Le milieu humain (3/3) : Le caractère médial de l'art


Hello mes chatons,

Un instant de silence je vous prie car c'est la première fois que j'arrive à achever un cycle philosophie aussi rapidement ! haha

Un petit mot sur les photos, prises par ma chère amie Deerily lors de mon dernier passage à Paris. Il faisait super froid, il y avait un vent de fou, mais on était toutes les deux tellement contentes de se revoir et de refaire des photos ensemble que je n'ai presque rien senti ;) Je tenais absolument à partager ces clichés avec la dernière partie de l'analyse consacrée à Watsuji Tetsurô, qui étend son concept de médiance jusqu'à l'art.

N'oubliez pas de relire les trois articles précédents : introduction, première partie, seconde partie ! Cela vous permettra d'y voir plus clair et d'avoir en mémoire fraîche les concepts déjà analysés, car je ne les répèterai pas de façon aussi détaillée ;) (sinon je ne m'en sors plus haha !)

Allez, on est parti pour cette troisième et dernière partie consacrée au livre Fûdo, le milieu humain, écrit par Watsuji Tetsurô et traduit par Augustin Berque.

Le caractère médial de l'art

 "Dans cette anarchie, l'artiste perd l'appui de la règle, le critique est renvoyé à son sentiment personnel, le dernier critère d'appréciation qui lui reste. Le public est souverain. Les masses qui se pressent dans des salles d'exposition colossales, dans des théâtres de toutes dimensions et de tous genres ainsi que dans des bibliothèques de prêt, font et défont les renommées d'artistes.
Cette anarchie du goût caractérise toujours les époques où, une nouvelle façon de sentir la réalité ayant brisé les formes et les règles existantes, de nouvelles formes d'art cherchent à se développer; mais elle ne doit jamais durer et c'est une des tâches vivantes qui incombent à la philosophie et à l'histoire de l'art et de la littérature actuelles, que de rétablir les rapports normaux entre la pensée esthétique et l'art."

Ainsi commence ce texte sur l'art, en citant Dilthey, historien et philosophe allemand, tiré de son livre L'Imagination du poète, publié en... 1887. Oui, c'est fou, car en 2018 ce texte n'a pas perdu de sa force ni de son actualité, d'autant plus à l'heure de la consommation de masse et après l'avènement du fast-art, avec la production en série d'oeuvres d'art comme Warhol, et Jeff Koons, plus homme d'affaire qu'artiste et qui revendique un art consommable. C'est d'autant plus parlant à notre époque où pratiquement n'importe qui peut "faire des photos", ajouter un filtre et se prendre pour un photographe, n'importe qui faire n'importe quoi, et pour peu qu'il y ait un discours intellectualisant derrière ou juste être pile dans la mouvance, le succès arrive, et même s'il n'arrive pas, n'importe qui peut avoir l'impression de faire de l'art. Pensée esthétique et art n'ont jamais été aussi confus, d'autant plus avec une mondialisation vivace qui tend à uniformiser tous les arts, au point qu'il est difficile d'identifier une véritable identité culturelle dans ce que nous voyons. Ce qui est drôle, c'est qu'en 1929 Watsuji Tetsurô arrive au même constat, en soulignant avec un peu d'amertume que chaque "nouveau" mouvement en art devient ancien en une dizaine d'années : rien ne dure en art, tout est voué à un engouement rapide et à une déchéance encore plus véloce. La question ici, est de se demander si malgré tout, même si l'art devient un objet de consommation rapide, même si les mouvements artistiques se succèdent à vive allure, même si nous avons l'impression que l'art n'est plus une façon d'affirmer son identité culturelle à cause d'un brassage affolant des cultures, voire de l'annihilation des identités culturelles à travers l'imposition mondiale de critères artistiques, malgré tout ça : "l'identité de la nature humaine, qui apparaît sous la même forme en tant que créativité, peut-elle se combiner avec son propre changement et son historicité ?"

Petite pause analyse de notre question du jour :

- remarquez le singulier "l'identité de la nature humaine" : on va donc chercher à comprendre si la nature humaine est unique, et si elle s'exprime avec unicité dans une identité.

- ensuite, il nous apparaît que cette identité se révèle dans la créativité : "qui apparaît sous la même forme en tant que créativité". La question sera aussi de comprendre pourquoi et comment l'identité de la nature humaine s'exprime dans la créativité artistique et pas autrement, ce qui fait justement cette spécificité de la création en tant qu'affirmation de l'identité de la nature humaine, et d'ailleurs ce serait peut être justement dans ce point là que la nature humaine est univoque : la créativité.

