1 Tenue 1 Bouquin : Le Prince de Machiavel


Hello mes chatons,

Comme je vous l'avais dit dans ce post-ci, j'ai vraiment envie de reprendre la rubrique trop longtemps délaissée dans laquelle je mêle littérature/philosophie et vêtements, en fait c'est bien simple c'est ma seule motivation à faire des photos. Je suis extrêmement lassée des "streetstyle", je n'en vois plus l'intérêt, que ce soit sur mon blog ou de façon générale. Du coup, pour coller à ma démarche personnelle les 3/4 du temps je publierai sous cette rubrique quand ce n'est pas des cycles philosophies. D'ailleurs, à ce sujet, vous m'excuserez mais il n'y aura plus de cycle philo avant le mois d'avril. Mon concours est dans un mois et je n'ai plus du tout le temps de me consacrer à la vulgarisation philosophique... Mine de rien, c'est très très long et difficile à faire, car vulgariser implique savoir extraire l'essence d'un texte et le rendre le plus accessible possible. Sinon, je tomberai dans soit de la stupidité (du genre je ne partage que mon opinion sans fondements, sans justification), soit dans la superficialité (lieux communs, évidences, etc. le pire à mon sens). C'est souvent le piège de la vulgarisation, et il faut arriver à transmettre l'essentiel sans non plus tomber dans la bêtise ou la facilité.
Aussi, je suis en train de réfléchir à créer un autre support pour vous transmettre les cycles philo, qui sont plus denses et plus complexes que les petites rubriques comme celle-ci, et j'imagine que tout le monde n'est pas habitué à lire de longues pages en philosophie, et que moi-même je préfère bien souvent écouter les textes lus. Mais pour le moment je n'ai pas le temps de m'en occuper, je le ferai au printemps. J'espère que vous m'en excuserez ! :)

Bref, cette parenthèse close, entrons dans ce qui nous intéresse aujourd'hui !

J'ai enfin lu un grand classique, j'ai honte quand même de ne l'avoir jamais ouvert alors que c'est THE livre de tous les temps en matière de politique, j'ai nommé : Le Prince, de Nicolas Machiavel.

Le contexte historique

Je remarque une chose, c'est que bien souvent les textes sont séparés de leur histoire. Bien entendu, la philosophie et la pensée en général ont un caractère transhistorique, c'est-à-dire qu'elles peuvent marquer d'autres personnes à des temps historiques différents, mais malgré tout il y a toujours un contexte qui aide bien souvent à mieux comprendre l'intention de l'auteur, ou alors de compatir avec ce qu'il écrit. En tout cas, de plus souvent m'intéresser au contexte d'une oeuvre m'a aidée à beaucoup mieux aimer des auteurs avec lesquels j'étais fâchée, comme Aristote par exemple, ou au contraire m'a dégoûtée de grands maîtres qui me fascinaient, comme Heidegger. 

Donc, je vous place le décor : on est au tout début du XVIème siècle, en Italie, à Florence. Nicolas Machiavel, fils de grande famille florentine, est employé dans la République créée par les Borgia, la famille au pouvoir à ce moment. Mais fin 1512, le pouvoir est bouleversé et tombe dans les mains de la famille des Medicis, dont le nom je pense doit vous être familier. Machiavel est alors déchu de sa place politique, et en décembre, il est accusé (à tort) de complot ainsi que certains de ses amis (qui, eux, avaient vraiment comploté). Il est alors emprisonné, torturé, puis condamné à l'exil. A cette époque, pour un intellectuel et un membre d'une grande famille, il n'y avait rien de pire que l'exil. C'était un peu comme vous dire que vous étiez mort aux yeux de la société et que vous ne valiez plus rien. Quelques mois plus tard, en 1513, Machiavel entreprend l'écriture du Prince, un traité politique, destiné à l'usage du Prince Laurent de Médicis qui est arrivé au pouvoir. Le but du livre n'est donc pas d'être lu pour la plaisance, ni de conter une histoire, ni de démontrer des concepts et un système philosophique, mais de montrer l'importance des bons conseils en matière de politique. Ainsi, Machiavel espère voir sa condition reconsidérée et pouvoir revenir à Florence de son exil. Ca n'arrivera jamais, Machiavel restera toujours exilé, toute sa vie, et son traité du Prince ne sera publié qu'après sa mort, en 1532. (franchement, c'est d'une tristesse ! j'ai toujours les larmes aux yeux quand je pense à ces auteurs incroyables qui n'ont jamais pu avoir le bonheur de voir leurs écrits publiés de leur vivant) (ou qui, comme Rousseau, eurent le malheur de les voir être brûlés...)

