Le milieu humain (2/3) : la spécification médiale de l'existence humaine


Hello mes chatons,

Aujourd'hui nous poursuivons notre cycle philosophie avec Watsuji Tetsurô, et nous mettons les pieds dans le vif du sujet puisque je vais aborder avec vous la spécification médiale de l'existence humaine, le coeur même du concept du Fûdo que Watsuji Tetsurô a créé pour tenter de mieux définir la symbiose entre l'humain et son milieu, et par là se rapprocher d'une définition de l'identité et de l'existence humaine.

Si vous aviez échappé à mon introduction à la  philosophie japonaise, mais aussi au premier volet de notre triptyque du milieu humain, je vous invite fortement à les relire ici et ici. Bon, malgré mes efforts pour vous simplifier le plus possible la philosophie de Watsuji Tetsurô je ne peux pas faire des miracles et ce présent volet sera encore plus difficile pour les non initiées à la philosophie... j'en suis désolée mais c'est la dure réalité de la philosophie, comme toute discipline il faut s'y initier pour pouvoir décrypter son langage souvent ardu ! J'espère toutefois au moins vous rendre accessible les prémisses de la pensée de Watsuji Tetsurô, suffisamment pour que ça vous donne envie de vous plonger plus en avant dans la philosophie. D'ailleurs j'ai remarqué que les auteurs japonais étaient souvent très dur à lire, comme Nishida Kitarô et Tanabe Hajime. Je me demande si c'est un problème de traduction ou simplement si c'est leur niveau qui est vraiment élevé, d'autant plus qu'ils font référence à des tas de problèmes philosophiques qui ne sont pas dans notre traditionnel mode de penser, du coup ça demande un effort encore plus grand pour les déchiffrer.

C'est parti pour la suite !

La spécification médiale de l'existence humaine


Rappelez-vous : la dernière fois nous avions étudié le concept d'exister en tant que qu'être-au-dehors de soi, et l'avoir-trait (kakawari) à son milieu qui nous permet de le saisir en tant qu'autre et de provoquer cette mise en dehors de soi, condition même de l'existence. En d'autres termes, nous avions réfléchi à la façon dont l'humain se découvre lui-même par son milieu.

Il convient désormais de clarifier ce que nous entendons ici par "humain", et pourquoi sa relation à son milieu est si spécifique. En effet, en philosophie il n'y a jamais aucune évidence (enfin... si, mais à condition de ne pas tout penser comme évident et surtout de se justifier ), et il faut toujours tout définir sous peine de finir par parler de rien et de tout, comme ces phrases aussi stupides qu'évidentes qui fleurissent partout sur internet, des phrases creuses qui se donnent des airs de profondeur alors qu'en fait elles pourraient aussi bien convenir à un homme qu'à du pâté (du genre "inspire la confiance expire le doute" ou "si tu es assez chanceuse pour être différente, ne change jamais" (en anglais pour avoir l'air encore plus profond alors qu'une fois traduit en français on comprend vite que c'est absurde/banal/incompréhensible/applicable à n'importe quoi)) (oui ces phrases me soûlent mais tellement). (entre nous, il y a pire que de ne pas penser il y a se donner l'air de penser alors qu'en fait non). BREF.

Il faut définir ses mots, car en philosophie rien ne se fait au hasard et tout ce que l'on explique doit être justifié. Je pense que vous l'aviez déjà remarqué, et c'est bien pour ça que d'une part la philosophie est difficile, car il faut sans cesse rester conscient de ce que l'on parle, s'empêcher de dévier, et d'autre part que c'est long et parfois fastidieux !

1. Ce que c'est que l'humain

Watsuji Tetsurô préfère employer le mot "humain" qui lui permet de rassembler en lui deux sens fondamentaux :

- l'homme en tant qu'individu (anthropôs, homo, man, Mensch et en japonais hito 人), à la fois biologique et psychologique, un être particulier doué d'une identité et d'une personnalité qui lui sont propres. C'est ce que Watsuji Tetsurô appelle la structure invidiuelle ko 個 de l'existence humaine.

