie en société. Les seuls moments de quiétude, ou de semi quiétude, sont ceux qu'il passe au contact de la nature. Alors, dans cet angle là, je comprends pourquoi Rousseau parle si durement de la philosophie. Oui, c'est merveilleux, mais oui, c'est très douloureux. Et parfois on se dit "si seulement le monde était plus simple, je n'aurai pas besoin de penser."

"L'extrême inégalité dans la manière de vivre [...] les excès de toute espèce, les transports immodérés de toutes les passions, les fatigues, et l'épuisement d'esprit, les chagrins, et les peines sans nombre qu'on éprouve dans tous les états, et dont les âmes sont perpétuellement rongées. Voilà les funestes garants que la plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et que nous les aurions presque tous évités, en conservant la manière de vivre simple, uniforme, et solitaire qui nous était prescrite par la nature. Si elle nous a destinés à être sains, j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature, et que l'homme qui médite est un animal dépravé." (Op. Cit. Première partie)


4. La volonté comme acte de liberté


Attention, si Rousseau parle de l'homme à l'état de nature, il ne le désigne pas comme un animal non plus. Loin de lui l'idée de concevoir un homme animal qui grogne et qui ne se différencie pas des autres espèces. Il lui revient plutôt comme tâche de redéfinir ce qui fait de l'homme un animal différent des autres, puisqu'il ne veut pas faire de la raison, ni des sciences, les qualités principales de l'homme. Alors, qu'est-ce que l'homme ? c'est ce que nous allons étudier du 4. au 6. ;)

Dans un premier temps, Rousseau va placer la volonté comme ce qui distingue tout d'abord l'homme de l'animal. C'est le fait de vouloir quelque chose qui permet à l'homme d'agir en tant qu'agent libre. Vouloir, c'est affirmer un soi, affirmer une identité, et agir en accord avec ce vouloir c'est s'affirmer en tant qu'être libre. L'animal ne veut pas vraiment, car il est soumis à la nécessité de son espèce : un pigeon mourrait de faim devant un plateau de viande et un chat mourrait de faim devant un plateau de fruits. Ce n'est pas qu'ils ne veulent pas manger, c'est qu'ils n'ont pas le choix que de ne pas pouvoir, car il n'est pas inscrit dans leur nature d'être carnivore ou fructivore. En d'autres termes, l'animal ne peut pas vouloir librement mais toujours de manière contingente. Alors que l'homme, lui, est libre, puisqu'il peut non seulement déterminer son vouloir, et le mettre en action par l'acte de choisir: "parce que l'esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore, quand la nature se tait.".

Voyez là une distinction entre volonté et esprit : Rousseau ne nie pas aux animaux une capacité d'esprit, et de raisonnement, mais seulement le fait de ne pas pouvoir choisir. Un chat ne peut pas choisir de devenir vegan par conviction morale. Un chien dressé pour la chasse ne peut pas ne pas vouloir chasser le sanglier. Un pigeon ne peut pas ne pas vouloir voler en signe de protestation syndicale. Alors, encore une fois, mais alerte modernité : Rousseau est quand même en train de balancer à la tête des plus grandes figures des Lumières, THE mouvement qui place la raison au centre de la nature de l'homme, que en fait non, l'esprit ce n'est pas important car tout le monde en a, mais c'est la volonté qui fait de l'homme un homme et non une bête. La volonté ! Alors qu'il y a des débats autour de Dieu qui a créé la volonté, que l'homme est libre que par sa raison. Rousseau ne fait aucune mention de Dieu là-dedans, ni dans tout son texte : osef Dieu. On a d'autres trucs plus importants à penser. Ouais, il est bien culotté ce petit Rousseau quand même. Un autodidacte qui plus est, qui a le toupet d'affirmer ça ! Vous vous rendez compte, à son époque ? Respect éternel, Rousseau. 

"[...]ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'homme, que sa qualité d'agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L'homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d'acquiescer, ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme ; car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes spirituels, dont on n'explique rien par les lois de la mécanique." (Op. Cit.)


