Le milieu humain : introduction


Hello mes chatons,

Aujourd'hui je suis doublement excitée : d'une part j'avais tellement hâte de partager avec vous ces photos, qui datent de fin septembre 2017, et d'autre part parce que je vais aborder un nouveau cycle philosophie qui me tient particulièrement à coeur, j'ai nommé une introduction à un philosophe japonais que j'adore.

Pour les photos, comme d'habitude, je n'aurai pas de commentaire à ajouter, si ce n'est qu'en parcourant les photos d'automne je n'ai qu'une envie c'est de retrouver cette belle lumière dorée qui nous inondait presque tous les soirs, bien que j'aime l'hiver et sa lumière glacée, pour faire des photos ce n'est pas vraiment l'idéal, d'ailleurs j'ai du annuler un projet photo ce weekend à cause de la tempête (non seulement le vent nous fouettait le visage mais en plus il pleuvait des trombes d'eau et il faisait quasi nuit à 14h T_T), et ça m'a bien foutu en l'air ma bonne humeur du weekend... (enfin toute cette histoire a fini avec une bouteille de vin devant un bon film, ça a un peu rattrapé le coup !)

Trêve de bavardages météorologiques, je vous écris aussi pour vous introduire le prochain philosophe dont je vais vous parler, j'ai nommé Watsuji Tetsurô ! Ouais c'est un peu l'arnaque j'avoue, je vous avais dit "whoop whoop dimanche on attaque du gros, du lourd, je vous préviens ça va être aussi cool que difficile" et au final je reviens en vous disant "bon les gars en fait on va commencer par une introduction". C'est qu'il est impossible d'aborder un philosophe japonais sans aborder la question même de la philosophie au Japon, et de l'ethnocentrisme philosophique européen qui sévit depuis la Grèce antique (on y revient toujours hélas).

Il est toujours épineux de commencer à fouiller dans les pensées des cultures étrangères à la sienne. Nous sommes soit tentés par faire de l’ethnocentrisme, soit de comparer des pensées qui n’ont pas le même contexte historique, et donc de commettre des contresens, des raccourcis et des essentialisations dangereuses. Dans le cas de la philosophie japonaise, le problème réside aussi dans le fait que la philosophie proprement dite, selon les critères de la philosophie occidentale (développer un système de pensée, avec des concepts et s’inspirant de travaux d’autres philosophes), ne s’est développée qu’après 1868, quand le Japon s’est ouvert au monde extérieur. En effet, ce n’est qu’à partir de cette période que le Japon a cessé le sakoku 鎖国, la fermeture quasi hermétique de ces frontières, qui durait depuis 200 ans. Déjà isolé par sa disposition géographique, le Japon vivait reclus sur lui-même, malgré quelques contacts commerciaux avec l’extérieur, mais toujours extrêmement contrôlés. Ce n’est donc qu’après les années 1870 que les penseurs, scientifiques et
intellectuels japonais ont pu voyager en Europe et découvrir la philosophie occidentale. C’est de cette manière qu’ils ont pu comparer leur propre culture intellectuelle avec la nouvelle qu’ils découvraient. Ce n’est qu’à cette période là que les Japonais ont fait de la « philosophie », mais aussi cela a créé l’ambiguïté de la philosophie japonaise, puisqu’à la fois inspirée par la philosophie occidentale et par les courants religieux et intellectuels déjà présents au Japon depuis plusieurs siècles. Car bien entendu, les Japonais n’avaient pas attendu les Occidentaux pour penser des concepts métaphysiques et spirituels, simplement cela n’avait pas la même forme puisque c’était le travail essentiel des religieux-ses. Cela ajoute en plus le problème de la religion : au Japon il y a ce qu’onpourrait résumer à un syncrétisme religieux, puisque le bouddhisme cohabite sans peine avec le shintô, la religion originelle japonaise (le bouddhisme n’est arrivé d’Inde que vers le Vème siècle ap. J.-C). Ces deux religions sont d’ailleurs plus des pensées ayant pour but d’améliorer la vie et de l’organiser, puisque leur organisation est très différente des religions monothéistes qui dominent l’Occident. Malheureusement nous sommes dans l’impossibilité d’aller plus loin dans les détails, car la question de la religion au Japon est extrêmement complexe et épineuse, et cela serait le sujet d’une toute autre étude. Aussi, je me contenterais d’explications hélas un peu vagues, sous peine de vous noyer dans un flot trop dense d’informations. L’essentiel ici, est de souligner que la question de la philosophie est une question nouvelle au Japon, elle a à peine un siècle et demi. Cela est donc épineux de la comparer avec la philosophie occidentale, qui elle a plus de 2000 ans ! Il faut aussi garder à l’esprit que la « philosophie japonaise » est une expression désignant la philosophie moderne japonaise, celle qui fut influencée par la découverte de la philosophie occidentale, après la fin du XIXe siècle. En ce qui concerne les « pensées japonaises » (que je mets au pluriel afin d’éviter tout systématisme, afin de garder à l’esprit que les mouvements de pensées au Japon étaient plurielles, tout comme cela l’était en Europe à la même époque), cette expression est celle correspondant à les réflexions sur des problèmes philosophiques et religieux avant le XIXe siècle, et donc empreintes fortement de bouddhisme et de shintô. Mais il ne faut pas croire que ce problème de séparation entre philosophie japonaise et pensées japonaises est réservé aux non-Japonais, car l’apparition de la philosophie occidentale au Japon a laissé perplexe aussi les Japonais eux-mêmes. Que faire d’une philosophie aussi complexe et nuancée que celle qui leur venait d’Europe ? Fallait-il l’exclure, l’inclure à leurs pensées déjà présentes, l’étudier à part ? Cela fut une question d’autant plus difficile à y répondre que des intellectuels japonais partis en Europe ont commencé à publier des travaux mêlant philosophie occidentale et pensées japonaises.