- la société en tant que combinaison d'hommes, ou communauté d'hommes, c'est-à-dire le rassemblement de ces individualités en un ensemble qui vit ensemble, la dimension sociale de l'humain. C'est ce que Watsuji Tetsurô nomme la structure totale zen 全 de l'existence humaine.

2. Ce que c'est que l'existence humaine

Il n'y a pas de mystère à faire, Watsuji Tetsurô part du principe que l'existence humaine est un "mouvement de négation de la négativité absolue", en reprenant par là les termes de Nishida Kitarô dans son livre L'Eveil à soi. En gros, et même en très très gros, cette pensée prend ses racines dans le bouddhisme du grand véhicule, que Nishida a adapté à sa sauce en pensant la réalisation de l'existence absolue comme la phase ultime d'un cycle de vie, qui est l'éveil à soi par la transcendance de la conscience, et accéder ainsi à un stade absolu d'existence (oui, comme l'éveil du Bouddha). C'est un stade d'existence où rien n'est important, ou tout est mis sur le même plan d'existence égale, notre propre existence n'ayant pour nous pas plus d'importance que celle des autres, nous sommes alors traversées par des flux infinis d'énergies et l'espace ainsi que le temps sont confondus. On pourrait aussi faire le parallèle avec le but des stoïciens qui est l'ataraxia, l'absence de souffrance et une plénitude existentielle qui rend inutile tout mouvement d'humeur, dans laquelle les passions n'auraient plus de raison d'être. Un calme absolu, infini et inviolable. Je ne vais pas vous analyser les termes "négativité de la négation absolue" car c'est vraiment beaucoup trop complexe, en plus je risque de m'éloigner du sujet d'aujourd'hui, mais au moins vous voyez un peu où ça se situe : c'est un état d'existence super cool, ne vous laissez pas avoir par le terme de "négation" car dans le bouddhisme c'est un terme positif (oui je vous avais prévenues, c'est compliqué !). Encore une fois, c'est précisément ce genre de situation qui rend l'analyse de la philosophie japonaise extrêmement difficile et délicate quand on est occidental, on risque de mal interpréter des termes ou de ne pas y voir des références culturelles très différentes des nôtres. Evidemment, difficile ne veut pas dire imposisble, mais je tiens à le souligner au cas où vous seriez intéressées par lire des écrits japonais, il faut que vous le fassiez dans un esprit ouvert et surtout humble, et ne jamais penser que tout est évident ou bien absurde si vous ne le comprenez pas tout de suite.

BREF (encore !)

Je pense que ça va être un peu plus clair avec la suite de mes explications !

L'existence humains, pour Watsuji Tetsurô, est un mouvement. Ce n'est pas un concept figé, que l'on peut limiter à quelques mots et se dire "c'est bon, c'est ça". En fait, l'existence humaine en elle-même ne peut pas être définie, mais on peut la comprendre à travers la façon qu'elle a de se manifester : son mouvement. Et quel est ce mouvement ? C'est précisément toutes les combinaisons et les communautés à travers les individus, comment l'aspect social de l'humain arrive à devenir un aspect individuel. Petite note : vous voyez que Watsuji Tetsurô part du social pour arriver à l'individuel, alors que pour nous il aurait été plus évident de partir de l'individu, du "moi" pour arriver à la communauté ! Encore une différence culturelle :) nous sommes bien trop pervertis par le sujet cartésien qui s'affirme avant d'affirmer l'existence des autres !! (mais heureusement, ça commence à changer, youpi).