5.  La perfectibilité de l'homme



Mais ça ne suffit pas pour définir l'homme : il faut bien qu'il ait d'autres déterminations que la liberté de sa volonté et de son choisir. Cela ne suffirait pas pour le définir en tant qu'homme, ce serait trop simple, et puis il faut plus de caractéristique à cette drôle d'espèce.

Je ne cesse de le répéter, mais malgré toutes ses mésaventures dans sa vie, Rousseau est toujours resté, au fond, un philanthrope. Il hait les hommes, mais il aime l'humanité. Il tente toujours de la sauver par quelque chose. C'est au fond toujours avec tendresse que Rousseau parle de l'humanité, quand bien même il explique à quel point il exècre les hommes, dans cette société là. Au fond, les hommes sont mauvais à cause des tourments qu'ils se créent eux-mêmes. Mais si on leur enlevait tous leurs artifices, leurs fards, leurs inégalités politiques, les hommes ne seraient pas mauvais.

L'un des plus grands actes de miséricorde de Rousseau envers l'humanité consiste à définir l'homme homme parce que perfectible : en l'opposant aux animaux qui sont parfaitement constitués pour ce qu'ils doivent faire dans leur vie (le chat est parfaitement équipé pour la chasse, la taupe pour vivre sous terre, et le renard pour vivre dans la forêt), l'homme est mal disposé. L'homme est faible, chétif, presque un peu ridicule comparé aux autres animaux. C'est pourquoi, il a cette capacité sans nul autre égal : il peut se perfectionner. C'est même la définition de notre espèce, condamnée à devenir imbécile (càd faible dans le vieillissement), elle nous oblige par nécessité de nous perfectionner. Et finalement, c'est ce besoin de se perfectionner qui motive l'homme dans tout ce qu'il entreprend. La raison ? Un outil créé par cette nécessité. Mais nullement ce qui motive la création. Là encore, sacrée rupture avec le temps de Rousseau ! Et attendez un peu... cette perfectibilité de l'homme est en grande partie possible grâce aux passions qui le bouleversent. Sans peurs, sans craintes, sans besoin de résoudre ses angoisses, l'homme n'aurait pas besoin de sa raison. C'est parce qu'il prend conscience de sa faiblesse qu'il souffre, mais aussi qu'il puise son besoin de se perfectionner. Rousseau est bien loin de considérer la raison comme un simple outil froid et parfait, contrairement à beaucoup de philosophes. C'est ce qui a valu à Rousseau une appellation de sensualiste, que je trouve vraiment injuste et qui limite bien trop sa pensée. Il est loin de faire l'apologie des passions, qui comme je le disais plus haut sont une calamité pour l'homme, et l'éloignent de son état de nature. Il est loin aussi de faire l'apologie des plaisirs du corps, car il pense que la frugalité et une vie simple sont ce qui est le plus proche de la félicité.


6. L'amour-propre et l'amour de soi

Voilà encore une partie fondamentale dans la pensée de Rousseau, et qui accompagnera toute sa philosophie par la suite. C'est aussi une partie qui me cause tous mes frissons d'agacement quand je lis des conneries pas possible sur Internet, avec des citations stupides qui mélangent les deux, qui font l'apologie de l'amour-propre en l'opposant à l'amour de soi, parce que les gens qui partagent ces débilités trouvent que ça sonne bien au lieu de se demander pourquoi et de creuser la question. Vous allez donc comprendre pourquoi ça me rend aussi dure avec ces citations stupides, et j'espère que ça vous aidera à combattre ces stupidités gangréneuses.

C'est en fait très simple : Rousseau oppose l'amour-propre à l'amour de soi. 

