Le milieu humain (1/3) : Les phénomènes de milieu

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Hello mes chatons,

Nous voilà toutes prêtes à embarquer pour un voyage dans une philosophie à la croisée des mondes, entre Europe et Japon ! Si vous aviez loupé mon introduction à la philosophie japonaise, je vous invite à la lire ou à la relire ici ;)

Je vais vous parler aujourd'hui du Fûdo, livre traduit récemment par Augustin Berque (et unique traduction il me semble...), qui est en fait un ensemble de textes réunis par l'auteur lui-même entre 1929 et 1935. Watsuji Tetsurô y élabore un concept de son invention, qu'il nomme le fûdo, et traduit en français par le terme de "médiance".

Tout cela prendra son sens à travers les explications que je vais vous en donner, j'espère vraiment que ça vous plaira, je trouve cette philosophie du milieu extrêmement intéressante et moderne. Mais par contre, elle demande un certain niveau philosophique, j'ai donc essayé de simplifier au maximum, et si vous désirez aller plus loin je vous invite vivement à vous plonger dans Husserl (La crise des sciences européennes et phénoménologie transcendantale, L'Intentionnalité), et Heidegger (Être et Temps). Cela vous aidera à mieux comprendre et plus en profondeur ce qu'écrit Watsuji Tetsurô, car il me semble que parfois il reste un peu évasif, sans doute car il s'adresse à un public déjà averti en philosophie, et sans doute aussi car cela est inhérent à la façon d'écrire en japonais.

Aujourd'hui, je vous présente le premier volet de ce nouveau cycle philosophie ! J'ai un peu bêtement suivi le déroulé du livre de Watsuji Tetsurô, le trouvant déjà très rigoureux dans sa structure, et au cas où vous ayez envie de le lire, il sera plus aisé pour vous y retrouver.

1. Les phénomènes de milieu

Notez tout d'abord l'emploi du pluriel : "les phénomènes" et non "le phénomène", en français ça jure un peu avec le singulier de "milieu", car on s'attend toujours à employer le pluriel avec le pluriel, le singulier avec le singulier. Le traducteur Augustin Berque (car il n'y a pas de pluriel en japonais, c'est donc une initiative du traducteur) insiste par là que nous sommes sur la voie d'une pluralité de manifestations d'être d'un milieu, et montrer ainsi qu'il n'est jamais figer dans une façon unique et invariable d'exister. Vous allez voir pourquoi ;) (que de suspens n'est-ce pas !)

Ok, mais qu'est-ce que le "milieu" ?

En japonais, Watsuji Tetsurô utilise le terme de fûdo (風土) qui en japonais signifie littéralement "climat, topographie". C'est donc un terme général pour désigner l'environnement qui entoure l'homme. Mais pourquoi alors ne pas utiliser le mot "nature" qui est plus général encore ? Par l'emploi de fûdo, Watsuji Tetsurô insiste sur le fait que notre environnement nous entoure, et non qu'il est une entité indépendante de l'homme, un endroit dans lequel l'homme est posé comme un étranger, et c'est ce qui pourrait renvoyer à l'idée de nature. C'est pourquoi Watsuji Tetsurô exclue l'emploi du mot nature, car il veut vraiment insister sur la relation à double effet entre l'homme et son milieu. Notre milieu nous entoure, nous enveloppe, qui est certes un objet extérieur à nous mais avec lequel nous avons des contacts et donc une possibilité d'influer dessus, mais également lui-même peut influer sur nous. Il convient de considérer le milieu comme une "réalité quotidienne directe" (Watsuji Tetsurô, Fûdo, le milieu humain, "Théorie fondamentale du milieu" p.39) : c'est quelque chose avec laquelle nous vivons, chaque jour de notre vie, sans forcément en avoir conscience mais il faut bien retenir que nous vivons avec, il y a l'idée d'une relation, d'un échange qui a lieu directement entre nous et le milieu, sans intermédiaires, sans diffusion de l'échange. Watsuji Tetsurô s'oppose ainsi à la tradition philosophique cartésienne européenne qui considère d'office le milieu (et d'ailleurs on emploie rarement le mot milieu mais plutôt "nature") comme un objet d'étude, un objet de connaissances. Or, le but de Watsuji Tetsurô est de montrer la subjectivité du milieu, à la fois en tant qu'autre sujet que nous-mêmes, mais aussi en lui attribuant les mêmes qualités subjectives que nous attribuons traditionnellement à l'homme, notamment l'existence subjective, la capacité de s'affirmer en tant qu'autre et avoir un contact différent avec chaque sujet extérieur à lui.