C'est le cas, entres autres illustres noms, de Watsuji Tetsurô. Il partit dans les années 1925 faire un grand voyage en Europe. Il visita la France, l'Angleterre, l'Italie, et aussi l'Allemagne, où il suivit les cours de Martin Heidegger, qui finissait en 1927 l'écriture de Sein und Zeit (Etre et Temps en français), son oeuvre majeure. Watsuji Tetsurô fut alors très frappé par la ressemblance entre la pensée de Heidegger, mais aussi de Hegel et Husserl, avec les influences bouddhistes et shintô. Notamment la structure existentielle de l'homme en tant que temporalité, pensée fondamentale de Heidegger , Hegel le marqua plutôt par sa grande théorie de la bataille sans pitié que le Soi livre à Autrui, ce combat féroce, cette "mise à mort" de l'un ou de l'autre et qui lui garantit sa toute puissance. Pour Husserl, c'est naturellement les prémisses de la phénoménologie qui marqua grandement Watsuji Tetsurô. Enfin, ces trois philosophes furent beaucoup repris par d'autres grands noms de la philosophie moderne japonaise comme Nishida Kitarô, le fondateur de l'école de Kyôto et dont Watsuji Tetsurô fut le collègue professeur durant plusieurs années, aux côtés également de Tanabe Hajime.

C'est après son séjour en Europe, et surtout après avoir suivi les cours de Heidegger que Watsuji Tetsurô commença la rédaction du Fûdo. Il le conçoit lui-même comme une extension de Sein und Zeit, ou plutôt il prend pour point de départ le concept de spatialité et la relation du Dasein au monde (l'être-au-monde si on veut reprendre le langage de Heidegger), pour l'élargir, pour l'améliorer. En effet, la grande critique de Watsuji Tetsurô envers Heidegger est qu'il trouve le Dasein trop autocentré, trop européen, trop humain. Or, penser l'être en excluant dès le début toute autre façon d'exister que celle d'être humain est inconcevable pour Watsuji Tetsurô. Il veut repenser cette idée d'être-au-monde, mais en faisant de ce concept quelque chose de globalisant, dans lequel tous les êtres auraient leur place. Si vous y voyez des échos avec le bouddhisme et le shintô, c'est tout à fait normal. Même si Watsuji ne nomme jamais textuellement ses inspirations, il est clair qu'il est très nettement influencé par le synchrétisme religieux japonais et c'est tout à fait pertinent d'y voir des échos. Bon, alors, très bien, il va reprendre la théorie de l'être-au-monde, mais comment s'y prend-il ?