L'amour propre, c'est ce qui est produit par la raison, donc si vous avez bien lu tout ce qui précède vous allez deviner la suite : c'est mauvais. L'amour-propre, c'est ce qui isole l'homme des autres, ce qui le rend égoïste et lâche car trop soucieux de sa personne au détriment des autres, c'est ce qui va le motiver à utiliser ses semblables pour son propre profit, et qui l'empêcher de penser avec justesse. Encore une fois, la philosophie en prend un peu plein la gueule, puisque Rousseau l'accuse d'accentuer cet amour-propre : je ne peux pas le contredire, ya rien qu'à lire Platon et on comprend pourquoi il dit ça. (Platon, c'est quand même un peu le roi pour se prendre pour le nombril du monde c'est un truc de fou) (ya pas que lui, vous n'avez qu'à regarder Luc Ferry ou BHL et vous avez tout compris). Bref, l'amour-propre, c'est ce qui va vous laissez fuir quelqu'un en train de se faire égorger tout en vous disant "ouf, moi je suis en sûreté". L'amour-propre connaît son apothéose dans les télé-réalités, avec des participantes prêtes à se balancer les plus basses mesquineries uniquement pour gagner (trop d'exemples qui me viennent en tête, je vous laisse choisir dans votre propre expérience ce qui vous conviendrait le mieux !). En d'autres termes, c'est un amour mauvais, un amour tourné comme du beurre aigre, c'est un amour qui ne vous épanouit pas mais vous renferme sur vous-mêmes jusqu'à ce que vous pourrissiez. L'amour-propre, c'est caca. (que de finesse dans cette conclusion, je sais, je me surpasse.)

L'amour de soi, c'est tout le contraire. L'amour de soi c'est avoir juste suffisamment assez d'estime de soi-même pour avoir de l'empathie envers les autres, puisque nous nous identifions dans l'autre et nous ne souhaitons pas le faire souffrir en pensant que ça pourrait nous faire souffrir nous. L'amour de soi, c'est avoir suffisamment d'amour envers soi-même pour se respecter, ne pas trop manger, veiller au bienêtre de son corps en juste mesure. Ce qui le modère, c'est la pitié. C'est très important de prendre en compte l'importance de la pitié. La pitié est un sentiment naturel, Rousseau donne plusieurs exemples d'animaux faisant preuve de pitié, et c'est aussi chez l'homme. Seulement, il est mis à mal dans notre société qui fait tout pour montrer que la pitié c'est de la faiblesse, alors que pas du tout : c'est justement ce qui nous empêche de commettre des inégalités et de vivre ensemble dans le respect de chacun.

"Il est donc certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce." (op.cit.) 


6. Critique de la propriété et du travail servile

 

"Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne." (op. cit. Seconde partie)  

Et la voilà, la source des inégalités entre les hommes : c'est le premier homme qui décida que cet arbre était le sien, que ce bout de terre était à lui, et qu'il ne le partagerait qu'avec quelqu'un qui lui donne quelque chose en échange, fusse son corps et sa liberté.
Bien avant Voltaire et son réquisitoire contre l'esclavagisme dans Candide, Rousseau consacre une trentaine de pages à dénoncer la propriété et le travail comme sources de la servilité. Il est contre toute idée qui ferait de la servilité un état naturel, comme quoi il y a des peuples plus serviles que d'autres (quelqu'un m'a balancé un jour que les Japonais étaient serviles, j'ai cru l'éventrer !), tout simplement parce que si on considère les hommes sauvages, on verra qu'il n'y a pas d'esclaves chez eux (en fait si, il y en a, mais bon, laissons Rousseau tranquille avec ses arguments). Et tout simplement aussi qu'il est impossible de réduire en esclavage quelqu'un qui veut vraiment être libre : cela demanderait tellement d'efforts pour le restreindre que finalement ça enlèverait l'utilité de le faire travailler à notre place. Non, ce n'est pas une question de nature, mais une question de tromperie : on fait croire aux hommes que la servilité est nécessaire, voire désirable, en les leurrant. On leur fait croire qu'il y a un avantage à travailler pour quelqu'un d'autre, d'avoir un maître. Appelez ça l'argent, appelez ça la soumission à un ordre social, appelez ça comme vous voulez : ce n'est pas normal. Ce n'est pas naturel. C'est une invention, une création de l'homme pour hiérarchiser une société, et se créer une vie facile tandis que d'autres souffrent pour lui. C'est motivé par l'amour-propre : c'est parce que c'est moi que vous devez travailler pour moi. Parce que je vous suis supérieure, en argent, en physique, en puissance sociale... et c'est l'acte de propriété qui déclenche tout cela : le fait de posséder, de dire arbitrairement "c'est à moi", c'est se placer dans une position de supériorité face à la personne qui n'a rien... et lui faire croire que c'est désirable, c'est créer un système inégalitaire, dans lequel on passe son temps à désirer ce qu'on a pas, en pensant que le posséder c'est devenir heureux... alors que ça ne fait que renforcer ce système inégalitaire.