- enfin, Watsuji Tetsurô va articuler son discours de manière à montrer combien les deux points soulevés ci-dessus sont étroitement liés avec son concept de médiance et d'historicité, qui je vous le rappelle sont les deux affirmations de l'existence humaine pour WT.

1. Les différences de l'art selon "le temps" (toki 時) et selon "le lieu" (tokoro 所)

Un petit rappel : le temps et l'espace sont les deux façons d'être-au-monde. Si ça ne vous parle pas je vous recommande de d'abord aller lire mon article qui vous explique tout ça en détail juste ici : Le milieu humain seconde partie.

Donc, si l'on veut comprendre la qualité de l'art dans la nature humaine, il est capital de se demander comment l'art diffère selon le temps et le lieu, les deux qualités de la nature humaine (qui s'étend dans l'espace en temps que corps, et qui se place dans la temporalité en tant que conscience intellectuelle).
La remarque première de Watsuji Tetsurô est de constater qu'à notre époque (enfin... celle de 1929 ! mais c'est encore tellement vrai aujourd'hui en 2018...), le monde tend à devenir un seul lieu, avec la mondialisation. Vous me direz, 1929 c'est un peu tôt pour dire ça ! Mais non, pas pour un Japonais : le Japon sortait du sakoku, c'est-à-dire le "pays fermé" depuis près de 300 ans, en 1868 (et des poussières, ne chipotons pas). Donc quand WT écrit ce texte, le Japon découvrait l'immensité du monde auquel il s'était fermé hermétiquement, et travaillait d'arrache pied pour revenir dans la compétition mondiale, notamment avec une course à l'armement de fou (1904-1905 guerre contre la Russie et première victoire du Japon comme pays "en voie de développement" sur un pays considéré comme l'une des plus grande force militaire au monde, donc oui, le Japon était back in the game !), mais aussi énormément de voyages pour les forces intellectuelles et scientifiques, dont WT faisait partie. Donc oui, on peut tout à fait comprendre le contexte d'expansion mondiale, qui donnait la fièvre de la puissance au gouvernement japonais. Le monde tend à se fondre en un seul lieu. Et finalement c'est pas plus mal : ça nous pousse à nous demander ce qui faisait qu'avant, quand cette mondialisation aussi puissante n'existait pas, comment l'art se manifestait dans des milieux valorisés comme différents. Paradoxalement, maintenant que le monde tend vers l'unique, nous avons le besoin de nous demander les différences.

"Comment la créativité enracinée dans une même nature humaine peut-elle engendrer des formes d'art différentes selon "le lieu" ?" -> et donc cela nous amène à nous demander ce qu'est la spécificité de la vie de l'esprit selon "le lieu".

1.1 L'art comme spécificité de la vie de l'esprit dans "le temps"

Selon Watsuji Tetsurô, et je vous préviens d'avance que c'est vraiment sujet à débattre, le but de l'art est d'exprimer ce qui est invariable dans ce que l'artiste voit. Un paysage, une fleur, ce n'est pas finalement le paysage ou la fleur en tant que sujet particulier à un moment précis que l'artiste va représenter, mais il va chercher à extraire ce qui fait que la fleur est une fleur non pas en tant qu'individu mais son mode d'être de fleur. C'est, en d'autres mots, partir de l'exemple pour arriver au coeur du général, trouver l'essence qui pourrait, pour ceux qui verraient l'oeuvre, dire "oh mais oui, c'est exactement ça une fleur !", sans juger cette fleur en particulier. L'art doit permettre à l'artiste de rendre son sujet universel, si bien que même si je ne connais pas la fleur qu'il a peinte ou sculpté, je puisse me dire "oh mais oui, c'est bien une fleur". En somme, l'art ne s'intéresse pas à représenter l'exception, mais à extraire l'essence universelle des êtres. Alors, petite parenthèse, franchement je ne suis pas sûre que ça marche avec l'art "occidental". Enfin, j'ai déjà eu une grande discussion sur ce sujet avec ma mère, qui est artiste peintre, et nous n'arrivions pas à nous mettre d'accord. Je défendais l'idée que justement, il n'y a rien de plus subjectif que l'art, et que l'artiste n'arrive jamais à trouver l'essence mais toujours un mode d'être de l'objet qu'il étudie. Même s'il le réalise bien, ce ne sera jamais qu'une façon d'être de la fleur mais jamais LA fleur en tant qu'essence que l'artiste va dessiner ou peindre. Ma mère, défendait le contraire. Que justement, l'artiste peut trouver l'essence de l'être si, quand on regarde un tableau, on se sent immergé par la même sensation que lorsque nous voyons l'objet représenté en vrai. En somme, ce n'est pas tant que l'image est fidèle, que c'est bien dessiner, que c'est réaliste, mais c'est l'impression de voir, dans son coeur, dans son âme, l'objet représenté. Le débat est donc ouvert, si vous êtes comme moi plutôt phénoménologue ou comme ma mère, héritière de la pensée platonicienne ! x) 