Comment s'organise l'oeuvre ?

Le Prince s'organise en quatre axes principaux, après une introduction dédicacée à Laurent de Médicis dans laquelle Machiavel explique sa démarche et essaye de vendre sa sagesse pour se faire réhabiliter. Cette introduction néanmoins peut tout à fait être destinée à n'importe quel chef d'Etat, car elle établit le but principal de conseiller au mieux l'acteur politique principal afin de le guider vers le chemin du meilleur chef possible. Outre cela, l'oeuvre est si atemporelle qu'elle peut très bien, par certains moments, être lue et incorporée à notre propre vie individuelle, à notre expérience avec les autres humains. Comme vous le verrez, Machiavel ne se propose pas "seulement" de faire un livre politique, mais expose aussi sa vision de l'humanité et comment y survivre le mieux possible.

La question principale du livre est donc : que faut-il à un monarque pour être un bon dirigeant politique ?

Voici les axes que j'ai pu dégager :

1. Le contre exemple de Louis XII : ce qu'il ne faut pas faire

2. Conserver la liberté du peuple

3. Le modèle de César Borgia : des bons usages de la cruauté, et de pourquoi vaut-il mieux d'être craint qu'aimé

4. Prendre garde à la Fortune

A travers ce plan, je vais essayer de déconstruire cette image commune d'un Machiavel tordu et cruel, car vous le verrez ce n'est pas du tout le cas. Au contraire, c'était un homme visionnaire, moderne, et lucide.

 

1.Le contre-exemple de Louis XII


Qu'aurait-il de mieux que de se s'instruire sur la défaite de ses ennemis ? Dans le chapitre III, Machiavel emploie plusieurs pages à analyser ce qui, selon lui, a provoquer la grande défaite de Louis XII en Italie, pourtant monarque d'un Etat puissant (la France), mais très mauvais tacticien.
La façon d'expliquer de Machiavel est extrêmement bien construite, puisqu'il utilise alternativement des méthodes déductive et inductive : il commence par parler d'un cas général, les principautés mixtes. Puis il va prendre l'exemple particulier de Louis XII pour en tirer des principes qui formeront des arguments importants dans sa thèse politique. 

Voici, selon Machiavel, les cinq grandes erreurs de stratège commises par Louis XII :

"grâce à eux [les Vénitiens], Louis XII pouvait facilement s'assurer de ceux qui restaient puissant en Italie. Mais, à peine fut-il à Milan, qu'il fit le contraire, en accordant de l'aide au pape Alexandre VI, afin que celui-ci occupe la Romagne. Et il ne s'aperçut pas que, par cette décision, il s'affaiblissait lui-même en se privant de ses amis et de ceux qui s'étaient jetés dans ses bras." (Nicolas Machiavel, Le Prince, Chapitre III)

"Voulant le Royaume de Naples, il le partagea avec le roi d'Espagne. Là où il était d'abord l'arbitre de l'Italie, il y introduisit un compagnon, afin que les gens ambitieux de ce pays et mécontents de lui aient quelqu'un à qui recourir ; là où il pouvait laisser dans ce Royaume un roi à sa solde, il l'en retira pour en mettre un capable de le chasser lui-même." (on notera l'ironie de Machiavel, sans doute agacé par un tel déficit de stratégie alors que Louis XII avait tout pour être puissant)" (Ibid)

Et Machiavel en déduit de façon plus concise les erreurs à ne jamais faire lorsqu'on s'empare du pouvoir, en procédant ainsi à une démarche totalisante, qui va bien au-delà de la simple exposition de faits historiques : Machiavel se sert de cet exemple, l'analyse, pour en déduire des principes clairs et facilement mémorisables, et d'autant plus frappant de vérité qu'ils sont construits sur des exemples factuels réels, et à l'époque, qui avaient frappé les esprits (nul doute qu'à notre époque on pourrait remplacer cet exemple par un autre plus récent, mais les principes seraient toujours les mêmes).