Ce passage m'a énormément frappé de similarités avec la conception du travail chez Hannah Arendt, qui connaissait très bien Rousseau, aussi je vous invite vivement à le relire >ici<  

Cette critique de la propriété et du travail est assez incroyable de modernité, j'ai vraiment l'impression que Rousseau pourrait se mettre à parler d'usine, de travail à la chaîne et de délocalisation des industries. Je suis obligée de le résumer assez sommairement car c'est vraiment très long, et Rousseau donne beaucoup d'exemples très intéressants. J'ai trouvé des échos de cette théorie chez Pierre Rabhi, qui, dans son livre Vers la sobriété heureuse, retrace le chemin de la vie simple de l'homme, en montrant que finalement la modernité qui voulait nous soulager des difficultés de la vie n'a fait que nous en créer de nouvelles, et que le travail est fait uniquement pour se nourrir mais pas comme une fin en soi. Vivre pour travailler est tout ce qu'il y a de moins naturel au monde, et encore plus quand c'est pour un patron, pour produire des choses inutiles, et seulement pour de l'argent. Ce livre est magnifique d'ailleurs je vous conseille vivement de le lire après Rousseau !

En conclusion

Voilà, c'était un peu court, pardonnez-moi, mais j'ai essayé d'être le plus concise possible afin de vous lancer des pistes de réflexion pour vous guider dans votre lecture. Je dois dire que c'est un texte si dense que certains passages pourraient être l'objet de dissertations infinies, tant les problèmes soulevés sont fondamentaux et complexes, et tant Rousseau, en peu de mots, a une façon terriblement moderne de reconsidérer des concepts philosophiques classiques. C'est également un texte d'une liberté extraordinaire, et c'est sûrement pour cela qu'il a traversé les siècles sans prendre une ride, et qu'il est plus que jamais urgent de le lire, et de l'intégrer dans notre vie. Comme je vous l'écrivais dans le cycle sur Hannah Arendt, je pense que nous vivons une époque charnière de l'humanité, nous sommes toutes lassées par ce monde de surconsommation, écoeurées par les injustices, dégoutées par les horreurs que nous faisons subir aux animaux pour notre plaisir égoïste. Trop de gens ne savent plus pour quoi ils travaillent, pour qui, et je pense que nous vivons une crise existentielle qui va nous demander de devoir réfléchir sur ce qui fait de nous des êtres humains. Est-ce la propriété, l'argent ? Certainement non.
Et si c'était la pitié, l'amour et la simplicité ? Dans ce cas, qu'est-ce qui justifierait les nouveaux esclaves d'aujourd'hui ? Ceux qu'on enchaîne dans les usines en Asie et en Afrique pour avoir un nouveau pull à la mode. Ceux qu'on enchaîne dans des usines sans fenêtres pour assembler des semelles de chaussures. Ceux qu'on fait grimper dans les arbres alors qu'ils sont encore des enfants, pour aller chercher du cacao. Ceux qu'on laisse mourir dans des guerres car nous voulons du pétrole.

Rien n'a changé depuis 1755, mais il est temps que ça change.

Puisse le germe de la pensée prendre en vous mes chatons.

Mille bécots plein d'espoir. 


Crédit photos : Luc Dujardin

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Lieu : Les Charmettes, Chambéry, Savoie

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Manteau* : +navabi (dispo ici)
Robe (portée en jupe): +vintage
Gilet : Tara Jarmon
Escarpins : +Roger Vivier

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