En fait, l'existence humaine est cette perpétuelle et toujours renaissante division-union subjective-pratique : l'homme passe son temps à être un individu mais aussi un être social, et de bouger du sujet à la vie en communauté dans laquelle il fait abnégation de sa subjectivité, mais sans jamais cesser d'être un individu (oui, là encore, c'est beaucoup plus évident au Japon qu'en Europe =_=). Or, l'individu est à la fois dans le temps et dans l'espace, puisqu'il est à la fois conscience individuelle (la temporalité) et social (spatialité). Vous remarquez ? Eh oui, tout est affaire de couples : individu-social, subjectif-pratique, division-union, temps-espace. L'humain est un être duel, c'est-à-dire qu'il est caractérisé par la perpétuelle tension entre des concepts qui s'opposent en apparence, mais au fond se rejoignent en permanence. Il n'est pas possible de penser l'humain sans penser la tension de ces dualités, ni en oubliant un des deux morceaux des couples ainsi formés. C'est pourquoi il convient de penser la spatialité comme aussi importante dans la structure de l'existence humaine, et de ne pas la limiter uniquement à la temporalité, et donc uniquement comme conscience. L'humain n'est pas uniquement conscience, il est aussi espace. 

3. Comment se manifeste la spatialité de l'existence humaine ?

 Alors déjà, elle se manifeste par l'ensemble de ces communautés formées par les individus, comme nous l'avons vu. Ce sont ces communautés, sans cesse en changement et en formation, qui constituent un mouvement dynamique et que l'on appelle "l'histoire". Donc déjà, d'une part, l'humain s'inscrit dans une historicité, qui n'est pas statique mais sans cesse en mouvement (et là, Watsuji Tetsurô s'oppose à Hegel, qui, en gros, considère l'histoire comme un cycle qui recommence sans cesse sans possibilité d'en sortir ou de le modifier, et il s'oppose aussi à toute téléologie historique comme quoi tout ce qui est histoire était destinée à se produire comme elle s'est produite. Il rompt avec la tradition philosophique classique de considérer l'histoire comme quelque chose de fixe, de statique, et d'inexorable).
Cette historicité de l'existence se fonde non pas sur la temporalité (et donc la conscience individuelle), mais sur la spatialité existentielle de l'humain subjectif (c'est-à-dire, en tant qu'individu). Autrement dit, l'histoire n'est pas du domaine du temps mais de l'espace. Vous êtes étonnées, et c'est bien normal ! L'histoire n'est pas quelque chose qui est en dehors de l'homme, un concept qui ne serait pas fondu avec l'existence humaine, c'est pour cela que Watsuji Tetsurô veut l'exclure de la temporalité et la rendre intrinsèquement dépendant de l'aspect social de l'humain, qui je vous le rappelle se fonde sur l'espace. En fait, l'histoire doit se fonder dans le lien social humain, car les ensembles d'individus sont sans cesse en mouvement, tout comme l'est la vie d'un individu : à partir du moment où un individu naît ou meurt, les liens sociaux sont ébranlés et évoluent : c'est ce que WT appelle "l'entrelien" :

"C'est dans le fait de finir sans cesse que celui-ci [l'entrelien] continue sans cesse." (Watsuji Tetsurô, Fûdo, le milieu humain, chapitre I)

Ca ne vous rappelle pas quelqu'un ? Eh oui, Hannah Arendt ! Rappelez-vous le chapitre sur l'action ! (et si non : filez vite le lire) Le cycle proprement humain de la naissance et de la mort, qui lui donne l'envie et le besoin de le transcender par d'autres moyens que la subsistance, que c'est par la mémoire du parler et de l'agir que les humains restent soudés entre eux et qu'une histoire peut se former... Eh bien, c'est un peu pareil chez WT, car pour lui c'est bien parce que l'humain est fini qu'il se donne les moyens de créer l'infini, en transmettant ce qui lui précédait à ce qui le suivra. Ce cycle de vie et de mort est la condition même pour qu'un entrelien soit possible entre les individus. Il souligne ce paradoxe ainsi, en reprenant des termes de Heidegger : 

"Ce qui, du point de vue de l'individu, est "être vers la mort", est "être vers la vie" du point de vue de la société." (Ibid)