"Louis avait donc commis ces cinq erreurs : avoir abattu les moins puissants ; avoir accru en Italie la puissance d'un puissant ; y avoir introduit un étranger très puissant ; n'être pas venu y demeurer ; n'y avoir pas installé de colonies. Encore ces fautes pouvaient-elles, de son vivant, ne pas lui nuire, s'il n'avais pas commis la sixième : ôter leurs positions aux Vénitiens."(Ibid)

Ainsi, nous pouvons dégager 5, et même 6 erreurs à ne pas commettre :

- ne jamais renier l'aide des plus faibles qui nous ont aidé à prendre le pouvoir,
- ne pas ajouter de la puissance à quelqu'un de déjà puissant au pouvoir,
- ne pas s'allier à des beaucoup plus puissants, qui pourront ensuite nous chasser et nous prendre notre place,
- ne pas vivre dans son pays et donc demeurer en-dehors de la réalité de ceux qu'on gouverne (et devenir un chef absent)
- ne pas laisser de traces de son passage et de sa puissance,
- ne jamais oublier ceux qui nous ont aidé, et surtout pas leur retirer le peu de pouvoir qu'ils ont s'ils sont faibles (et même s'ils sont puissants).

A cela, Machiavel ajoute encore un principe : "l'on ne doit jamais laisser se produire un désordre pour éviter une guerre ; parce qu'on ne l'évite pas, mais on la diffère à son désavantage." (Ibid) 
En effet, Louis XII commis l'erreur de céder au Pape et au roi d'Espagne espérant éviter des conflits, et au final il a perdu tout son pouvoir. Pour un exemple plus actuel et terrible, l'invasion de la Pologne par Hitler, que l'Europe laissa faire en se disant que ça calmerait ses désirs de puissance et qu'on éviterait ainsi la guerre. On sait toutes ce qui a suivi...

Machiavel a ce don incroyable de trouver des formules très fortes et qui résument à merveille une situation. Par contre ce fut aussi ce qu'il le desservit à travers les siècles, car on a eu tendance à essentialiser ses paroles en extrayant hors de leur contexte littéraire ces principes, si bien qu'il fut considéré comme froid, calculateur, immoral, et j'en passe. C'est pourquoi il faut faire toujours attention aux mots qu'on emploie, et que les citations c'est bien, mais lorsque nous ignorons d'où elles viennent, c'est dangereux. Voilà pourquoi je suis absolument en colère contre cette tendance des livres dits de bien-être. J'ai vu des citations tourner sur Instagram qui m'ont révoltées, car complètement extraites de leur contexte et donc fausses. Par exemple Sénèque, le pauvre, qu'est-ce que j'ai pu voir des phrases sorties de sa philosophie, et qui ne voulaient plus du tout dire ce que lui voulait y mettre comme sens ! J'ai vu aussi quantité de phrases de philosophes attribuées à d'autres auteurs, et les gens tout contents d'étaler leur savoir aussi maigre qu'affligeant, sans se douter un instant qu'ils racontaient n'importe quoi.

BREF.

Désolée je suis juste un peu énervée car à la lecture de Machiavel, je n'ai absolument pas trouvé ce personnage froid et diabolique qu'on a dépeint pendant des siècles. On pourrait par exemple, trouver que disséquer ainsi l'expérience de Louis XII est impitoyable... mais qu'y a-t-il à prendre en pitié ? Louis XII était un ennemi de l'Italie, Machiavel est italien, Louis XII avait toutes ses chances de bien gouverner, il n'a pris que des décisions qui l'ont mené vers la déchéance. Je ne dis pas qu'il faut danser sur sa tombe mais bon, à un moment, je comprends Machiavel et ya pas de pitié à avoir pour les cons. (oui j'ai envie d'avoir un langage fleuri aujourd'hui).