Eh bien, tout simplement en créant un nouveau concept, ou plutôt une nouvelle théorie, celle qu'il va appeler "la théorie fondamentale du milieu". Il va recentrer complètement l'existence à son rapport avec son milieu, deux termes que nous auront d'ailleurs à élucider dès le début de notre plongée dans sa théorie car il leur donne un sens très spécifique, teinté d'influences heideggeriennes et husserliennes. Son but est "élucider la médiance en tant que moment structurel de l'existence humaine". C'est-à-dire de comprendre le rapport entre l'homme et son milieu, non pas en analysant comment l'environnement naturel régit l'existence humaine, mais en réfléchissant à leur influence réciproque sans objectivé aucun des deux agents, ni l'environnement, ni l'être humain, ni en considérant l'humain comme subjectivité, contrairement à ce que fait Heidegger. Cette erreur de Heidegger vient du fait, selon Watsuji Tetsurô, qu'il ne considère l'existence de l'homme que comme temporalité et écarte dès le début toute spatialité comme moment structurel originaire de l'existence. Watsuji Tetsurô ne comprend pas cette prise de position de Heidegger à refuser de considérer la spatialité, l'espace, comme un des fondements de l'être, car sans réciprocité avec la temporalité nous partons alors d'une fausse temporalité. Pour Watsuji Tetsurô, espace et temps sont étroitement liés, et sont même la condition de possibilité de l'un et de l'autre. Et cette limite de Heidegger vient du fait que son Dasein n'est au fond qu'un individu. Il limite lui-même son Dasein non pas comme être, mais comme individu. Et par là il le prive de toute une de ses dimensions d'être fondamentale, puisqu'il occulte la socialité de l'homme pour n'en retenir que son individualité, ce qui l'amène à trop négliger l'historicité de l'homme, aussi fondamentale pour son existence d'après Watsuji Tetsurô.
En fait, pour faire plus simple, Watsuji Tetsurô souhaite redonner à la définition de l'existence humaine toute sa dimension spatiale, c'est-à-dire l'espace de son être, là où il vit, le milieu dans lequel il déploie sa vie, non pas en tant qu'individu, mais en tant qu'existence : et l'on voit tout de suite que Watsuji Tetsurô va donner un nouveau sens à l'existence, un sens beaucoup plus phénoménologique et ouvert que le sens que lui donne Heidegger. En somme, Watsuji Tetsurô souhaite penser l'homme aussi en tant qu'être qui se déploie dans son milieu, qui a besoin de son milieu pour se définir en tant qu'être humain.

Dans notre monde actuel qui semble avoir totalement oublier combien tous les êtres sont liés entre eux, la philosophie de Watsuji Tetsurô apparaît comme un point de lumière, qui une fois touché nous irradie de sa douceur, de sa beauté, et de son extraordinaire humilité. Je vous invite à découvrir cette philosophie très peu connue en Europe (enfin... au Japon aussi, hélas), qui va nous permettre ensemble de repenser notre rapport à notre milieu !

Et tout ça, ça commence dans le prochain article ;)

Bécots


Crédit photos : Luc Dujardin

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Lieu : route d'Avressieux, Savoie

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Robe*: +Lili la Tigresse
Chaussures : Irregular Choice

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Commentaires

  1. Bonjour, cette introduction est passionnante, j'ai hâte de lire la suite, je me demandais justement comment était enseignée la philosophie au Japon (quelle philosophie? à quel moment du cursus?). Je pars bientôt pour ce pays et tes articles me permettront de comprendre mon voyage sous un nouvel angle encore plus enrichissant. Alors merci beaucoup :)

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    1. Bonjour ! Bon, je réponds 6 mois plus tard, c'est un peu la honte haha ^^'
      La philosophie au Japon n'est pas du tout perçue comme en Europe : il n'y avait pas de "philosophie" comme discipline spéciale et séparée du reste avant le XIXe siècle... alors il y a deux sortes de "philosophie", celle appelée "tetsugaku" 哲学 qui désigne essentiellement la philosophie occidentale, et les études bouddhiques qui elles, excluent la philosophie occidentale mais concerne toutes les pensées bouddhiques (enfin bon, je résume à mort mais tu vois le tableau général quoi). La philosophie occidentale est essentiellement étudiée à l'Université, mais il me semble qu'ils ont des cours de bouddhisme à l'école... enfin là je ne sais pas, je ne connais pas bien le système éducatif au Japon :) en tout cas ce qui est certain, c'est que dans un cas comme dans l'autre, la discipline philosophique n'est pas très encouragée par la société, c'est souvent assez confidentiel, un peu comme chez nous :)

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  2. Cette introduction est très intéressante. J'ai envie d'en savoir plus maintenant!

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