Le "sein-zum-Tod" de Heidegger est quelque part renversé en lui attribuant une dimension sociale étrangère à Heidegger : il est nécessaire de mourir pour préserver l'entrelien des individus, et donc de préserver la vie sociale elle-même. Sans mort, plus besoin de société, ce serait le triomphe de l'individualisme. Laisser sa place aux suivants, voilà la base de la vie sociale de l'humain. Je ne sais pas si vous êtes familières avec la vie japonaise mais c'est très similaire à tout ce que l'on peut lire/voir/vivre quand on connaît un peu la littérature japonaise, et tout ce qui découle de cette culture. On n'y a pas du tout cette peur de la mort et même ce tabou qu'on a en Europe. Sur ce sujet je vous conseille de lire La mort volontaire au Japon de Maurice Pinguet qui est absolument passionnant et qui éclaire avec humilité et sagesse sur les différences entre la mort chez nous et la mort au Japon. (et promis, c'est facile à lire !).

Bon, alors là on a éclairci (du moins je l'espère), l'aspect historique de l'existence humaine. Mais l'humain n'est évidemment pas qu'histoire !

Dans sa dimension spatiale, l'humain est également littéralement dans l'espace, c'est-à-dire, dans son milieu. Rappelez-vous, c'était ce que nous avions vu au chapitre précédent ! La médiance, c'est la relation de l'humain à son milieu en tant qu'une chair subjective qui se réalise elle-même en s'ouvrant à l'autre. L'humain n'est pas un être inconnu dans son milieu, mais il porte en lui-même déjà une partie historique de son existence, transmise par ses prédécesseurs, qui est une histoire aussi médiale, c'est-à-dire en relation avec le milieu. Tout milieu, pour l'humain, est "milieu historique", car il ne peut avoir d'histoire sans milieu et de milieu sans histoire : les deux sont intrinsèquement liés comme manifestations spatiales de l'existence humaine, ou plutôt, ils constituent la structure même de l'existence humaine, à la fois comme historicité et comme médiance. Toute histoire est une histoire médiale, et tout milieu est un milieu historique. Si on les éloigne l'un de l'autre, ils ne seront plus que des objets abstraits, et pour ainsi dire, insaisissables.

4. La structure dynamique de la chair subjective

S'il nous est si difficile de penser une chair subjective mais en même temps dynamique, c'est à dire en perpétuel mouvement de création et auto-déploiement, c'est en grande partie parce que l'étude de l'existence humaine fut souvent reléguée à l'Anthropologie. Or, c'est un domaine d'étude qui objective l'homme en voulant l'extraire de son caractère duel de corps et d'esprit son aspect social. On a toujours cherché à maintenir la dualité corps-esprit en faisant de l'Anthropologie non pas une étude de l'homme dans son ensemble mais de l'homme en tant qu'esprit avant tout (le corps, lui, devenant le sujet d'étude de la médecine et de la biologie). Mais se comporter ainsi, c'est précisément s'éloigner de notre étude de l'homme, puisqu'on va le figer dans un de ses aspects.

C'est pourquoi Watsuji Tetsurô fait intervenir ce concept de chair (à laquelle fait écho la notion de corporéité de Merleau Ponty mais une vingtaine d'années plus tard (eh ouais)). En  fait, il veut chercher à ce qu'on arrête de séparer le corps et l'esprit et penser plutôt à un monisme qu'un dualisme, qui s'inscrirait dans cette idée de chair subjective (et non plus parler de corps-esprit). En enlevant le terme de corps, on extrait ainsi la tendance à objectiver le corps de l'humain en le séparant de l'esprit. 