(je vous laisse imaginer les discussions aux repas de famille... #migraine)

Au passage, Watsuji Tetsurô tacle bien comme il faut les Occidentaux, qui pour lui sont pénibles à toujours vouloir imposer leur propre modèle d'art et de vie, bien entendu la seule qu'ils jugent civilisée, les autres peuples étant tous des barbares en quête d'occidentalisation, seule salvation possible :

"A les entendre [les Occidentaux], qu'est-ce qu'elle a de bien, cette vie "civilisée" et trop pressée ? Au fond, ces innombrables voitures qui foncent de-ci de-là en prétendant poursuivre quelque quête raisonnable, elles ne font que traquer vers la tombe des gens épuisés à la tâche. Quand des lettre sur panneau électrique défilent en se pressant pour donner des informations vides de sens comme si elles en étaient pleines, quand les gens dansent sur une musique de jazz qui ne sert qu'à leur accélérer la vie, quand les seuls intervalles de tranquillité chez soi sont troublés par la radio, la vie perd toute sa profondeur, sa beauté, sa douceur, et il n'y a plus qu'une existence mécanisée. Quitter pour une fois cette vie pressée des villes civilisées et voyager en Asie, en Afrique ou sur une île lointaine au milieu de l'océan Pacifique ! Au lieu du raffinement de la civilisation, comme on dit, l'on trouverait une vie tranquille et saine, inchangée depuis la nuit des temps, déployant la profondeur et la beauté d'une vie humaine authentique. "La vie", est-ce qu'elle n'est pas là justement ?" (Watsuji Tetsurô, Fûdo, le milieu humain, chapitre IV "Le caractère médial de l'art")

Finalement, Watsuji Tetsurô confronte cette approche trop occidentalisée de la vie, qui oublie finalement l'aspect temporel puisque toujours en fuite contre le temps, avec la façon japonaise de faire attention à tous plein de détails que nous pourrions trouver être des pertes de temps. C'est la contemplation de ce qu'on a sous les yeux qui nous connecte à notre temporalité. Il cite des concepts japonais esthétiques comme le shibumi 渋み ou le kotan 枯淡, termes intraduisibles en français et qui représentent la contemplation des choses "insignifiantes". C'est en fait faire attention à ces petites perceptions, ces petites choses de rien, que nous nous trouvons en relation avec notre milieu, en formant ainsi un entrelien qui sera le pont entre la temporalité et l'espace. C'est ainsi que l'art doit aussi exister, en écho avec la vie humaine, et ne pas se contenter de trouver l'essence de grandes choses comme les tableaux grandiloquents de la période classique, mais plutôt renouer avec ce qui nous entoure, travailler à comprendre et englober ces petites choses qui finalement sont tout : l'arbre, la forêt, le rocher, le chat, la feuille, etc. 

1.2 Comment la créativité artistique agit partout de façon identique, mais en créant différentes formes d'art selon "le lieu" 

Déjà, qu'est-ce qui nous permet d'affirmer qu'il y a différentes formes d'art ? Comment diffèrent-elles ?