L'exemple du froid : la révélation du soi par l'avoir-trait intentionnel


Pour que nous puissions mieux comprendre où il veut en venir, Watsuji Tetsurô prend l'exemple du froid, de l'air froid que nous pouvons sentir.

Tout d'abord, il souligne qu'il est impossible de connaître l'existence objective de quelque chose avant d'en avoir fait l'expérience (oui c'est un peu logique hein) (genre je ne savais pas que les gyôza existaient avant d'en manger, maintenant que j'en ai fait l'expérience je sais que ça existe) (youplaboum). Pour le froid, il nous est impossible de le reconnaître en temps d'être indépendant tant que nous ne l'avons pas ressenti pour savoir qu'il existe. Idem, penser que le froid vient du dehors volontairement à nous pour se révéler, c'est se tromper sur les relations intentionnelles et donc c'est faux. (genre le froid il sait que tu es chez toi et il va pernicieusement venir exprès pour te faire chier, on est d'accord c'est moyen plausible comme théorie).

Qu'est-ce donc que cette expression barbare "relations intentionnelles" ?

Chaque sujet a en lui-même une structure intentionnelle, c'est-à-dire que nous n'avons jamais une seule façon neutre et invariable d'interagir avec les autres, mais qu'il y a toujours une intention (consciente ou non) qui dirige notre façon, notre manière d'être avec les autres. Pour plus de précisions là-dessus, je vous invite à lire les 1000 pages que Husserl a écrit sur l'intentionnalité :D (oui donc concrètement j'ai vachement réduit les explications, hein). : "en tant que sujet, il est déjà "tourné vers quelque chose"" (Ibid).

Pour en revenir au froid, l'impression du froid n'est pas le point de départ de la relation que nous allons avoir avec le froid : c'est déjà l'expression intentionnelle du sentir quelque chose. Ce n'est pas un objet neutre, car déjà notre façon de sentir le froid ne l'est pas ! C'est justement dans cette relation intentionnelle que le froid se découvre, ce qui implique qu'il n'est jamais d'une façon statique et unique, mais que son être se crée et est par la multiplicité des relations intentionnelles qu'il a avec les autres sujets.

Mais alors, le froid n'est-il qu'un moment de l'expérience du sujet ? (musique dramatique)

(roulements de tambour)

En fait, quand nous faisons l'expérience du froid, nous découvrons en réalité non pas le froid lui-même en tant qu'objet transcendant, mais notre propre "froid" qui est de l'ordre du domaine intérieur du sujet. C'est "mon" froid que je ressens, et que je vais sentir d'une autre façon que ma voisine. Ce n'est pas une simple sensation, mais réellement une des expressions de l'être du froid. Il y a quelque chose qui peut sembler paradoxal ici : le froid est bien un moment de l'expérience du sujet, mais Watsuji Tetsurô ne veut pas limiter son être à ça. Le froid évidemment existe aussi en tant qu'objet transcendant, c'est-à-dire en tant que froid et non seulement comme une expérience.

Comment une expérience subjective peut-elle être l'objet transcendant lui-même ? Comment faire de notre propre sensation du froid, qui est singulière, la froideur même ?