"La subjectité de la chair a pour base la structure spatio-temporelle de l'existence humaine. Par conséquent, ce qu'est la chair subjective n'est pas une chair isolée. S'unissant tout en s'isolant, isolement dans l'union, voilà la structure dynamique que possède la chair subjective. Dans le temps, cependant, où toutes sortes de solidarités se développent au sein de cette structure dynamique, elle devient une chose historique-médiale." (Ibid)

Pour faire au plus simple, touuuut ce qu'on a vu en 2 et 3 sont contenus dans la notion de chair subjective. N'allons plus parler de l'homme comme un corps et un esprit mais avec une seule notion qui contient en elle-même toutes les tensions des dualismes mais contenues dans un monisme qu'est l'homme : la chair subjective. Le milieu, tout comme l'histoire, s'inscrit dans la chair subjective. Si on l'a oublié, c'est bien parce qu'on a toujours voulu extraire les choses et les séparer les unes des autres, les mettre dans des petites boîtes avec des étiquettes figées : physique, chimie, biologie, anthropologie. On en a oublié qu'elles sont toutes liées mais surtout qu'elles sont intrinsèquement dépendantes les unes des autres pour exister. L'humain aussi ! Il faut restaurer l'importance du milieu dans l'existence d'une chair subjective. C'est pourquoi Watsuji Tetsurô appelle à une "transcendance" de la temporalité, il veut que nous dépassions l'esprit humain pour penser l'existence par l'espace, soit le milieu historique, car c'est ce milieu qui est la première condition de l'existence... Rappelez-vous, sans milieu, impossible de savoir que nous sommes. Ce n'est qu'en contact avec l'autre que nous sommes amenés à sortir-au-dehors de nous et nous rendre compte de notre propre subjectivité.

"La transcendance doit avoir pour scène leur "corps-social"; c'est-à-dire que le corps social lui-même, en tant que sol de la découverte de soi et d'autrui, est dès l'origine la scène du "sortir-au-dehors" (ex-sistere)." (Ibid)

 Watsuji Tetsurô va plus loin : il en vient même à faire de la temporalité une conséquence de la spatialité ! (prend-ça dans les dents Heidegger) En fait, la temporalité n'est qu'une abstraction constituée à partir de l'historicité. C'est parce que l'histoire est d'abord médiale que nous pouvons ensuite la rendre abstraite en tant que temporalité. En d'autres termes, la temporalité découle de la spatialité. C'est donc pareil pour la conscience individuelle (qui, je vous le rappelle, est le domaine de la temporalité) : elle devient temporalité uniquement par la transcendance primaire qui est de sortir hors de soi, possible uniquement par la spatialité de l'existence (ce qu'on appelle aussi proprioception jikaku 自覚).

5. La médiance comme moment de l'existence humaine

Qu'arrive-t-il lorsque nous sortons de nous-mêmes ? Certes, nous prenons conscience et de nous, et de l'autre. Mais cela signifie aussi que nous nous exposons à l'autre, que nous nous présentons à lui et que donc, nous devenons comme lui quelque chose qui lui permet de se rendre compte de son existence. En somme, nous devenons comme le vent, le froid, l'air, la montagne... Nous nous offrons à l'autre, en tant que chair subjective qui lui ouvre tout un autre monde que lui-même. C'est ce que WT (oui je l'appelle WT parce que j'en ai maaaaarre d'écrire son nom en entier hahaha) appelle le renversement de l'outil, en tant que nous devenons, à partir du moment où nous sortons de nous-mêmes, nous aussi un outil, dans le sens de Heidegger "Zeug". Pour vous faire simple et rapide, bien que cette notion ne le soit pas du tout chez Heidegger (sans blague), en fait un outil est quelque chose qui, lorsqu'il est utilisé, ouvre un monde entier à la personne qui l'utilise. Telle est la vocation de l'outil : il n'a de raison d'être que parce qu'il est fait pour quelque chose, et lorsqu'il est utilisé il permet à la personne qui réalise sa raison d'être à son propre monde, le monde de l'outil. Et surtout, il est fait pour. Un outil qui n'est pas fait pour sort de sa condition d'outil (l'oeuvre d'art). Ce qui est important à retenir c'est que l'outil est un enchaînement de "fait pour quelque chose". Et Watsuji Tetsurô le compare par là à nous, humains, en se demandant pourquoi on devrait séparer l'outil de l'humain, alors que nous nous comparons pareil !