Ainsi, ces principes peuvent tout à fait s'appliquer dans notre vie quotidienne, et au passage je salue toutes les personnes à qui j'ai rendu des services, que j'ai écouté pendant des heures quand elles n'allaient pas bien, et qui m'ont lâché salement pour des raisons absurdes et illégitimes (et souvent avec beaucoup de lâcheté). Donc, si j'applique la leçon de Machiavel, vous allez le payer un jour où l'autre, et tant pis :) voualaaaaa 


2. Conserver la liberté du peuple 

  

L'une des erreurs à ne pas faire en lisant ce livre, c'est de penser que Machiavel soutient les monarchies, juste parce qu'il s'adresse à Laurent de Médicis. Or pas du tout, et ça on peut en être sûres après avoir lu Discours sur la première décade de Tite-Live, dans lequel Machiavel défend avec ardeur la république.

Dans le chapitre 5 du Prince, Machiavel utilise un discours à double ton, qui peut être compris comme un mépris du peuple libre à qui il faut bien consentir quelques souvenirs de la liberté pour affirmer son pouvoir sur eux. Mais évidemment, ce n'est pas l'intention de Machiavel, et il faut voir une certaine ironie acerbe et amère derrière les lignes, avec une grande critique des tyrans qui, une fois au pouvoir, mettent le peuple à genoux avec violence, et il n'y a rien de pire. Bien entendu, Machiavel est absolument pour la liberté, comme le laisse entendre le début du chapitre :

"Lorsque les pays que l'on acquiert, comme il a été dit, sont accoutumés à vivre avec leurs lois et en liberté, il y a trois manières de les tenir : la première, les détruire ; la seconde, allez y demeurer en personne ; la troisième, les laisser vivre sous leurs lois, en en tirant un revenu et en y créant un pouvoir restreint qui vous en garde l'amitié. En effet, ce pouvoir étant créé par ce prince, il sait qu'il ne peut exister sans son amitié et sa puissance et doit tout faire pour le maintenir. Et l'on tient plus facilement une cité accoutumée à vivre libre par le moyen de ses citoyens que par tout autre moyen, si on veut l'épargner." (Op. cit. Chapitre V)

Et enfin, pour finir sur ces mots magnifiques, témoins de l'ardente foi de Machiavel en les républiques (mais toujours avec ce double discours qui peut être pris pour du mépris, la fin peut jeter le doute dans l'esprit) :

"Mais les républiques ont plus de vie, plus de haine, plus de désir de vengeance ; la mémoire de leur ancienne liberté ne les laisse ni ne peut les laisser en paix ; de sorte que la voie la plus sûre est de les détruire ou d'y demeurer." (Ibid)

3. Le modèle de César Borgia : des bons usages de la cruauté 


Alors ici, nous pouvons tirer l'alerte "passages hyper connus super cultes super polémiques super importants" ! C'est THE passages dans Le Prince qui a été l'objet de beaucoup de discussions et qui a valu en grande partie la réputation funeste de Machiavel comme quelqu'un de cruel.

Je vous le remet dans le contexte du livre : après le piètre désastre Louis XII, il convient pour Machiavel de donner un exemple de conduite politique pour savoir aussi ce qu'il faut faire lorsqu'on est au pouvoir.