Pour Watsuji Tetsurô, nous commettons en fait de base une erreur quant à ce qui est visé dans une relation intentionnelle.
Déjà, un objet intentionnel n'est pas une représentation mentale : c'est quelque chose de réel et non une création de mon imagination (comme le dit Descartes dans Les Méditations Métaphysiques, cf Méditation première). Donc le froid comme expérience indépendante du froid objectif diffère de l'objet intentionnel. Ainsi, sentir le froid n'est pas la sensation du froid, mais l'air froid lui-même. Le froid en tant que chose sentie est une chose objective, mais attention il ne s'agit pas du froid comme un concept figé et absolu. C'est l'avoir-trait intentionnel (kakawari 科飾り) : c'est ce qui fait que sentir le froid, c'est avoir-trait au froid, c'est se rapporter au froid, être concerné par le froid (notion de contact et d'échange). Ce n'est qu'à partir de cette relation intentionnelle que nous pouvons établir le froid comme un objet transcendant.
Et donc, c'est une erreur que de vouloir distinguer le sujet de l'objet, car moi en tant que percevant et le froid en tant que perçu ne sont pas dans ce type de relation. L'avoir-trait intentionnel révèle une réciprocité de la sensation de froid : je sens le froid, et le froid est senti par moi, non pas comme un sujet ressent un objet mais comme deux types d'existence qui se révèlent l'une à l'autre dans la relation intentionnelle: 

"Avoir trait nous-mêmes au froid, ce n'est autre que d'être nous-mêmes sortis dans le froid. En ce sens, notre propre manière d'exister, comme Heidegger y insiste, a pour caractère le fait d'être "sortis-au-dehors" (ex-sistere)" (Ibid)

En fait, à l'image d'un miroir nous nous réfléchissons dans le froid : sortir-en-dehors c'est se voir dans le froid, qui nous renvoie à nous-mêmes. En somme, c'est nous que nous voyons en tant qu'être existant quand nous sentons le froid : la sensation de froid nous renvoie à nous-mêmes. Le fait de sentir le froid est l'accomplissement de la révélation du moi dans l'autre, puisqu'à partir du moment où j'ai senti le froid, je suis déjà sortie-en-dehors de moi, et donc mon existence m'est révélée. 

"Sentir le froid est une expérience intentionnelle, mais ce que nous y voyons, c'est nous-mêmes sortis au dehors, c'est-à-dire dans le froid." (Ibid)

Tout ce que nous venons de voir s'exprime du point de vue d'une conscience individuelle. La question est de savoir si cette expérience individuelle peut être élargie et commune à tous les êtres (bah ouais parce que sinon tout ce qu'on vient de voir ensemble ne vaut plus grande chose ;) ) Pour Wastsuji Tetsurô la réponse est relativement simple puisqu'elle se trouve dans la culture humaine : le langage. Nous avons plusieurs façons communes de parler du froid, et lorsque je dis à quelqu'un d'autre "j'ai froid", ou que je décris mon expérience, l'autre comprend ce que je vis puisqu'il l'a lui-aussi expérimenté. Nous sentons donc en commun le froid en tant qu'humain. Pour les autres êtres, Watsuji Tetsurô n'en parle pas, mais il est possible d'identifier chez d'autres êtres des réactions qui nous sont semblables, et en déduire qu'ils ont également froid. Toutefois, pour le froid il est évident que nous ne pouvons parler que des êtres humains avec certitude, car des animaux pourraient sembler ressentir le froid (par des frissons par exemple, ou le nez qui coule), et pourtant ne le ressentirait pas de fait. Enfin, nous nous éloignons de notre sujet. En tout cas, oui, nous pouvons sentir en commun le froid, même si l'avoir-trait intentionnel au froid reste individuel et diffère de chacun. Ainsi, la structure du sortir-au-dehors de soi n'est pas propre à moi-même, mais à tous les autres (ce que Watsuji Tetsurô appelle "sortir-dans-les-autres-moi" 他の我れの中に出る (ta no ware no naka ni deru).