Watsuji Tetsurô s'applique à définir l'art occidental, qu'il nomme l'art de la logique. La beauté provient de l'ordre, de la proportion visuelle : tout doit être bien ordonné, bien cadencé, bien proportionné, de façon à être logique et mesuré. L'art est une façon d'exprimer de façon harmonieuse par la logique et la mesure ce que l'artiste voit du monde. C'est un moyen de rendre bien organisé et de mettre à une place précise dans un ordre que l'humain a déterminé comme parfait, les choses du monde. Ce n'est que récemment que les Occidentaux ont commencé à s'ouvrir à une autre façon d'appréhender le monde, et de ne plus le représenter seulement selon sa forme la plus parfaite mais plutôt par l'émotion, même s'il convient que les sculptures grecques sont une parfaite symbiose de ces deux formes d'expression artistique, avec notamment une trèèèès longue description de statues grecques pour montrer que l'extérieur de la statue doit exprimer les sentiments intérieurs du sujet représenté. Il s'extasie devant les courbes et les plis d'une douceur et d'une volupté extraordinaire, soutenant qu'il n'a jamais rien vu de tel dans l'art japonais, et que ça l'a beaucoup ému. Mais enfin, son argument est de dire qu'en fait, en Occidentaux, tout est fait malgré tout selon les règles de la logique. Pendant des siècles, il n'y avait de beau uniquement ce qui était logique, ou pour dire autrement, harmonieux (ce qui, au fond, revient au même, car n'est harmonieux que ce qui correspond à des règles et des critères précis). D'ailleurs, les scandales esthétiques furent souvent liés à la proportion ou au non respect des harmonies de couleurs. Le dos démesuré de l'Odalisque d'Ingres par exemple (pour n'en citer qu'un, et c'est le premier qui me vient à l'esprit !). 

Comparés aux règles très académiques de l'art occidental, Watsuji fait remarquer que les arts orientaux semblent complètement désorganisés. Je me rappelle mes propres réactions à la découverte de l'art japonais, j'étais étonnée et décontenancée par ce qui me semblait être chaotique : les bols déformés, les statues pas du tout proportionnelles, et des sujets de peinture qu'on jugerait grossiers en Occident : des grues, des grenouilles, des cigales... WTF ? Les Japonais qui semblent si parfaits et si attentifs au moindre détail, sont capables de mettre sur un piédestal un bol tout cabossé et dont l'émail est mal fini ? (je fais référence à la technique du raku -> petit lien Wikipédia

Pour mieux comprendre, Watsuji Tetsurô va non pas comparer les peintures, mais les jardins (normal, vu qu'on est en train d'essayer de comprendre le lien entre l'humain, l'art, et le milieu !)
Il décrit les jardins grecs et romains, très organisés, très rigoureusement disciplinés et taillés, avec les jardins japonais, que les Occidentaux comparent souvent aux jardins anglais, pour décrire un jardin qui paraît laissé à lui-même, en opposition avec la sévérité géométrique des jardins à la française.
Et pourtant, le jardin japonais n'a rien de sauvage !
Il y a énormément de règles dans la composition d'un jardin japonais, les arbres sont sans cesse taillés, coupés, drainés, les terres, le sable, tout est pesé, gratté, tamisé, les rochers aussi sont posés sans aucun hasard. Les formes sublimes des arbres qui semblent danser dans le vent ? Taillées ! Les trois rochers tortueux et majestueux ? Posés, polis ! Eh oui, rien de naturel dans un jardin japonais, pourtant quand on y est, il nous évoque la beauté sauvage et puissante de la nature. Chaque morceau du jardin semble être un concentré de l'essence de la nature. C'est absolument saisissant, et difficile à décrire, mais c'est vraiment une sensation extraordinaire. Non seulement les formes sont parlantes, mais les bruits aussi, avec des petites fontaines, de l'eau qui coule sur un bambou coupé, le bruissement des feuilles, tout est étudié pour former une harmonie révélant le coeur de la nature japonaise. 
En fait, les jardins sont la parfaite occasion de découvrir la relation d'un peuple à son milieu : en France, et ça c'est qu'a analysé Watsuji Tetsurô dans un autre texte "Trois Types de Milieu" (1928), la nature est fertile, il n'est pas difficile de cultiver, il y a beaucoup de plantes différentes, il pleut juste ce qu'il faut pour faire pousser les cultures, bref, ce n'est pas un milieu difficile pour subvenir à ses besoins alimentaires. Le climat pour vivre est agréable, les saisons sont marquées, l'été est doux, l'hiver pas trop froid, au printemps il y a plein de fleurs et on a à manger à pratiquement toute saison. Le Japon est complètement l'inverse : recouvert aux 3/4 de montagnes, les terres sont petites, peu facilement cultivable. La terre est très corrosives (sérieusement, c'est un gros problème en archéologie, la terre est si corrosive qu'elle a mangé les squelettes antiques et beaucoup de traces de vie d'autrefois ce qui fait qu'il est très difficile de pouvoir retracer la véritable origine du Japon !), en plus les saisons sont dures, il fait très chaud et TRES humide en été, l'hiver est rude, la mousson est sévère et rend la terre extrêmement humide et fait tout pourrir. La diversité des légumes et fruits est maigre, à cause de l'humidité ambiante c'est quasi impossible d'arracher les mauvaises herbes car en une nuit tout repousse... Ajoutons à ça les joyeusetés comme les typhons, les tremblements de terre et les tsunami qui défoncent tout ce qu'il y a sur les côtes (en gros les seuls endroits cultivables) : ouais bon, le Japon c'est pas VRAIMENT le pays idéal pour vivre !
Donc forcément, ce rapport au milieu va se traduire dans l'art : en France, la docilité de la nature va nous permettre de la conformer à nos critères de beauté, à la mettre à genoux, à la museler et à en faire ce qu'on veut. Au Japon, vous vous prenez un bon tsunami dans la face et vous renoncer à tout jamais de tenter à maîtriser la nature. Au lieu de cela, il va falloir cohabiter, avec beaucoup de respect, de précaution. Aussi, les jardins japonais traduisent la force, le tumulte mais aussi les moments de calme, encore plus purs car précieux. Les rochers évoquent les montagnes escarpées, les arbres tortueux le vent, les ondulations de l'eau à la fois les torrents terrifiants et la surface calme d'une mer paisible. Si vous voulez, les Japonais sont en permanence rappelés par leur milieu qu'ils ne sont rien face à la nature, aussi une admiration sans borne pour ce qu'ils ne pourront jamais maîtriser est au coeur de leurs arts. Il s'agit toujours de dégager le beau et le sublime de ce qui nous entoure.