Voici le premier passage délicat :

"Ayant donc pour ma part rassemblé toutes les actions du duc, je ne saurais le reprendre ; au contraire, il me semble devoir le proposer, comme je l'ai fait, à l'imitation de toux ceux qui par la fortune et les armes des autres ont accédé u pouvoir. Car, doté de grandeur d'âme et de hautes intentions, il [César Borgia] ne pouvait se comporter différemment ; à ses desseins ne s'opposèrent que la brièveté de la vie d'Alexandre VI et sa propre maladie. Qui donc juge nécessaire, dans sa nouvelle monarchie, de s'assurer de ses ennemis, de se gagner des amis, de vaincre ou par force ou par ruse, de se faire aimer et craindre du peuple, suivre et respecter par ses soldats, de détruire ceux qui peuvent ou doivent lui nuire, de renouveler par de nouveaux organismes les anciennes institutions, d'être sévère et bienveillant, magnanime et généreux, de détruire une armée infidèle, d'en créer une nouvelle, de conserver l'amitié des rois et des princes, de sorte qu'ils aient soit à vous aider volontiers soit à vous nuire avec crainte, celui-là ne peut trouver d'exemples plus récent que les action de cet homme." (Op. cit., Chapitre VII)

Ce qui a fait polémique, c'est en fait l'aspect "économique" de la cruauté : il s'agit pour Machiavel de verser le moins de sang possible, juste le nécessaire pour être craint. Car si le monarque n'est pas craint, alors on le prendra pour faible, et la nature humaine étant obsédée par le pouvoir, il se fera renverser... Si vous vous croyez dans un épisode de Game of Thrones, vous ne vous trompez pas, car George R.R. Martin est fan de Machiavel, il l'a lu en long en large et en travers, et avoue volontiers s'être largement inspiré du Prince pour créer l'ambiance politique à Port-Réal... à l'exception près que les Lannister sont une caricature du machiavélisme le plus éloigné des paroles de Machiavel !

Mais bref, en tout cas Machiavel n'est pas absolument contre l'usage des cruautés, tant que le monarque ne tombe pas dans du sadisme gratuit. Quand une armée trahit son monarque, ou qu'il ourdit un complot, eh bien il faut montrer l'exemple pour prouver au peuple qu'on sait faire des choix cruels difficiles (et qu'on n'est pas "mous").

Ce qui a choqué également, c'est que Machiavel ne fait aucune mention de la morale religieuse. Il aurait pu écrire "olala non il ne faut pas verser de sang parce que le jugement dernier... parce que Dieu..." au lieu de cela, il expose des arguments rationnels.  A son époque c'est complètement fou d'ignorer à ce point toute morale religieuse et de proposer une morale sans passion christique, froide et calculée pour arriver à ses fins (régner le plus longtemps possible et le mieux possible.)

Ensuite, il y a un second passage, cette fois dans le chapitre 8, qui vient enfoncer le clou des bons usages de la cruauté :

"Je crois que cela provient du bon ou du mauvais usage des cruautés. On peut qualifier de bon usage (si du mal il est permis de dire du bien), celles que l'on fait d'un coup, par nécessité de sécurité, et en quoi on ne persiste plus ensuite, mais que l'on convertit dans le plus grand profit possible pour ses sujets. De mauvais usage sont les cruautés qui, bien qu'elles soient d'abord peu nombreuses, croissent avec le temps plutôt qu'elles ne disparaissent. [...] Car les violences doivent être faites toutes à la fois, afin que, les goûtant moins longtemps, elles fassent moins de mal ; les bienfaits doivent être faits peu à peu, afin qu'on les savoure mieux. Un prince doit surtout vivre avec ses sujets de façon telle qu'aucun évènement, mauvais ou bon, n'ait à le faire changer. Car, si, du fait des temps ordinaires, viennent les nécessités, vous n'êtes pas à temps pour le mal, et le bien que vous faites ne sert à rien, parce qu'on l'estime forcé et qu'on ne vous en sait aucun gré." (Op. cit. Chapitre VIII)