"La structure essentielle de l'outil réside dans le fait que c'est une "chose pour faire" qui est toujours en train d'indiquer un "pourquoi faire", c'est-à-dire dans le fait que c'est un "enchaînement pour". C'est ainsi que "l'enchaînement pour" émane de l'être humain. Or à l'origine dont procède un tel "enchaînement pour", nous ne pouvons pas ne pas trouver une spécification médiale de l'existence humaine". (Ibid

En fait, tout ce que nous fabriquons pour vivre correspond à des solutions que nous trouvons pour nous adapter à notre milieu, ou plutôt comme le dirait Watsuji Tetsurô, pour nous entendre avec notre milieu. Donc l'outil est loin d'être une chose purement humaine, inventé ex-nihilus, mais motivé par le milieu. L'outil est le résultat de notre entente-propre du milieu, et devient le point d'aboutissement de l'enchaînement des "pour". Par exemple, nous construisons des maisons isolées pour nous isoler du froid. En fait, le milieu va faire évoluer différemment ces outils, selon nos besoins et notre adaptation à notre milieu : "l'outil comporte en général un enchaînement étroit avec la spécification médiale."

Cette création d'outil nous permet au fond de nous rendre compte que le milieu est le moment pour l'existence humaine où elle s'objective (puisqu'elle ne se voit plus uniquement comme sujet mais comme objet pour d'autres sujets vu que nous sommes sortis hors de nous en tant qu'humains grâce à notre milieu... c'est clair ??). C'est le moment de ce que Watsuji Tetsurô appelle "la découvrance de soi" jiko hakkensei 自己発見性 au sein de ce milieu. En fait, nous nous découvrons tous les jours ! Il n'y a pas un moment de découverte de soi et puis ciao la compagnie, je sais qui je suis tout va bien. C'est une découvrance dynamique qui sans cesse se renouvelle au contact du milieu, qui lui-même n'est jamais figé dans un mode d'être. Je m'en rends compte surtout depuis que je vis à la campagne : c'est simple, chaque matin est différent. L'air, le ciel, les couleurs des arbres, de l'herbe, les animaux, il n'y a rien de pareil. Tout change un peu, et du coup, moi aussi je ne me sens pas toujours la même. Je suis extrêmement sensible à la nature, et un jour plus humide je vais avoir sommeil, quand il y a du soleil je vais me sentir plus courageuse, quand il neige j'ai de la joie, etc. Chaque mode d'être de la nature me révèle à moi-même une façon de mon existence de se manifester à moi-même. 

Watsuji Tetsurô va ensuite chercher à adopter une démarche ontique de son concept de médiance, en tentant d'établir une compréhension direct des phénomènes historico-médiaux en analysant différents types de milieu pour en conclure un certain type de phénomènes. Mais je ne vais pas en parler ici, car il ne me semble pas que ça ajoute beaucoup à ce qu'il écrit avant, ces pages que je vous transmets ici. Je trouve que c'est une très belle amorce à repenser notre milieu avec beaucoup plus d'humilité que nous le faisons aujourd'hui, dans le monde. Ne plus placer l'humain au centre de l'existence mais ses rapports avec les autres, ça me fait aussi beaucoup penser à Merleau Ponty et à Hannah Arendt, et ça montre à quel point en 1929 Watsuji Tetsurô avait déjà anticipé le développement de la phénoménologie et de l'ontologie ! Je me contenterai de cette semi conclusion aujourd'hui, car je vous retrouve la prochaine fois avec l'expression de la médiance dans l'art !

Bécots !


 Crédit photos : Luc Dujardin

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Commentaires

  1. Tu me laisses sans voix à chaque fois, ton texte et tes photos, tu es magnifique et s'accorde parfaitement
    Biz jeny

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  2. Ta robe tunique est magnifique, j'adore l'imprimé et son côté vaporeux :)
    Gros bisous
    http://paulynagore.blogspot.fr/

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