"C'est ainsi que l'homme a recherché, dans une nature sauvage et désordonnée, la pure forme de la nature. Et c'est ce qu'il a représenté sous forme de jardins. En ce sens, le jardin japonais est bien une idéalisation-sublimation de la beauté de la nature. On peut dire que la signification de ce travail en lui-même équivaut à celle de l'art grec." (Ibid)

Et c'est finalement cette quête qui nous traverse, tous les humains, dans nos arts. Que nous prenions les ustensiles de la vie quotidienne, la poésie ou la peinture, tout est d'abord emprunt de notre milieu. Représenter la nature, ce qui nous touche chez elle, ce qui nous marque et nous séduit, ce qui nous terrifie ou nous extasie, c'est ce qui en permanence nous touche au plus profond de nous, et qui nous pousse à créer.

2. Un lien : le sublime

Au final, ce qui lie tous les arts, toutes les formes d'expressions artistiques, c'est cette recherche de sublimer notre rapport à notre milieu. Tout simplement, parce que c'est à travers ce milieu que nous existons, que nous nous manifestons en tant qu'être temporel et spatial. C'est lui qui nous renvoie à nous-mêmes, et nous le savons intuitivement. Bien sûr tout cela n'est pas forcément conscient. D'ailleurs, je trouve que c'est un point intéressant car la fascination pour des méthodes d'art mécanisées comme c'est arrivé au XXème siècle, une tentative de mécanisation de l'art, de le transformer en objet de consommation mais aussi en écartant ses sujets de ceux de la nature, sont en adéquation avec une transformation de l'humain qui voit en la science une possibilité d'enfin nier toute sa naturalité. Une nature qu'on admire, qu'on vénère, mais qui en même temps nous fait peur, et quand on a peur, on fait quoi quand on est occidental ? On cherche à dominer, à maîtriser, à forcer... et nous arrivons dans notre monde aujourd'hui.
J'ai envie de finir cet article un peu brutalement, sur un extrait de Watsuji Tetsurô, tellement parfait que je ne saurai ajouter quoique ce soit sans alourdir et mal expliquer cette conclusion limpide, clairvoyante, et terriblement d'actualité en 2018 :