Evidemment, le contexte de cet extrait est amoral, c'est-à-dire en dehors de toute morale au sens classique, comme le laisse entendre "(si du mal il est permis de dire du bien)", Machiavel donne un tout autre sens au "bon". Il ne s'agit plus du "bon" au sens moral et au sens religieux, mais toujours avec une vue de la fin du monarque, qui est de bien régner, non pas en tant qu'exemple de moralité, car ce n'est pas son rôle, la politique étant amorale pour Machiavel, mais en tant que monarque efficace, qui protège son peuple et rend sa Cité prospère. Ce qui est d'une modernité folle dans cet extrait, c'est que Machiavel sous entend que les notions de bien et de mal sont relatives, il n'y a rien d'absolu dans la morale, et tout dépend de son contexte, ainsi que du but visé, et du statut de la personne à qui elle s'applique. On est quand même au XVIème siècle ! Vous vous rendez compte à quel point c'est incroyablement moderne de penser ça ?
Le critère que l'on pourrait dégager pour distinguer le bien du mal est assez étonnant : c'est la durée, comme Machiavel l'indique à la fin de l'extrait. Prenez le mal, s'il dure il devient tyrannie. Prenez le bien, s'il est fait après la tyrannie, il est inutile. Le critère du mal doit être sa courte durée, et en contrepoids, le bien doit être étalé dans une longue durée. C'est un équilibre harmonieux, une dualité qui se balance, et surtout une dualité indispensable, et c'est juste dingue : Machiavel sous entend que le bien sans mal est inutile, tout comme le mal sans bien l'est tout autant. Il n'y a rien de mieux qu'un équilibre parfait entre les deux. Mais qui dit équilibre, dit aussi que le mal est nécessaire : c'est dans cette mesure qu'il est "bon". Plutôt gonflé de la part d'un exilé vous ne trouvez pas ?

Bien entendu, la question suivante se pose, et c'est même la question cruciale du Prince : "vaut-il mieux être aimé que craint, ou l'inverse ?" (chapitre XVII)

La réponse de Machiavel est autant terrible que lucide : évidemment, on aimerait être aimé plutôt que craint. Mais les époques, les expériences historiques précédentes, nous ont montré que la nature humaine est vile. Les humains sont profondément "ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs, lâches devant les dangers, avides de profit.". Ainsi, si nous sommes bons avec eux, nous finissons par nous faire poignarder dans le dos, et renverser. Machiavel donne l'exemple triste du prince qui est bon, fait confiance autour de lui, est bienveillant : il finit par être lâché par tout ceux qui le soutenaient quand il se tourne vers eux pour de l'aide.

"Les hommes ont moins d'hésitation à nuire à quelqu'un qui se fait aimer qu'à quelqu'un qui se fait craindre, parce que l'amour est maintenu par un lien d'obligation qui, les hommes étant méchants, est rompu par toute occasion de profit personnel" (Ibid)

Aussi, il faut bien comprendre que Machiavel ne méprise pas l'amour, mais les hommes. Bien sûr, idéalement, il faudrait que l'amour règne sur le monde. Mais c'est être trop idéaliste et se méprendre sur la véritable nature de l'homme, qui est vile, égoïste, méchant et faible. Ainsi, il faut se préserver, et n'être bon que de façon économique. Encore une fois, Machiavel ne dit pas "il faut tous les tuer ces connards" (Machiavel, la caille-ra du 9/3), mais qu'être bon inconditionnellement ne nous réussira pas dans la vie, et que nous en souffrirons, parce que tous les humains ne méritent pas que nous soyons bons avec eux.

"J'en conclus donc, en revenant à ce qui est d'être craint et aimé que, les hommes aimant selon leur gré et craignant selon le gré du prince, un prince sage doit se fonder sur ce qui lui est propre, non pas sur ce qui est propre à autrui : il doit donc seulement s'efforcer de fuir la haine" (Ibid)

Il est donc important pour chaque monarque de ne pas oublier son but principal, qui est de bien régner. C'est pourquoi il ne doit pas se perdre dans la compassion avec autrui, car ça lui ôterait le goût de devoir prendre des décisions difficiles, parfois cruelles car impliquent de faire du mal. Il faut savoir garder en tête ses objectifs, car les autres n'auraient aucun scrupule à vous piétiner pour faire passer leurs intérêts avant les vôtres. Machiavel ne dit pas "avant d'être piétiné il faut piétiner", en aucun cas il ne prêche de donner le premier coup ! Mais d'être prudent, ce qui implique parfois de ne pas être un "bon" comme dans le sens moral classique. Machiavel s'inscrit dans la tradition pessimiste antique, donc ce n'est pas nouveau comme idée sur la nature humaine. Mais, il a tellement l'art de la formule que sa leçon est encore plus facile à retenir. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi ça me fait tellement écho à ma vie, à mes expériences, que je regrette beaucoup de ne pas avoir lu Machiavel plus tôt ! Enfin bref, nous verrons ça en conclusion ;)