"Leur besoin d'infinité, les gens [en Occident] l'ont appliqué à Dieu seulement, non pas à la nature. Même lorsqu'ils ont le plus de respect envers elle, c'est tout au plus parce qu'elle est l'oeuvre de Dieu, ou encore parce qu'elle est manifestation de Dieu, ou de la raison. En Orient par contre, du fait de son irrationalité, la nature est traitée comme une chose qu'on ne peut soumettre, et où résident les profondeurs de l'infini. C'est en elle que les gens cherchent le salut et la consolation. Bashô en particulier, poète bien oriental, a devant elle une attitude non seulement esthétique, mais aussi morale, voire religieuse, et ne montre pas le moindre goût pour le savoir. Ce qui l'intéresse, c'est de vivre avec la nature, et l'appréciation qu'il en fait vise à une délivrance de type religieux. Cela n'a été possible que du fait que la nature, en Orient, est d'une exubérance qui défie la nature.En s'identifiant à une telle nature, on sent qu'il s'y révèle un passage vers une dimension métaphysique profonde. Les artistes d'exception saisissent ce passage dans leur expérience, et cherchent à l'exprimer." (Ibid)

Et enfin :

"Tout cela est du passé. De nos jours, où le monde paraît s'être unifié, la stimulation des cultures étrangères semble sur le point d'anéantir les particularités de la nature. Pourtant, celles-ci ne peuvent pas disparaître. En toute ignorance et inconscience, comme autrefois l'on est soumis à ses contraintes, comme autrefois l'on y est enraciné. [...] Nous éveillant au sens destinal qui nous a fait naître dans ce milieu, nous devons l'aimer. Avoir un tel destin n'est en soi ni "exceller" ni "couronner l'édifice des nations", mais en le faisant vivre, tout en le dépassant, nous pourrons enrichir la culture humain d'une originalité inaccessible aux autres peuples. Ce n'est qu'ainsi, en outre, que l'on pourra donner du sens à la diversité des caractéristiques régionales de la Terre." (Ibid)

Nous reconnecter à ce qui nous permet de vivre, à ce qui nous permet d'exister, à toutes ces petites choses qui sont en fait tout. Retrouver notre nature, la respecter, l'aimer, ne plus avoir peur mais être reconnaissants d'être naturels, voilà ce qui est qu'être humain, et cela nous pouvons le trouver dans l'art. C'est l'art qui nous permet de retrouver ce sublime, cette connexion qui transcende tout, avec le coeur de la nature. Lui rendre hommage, mais aussi apprendre à l'aimer et à vivre avec elle.

Je trouve cette conclusion extrêmement saisissante d'autant plus si on la couple avec un film de Miyazaki Hayao, je vous laisse au choix Nausicaa de la vallée du vent, Princesse Mononoke, ou Le Château dans le ciel  !!


J'espère vraiment que cette trilogie sur Watsuji Tetsurô vous a plu, si vous avez des questions je suis comme d'habitude toujours disponible pour vous répondre :)

Est-ce que ça vous a fait réfléchir à votre façon de vivre avec la nature ? Est-ce que vous avez appris des choses, et donner envie de mieux penser votre rapport avec votre milieu ?

A chaque fois que je relis Watsuji Tetsurô j'ai envie de courir dans les champs avec une couronne de fleurs sur la tête, de danser autour d'un feu de camp et de regarder les étoiles, hahaha !
C'est assez impressionnant l'actualité de ses textes, et surtout ce que je trouve assez incroyable chez lui c'est sa façon d'écarter directement les questions qu'il juge artificielles ou inutiles. Il ne se casse même pas à répondre à des objections, tant pour lui ça semble hyper évident qu'on doit prendre soin de ce qui nous permet de vivre. J'avoue penser pareil, quand je vois les gens qui gaspillent ou qui sont hyper ignorants (et contents de l'être) sur la nature, l'absence de curiosité pour l'autre etc. Je trouve d'ailleurs ce comportement encore plus ancré dans les grandes villes, et je pense que c'est en lieu avec le fait de vivre dans un milieu 100% artificiel, qui fait croire qu'il n'y a que les humains sur Terre. Cette perte totale de connexion avec notre milieu a d'ailleurs été ma principale source de mal-être à Paris, comme je vous l'expliquais dans ce texte il y a quelques mois.

D'ailleurs, sur les photos ça me fait drôle de me voir entourée de béton ! J'ai l'impression d'être un peu perdue dans ces rues humaines, même si c'est Montmartre et que j'aime cet endroit. Sûrement parce qu'il est encore un peu ancien, tortueux, et qu'il a ce charme de ce qui a vu le temps passer.

Je vous embrasse mes chatons, et à très vite !

Bécots <3




Crédit photos : Deerily (Instagram)

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Lieu : Montmartre, Paris

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Robe : +Miss Candyfloss

Bottines : Shoe Embassy

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