4. Prendre garde à la Fortune


Enfin, nous attaquons le quatrième et dernier point clé de ce livre. Ce passage, je vous l'avoue, m'a laissée un peu perplexe à la première lecture. Après 100 pages de démonstrations rationnelles, froides et logiques, voilà que d'un coup Machiavel nous parle de la fortune ( = la chance), et qui plus est pour conclure son traité politique ! N'est-ce pas une façon bien irrationnelle de conclure ?

Eh bien en fait non, c'est même l'apothéose de la rationalité et de la prévision : il faut penser à tout, même à l'imprévisible, quand on est monarque. Ignorer la fortune, ce serait dangereux car il est impossible de nier que la part de chance dans une vie est importante, voire cruciale : prenons l'exemple de César Borgia, le héros de Machiavel, l'exemple du bon monarque. Il fut emporté relativement tôt par une maladie, l'empêchant de régner plus longtemps. Mais il y a aussi plein d'autres cas, par exemple en guerre, on peut être le meilleur tacticien du monde, si le jour où on a prévu une manoeuvre cruciale on a oublié de prévoir la pluie... et qu'il pleut. Eh ben on se fait massacrer. L'apothéose de la prévision est de prévoir l'imprévisible, et en y pensant, de toujours considérer, tel un jeu d'échec, toutes les possibilités de conditions de réalisation de notre action.

"Le prince qui s'appuie tout entier sur la fortune s'écroule aussitôt qu'elle change. Je crois également qu'est heureux celui qui adapte sa façon de procéder aux caractéristiques de son temps" (Op. cit. 25 Chapitre XXV)


En conclusion


En conclusion, j'ai envie de vous dire que c'est un livre à lire et à relire chaque année, car il est tellement riche, le ton de Machiavel est à multiples lectures, si bien qu'en fonction de notre humeur nous n'y décelons pas toujours la même chose.
Je suis impressionnée par sa lucidité, sa capacité d'analyser les évènements avec intelligence et soucis d'en tirer une leçon. En même temps, on sent malgré tout le ton d'un homme amer, qui a été trahit et qui en souffre. C'est vrai que les hommes sont pour la plupart mauvais, hypocrites, lâches et ne pensent qu'à leur petit intérêt pathétique. Mais il y a aussi des gens qui ne sont pas comme ça, et je pense que là c'est le Machiavel brisé qui parle. Torturé, trahit par ses amis, exilé de sa ville bien aimé injustement... qui ne serait pas malheureux à sa place ? En plus à son époque, c'était le défilé des trahisons, les Borgia par exemple furent assez épiques sur ce thème là ! Il y avait des guerres sans cesse, des empoisonnements, des tortures, etc. tout le temps.

Ceci dit, c'est terrible, mais j'ai l'impression que ça n'a pas beaucoup changé de nos jours. Je le vois au petit niveau de la blogosphère : étant l'antithèse du machiavélisme, j'ai toujours cru avec innocence que les blogueuses partageaient sincèrement leur univers, que c'était un monde de partage désintéressé. Que j'ai pu me tromper ! Si vous saviez les histoires, les coups bas, les vols d'idées, les mesquineries auxquelles j'ai assisté, mais aussi que j'ai vécu. Alors je n'en tire qu'une chose, c'est la satisfaction de ne pas avoir été corrompue par ces bêtises humaines, et d'avoir toujours été fidèle à des valeurs qui me font absolues. Mais je dois aussi apprendre un peu de Machiavel, car dans ces histoires au final je pense avoir été celle qui a été le plus meurtrie. Je sors de quatre mois très difficile émotionnellement, comme je vous en faisais part sur Instagram. Et cela est un peu de ma faute, car j'ai été beaucoup trop bien avec des gens qui étaient incapables de l'apprécier, et qui n'y ont vu que l'occasion de profiter, de me spolier, et puis ensuite de me rire au nez quand j'ai eu besoin de soutien (tout en faisant des grands discours sur l'amitié et l'honnêteté, évidemment hein). Donc bon, j'ai eu tort. J'aurai du être plus prudente, car la bonté n'est pas à dispenser tout le temps, mais comme le dit Machiavel, à la diluer dans le temps, même si c'est dur car on a envie d'être gentille. Il faut savoir faire savourer notre gentillesse, sinon les autres en voient une faiblesse. Du coup cette lecture m'a été vraiment très utile, même si je ne suis monarque de rien du tout haha ! Enfin si, de mon blog ! Despote éclairée de www.matoushi.com hahaha

Alors, et vous, ça vous parle Machiavel ? Est-ce que vous avez aimé mon résumé, ça vous donne envie de le lire ? Dites moi tout ! (ici ou sur Instagram, puisque j'ai remarqué que vous me répondiez plus sur Insta qu'ici ! x) )

Bécots mes chatons, et prenez soin de vous.



Crédit photos : Luc Dujardin

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Lieu : Saint Genix sur Guiers (enfin je vous montre un peu le village où je vis ! n'est-il pas charmant, même en hiver ?)

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Robe : +vintage, trouvée sur la boutique Instagram de l'adorable Laura (Un style rétro) que vous pouvez suivre ici
Si vous aimez les articles vintage et la musique, suivez-la absolument ! elle a une façon unique et inventive de mettre en scène les articles qu'elle vend, puisqu'à chaque vêtement elle réinvente un univers musical puisé dans les archives de la chanson française. C'est un plaisir de la voir créer un style du passé et de s'instruire en même temps !

Manteau, ceinture, sac, chapeau : vintage (Emmaüs et friperies)

Fleurs de cheveux : +Miss Bellablooms

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Commentaires

  1. Je ne poste généralement pas de commentaire, mais au vu de ta dernière storie sur IG, ce commentaire fait office de soutien pour t'encourager à continuer ta démarche :)
    J'ai trouvé ton article vraiment très intéressant et tu m'as donné envie de faire la lecture de ce livre mais aussi d'en découvrir un peu plus sur Machiavel.
    Je me suis totalement retouvé dans le point 4; j'ai toujours pensé que la réussite dépendait d'une part de chance, et cela pour toute catégorie socio-professionnel. Dans ce que tu décris dans ton analyse, Machiavel peut paraître dur à certain égard mais je le trouve plutôt lucide sur la condition humaine. Il est vrai que ce livre se veut intemporel et applicable dans tous les domaines autant personnelles que professionnelles. Si je parle uniquement de mon propre vécu, notammemt professionnel, dans lequel je côtoi beaucoup de personnes; j'en vois les coups bas, le couteau dans le dos, l'hypocrisie. Et oui, avec certaines personnes plus tu en fais pour eux, plus tu les écoute plus ils peuvent te decevoir et se retourner contre toi. Mais mon côté optimiste continu de penser que parmis ce genre là, se trouve aussi des personnes "belles" avec un fond noble.

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    1. Oh eh bien je te remercie beaucoup beaucoup pour avoir pris le temps de me laisser un aussi beau commentaire ! Franchement je suis d'accord avec toi, Machiavel est un peu amer car trop lucide sur la nature humaine, et puis il faut dire qu'il avait déjà beaucoup souffert en peu de temps (il me semble qu'il avait une trentaine d'années à l'écriture du Prince), et je comprends que ça puisse le rendre un peu sombre... Mais au fond, comme toi je pense qu'il y a de belles personnes, et que tout le monde n'est pas corrompu. C'est pourquoi il faut donner de sa gentillesse avec prudence et parcimonie, pour en priver celles qui ne le mérite pas, et en donner plus aux "belles" personnes comme tu le dis :)

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