Nous avons donc explicité à peu près ce dont il s'agit que ce qu'il se passe quand nous avons froid. Mais est-ce une expérience que nous pouvons élargir à d'autres sensations ? Eh bien, oui, et encore une fois Watsuji Tetsurô y répond d'une façon assez simple (comme quoi parfois le vrai se trouve dans la simplicité n'est-ce pas Heidegger) : le froid n'est "qu'un chaînon dans cet enchaînement global météorologiques variés qu'est un "climat"" (Ibid). Alors c'est un peu expéditif me direz-vous. Mais Watsuji Tetsurô est assez rapide quand il estime que c'est tellement logique qu'il n'a pas besoin de perdre son temps à l'expliquer, et aussi parce que ce n'est pas son sujet que de démontrer qu'effectivement chaque changement météorologique est perçu intentionnellement avec le même procédé. D'un certain côté, il est plutôt logique de se dire que si pour le froid c'est comme ça, alors toutes les nuances météorologiques qui vont avoir des points communs avec la façon qu'a le froid de se manifester comporteront également les mêmes conditions que l'expérience du froid. Il donne quand même quelques exemples avec la chaleur d'une journée d'été et le printemps, mais de façon très succincte.
Afin d'élargir encore plus ce que nous avons découvert dans l'expérience du froid, Watsuji Tetsurô explique que de toute façon, peu importe ce que nous expérimentons dans notre milieu, c'est toujours la même chose : ce n'est pas la chose en tant qu'objet transcendant mais nous mêmes que nous découvrons dans ces relations. Le vent, le soleil, quand nous entrons en contact avec eux, nous sortons-en-dehors de nous-mêmes, nous nous révélons au monde en tant qu'être qui sent, et dans cette relation d'abord nous nous découvrons en tant qu'être intentionnel mais aussi nous faisons vivre l'autre dans un des aspects de son être, toujours dans cette idée d'interdépendance de l'avoir-trait intentionnel. C'est ce qu'il appelle "l'entente-propre".

 L'entente-propre à notre milieu se révèle par notre façon d'habiter le milieu, toutes ces manifestations d'occupation de l'espace sont au fond une découverte des moyens que notre milieu nous révèle. En d'autres termes, c'est la culture qui incarne cette entente-propre, et qui plus est détermine notre liberté par rapport à notre milieu : Watsuji Tetsurô ne souhaite pas faire du déterminisme environnemental, comme quoi notre milieu déterminerait qui nous sommes, mais s'il nous révèle à nous-mêmes il n'a pas de dimension téléologique : l'humain est libre de faire ce qu'il veut dans son milieu (dans la mesure où il est libre de créer son entente-propre).

"C'est en nous voyant nous-mêmes au sein du milieu que, dans cette entente-propre, nous nous sommes tournés vers la libre formation de nous-mêmes." (Ibid)

Si le milieu nous révèle, il ne nous détermine par pour autant, et c'est intéressant de constater que Watsuji donne deux temps à l'existence, dont la condition première est la révélation du moi par autrui. Une fois le moi découvert, il est libre de se créer lui-même, et ainsi, savoir qu'on existe ne nous dirige pas d'office vers une manière d'être déjà déterminée. Nos actions dans le milieu ne vont pas être bien entendu d'une liberté absolue, puisque l'humain doit conserver une entente-propre avec son milieu, d'où il vient que les Européens mangent du blé et les Japonais du riz, car tel est ce que le milieu leur livre. Mais ce qui est de la culture comme les vêtements, les arts, même s'il est possible de voir transparaître l'entente-propre de l'humain avec son milieu il n'y a rien de pré-déterminé. C'est pourquoi également il est impossible de distinguer le milieu de l'histoire  (nous verrons cela la prochaine fois car c'est assez compliqué !). 

La prochaine fois, je vous parlerais de comment l'humain se manifeste au milieu dans son double caractère d'être individuel et social, et pourquoi le milieu est donc inséparable de l'historicité de l'existence humaine : ce sera l'analyse du milieu comment moment structurel de l'existence humaine, et vous verrez à quel point le milieu et l'existence humaine sont très profondément lié, et d'une réciprocité fondamentale.

Bécots !


Crédit photos : Luc Dujardin

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Lieu : Les Charmettes, Chambéry, Savoie

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Commentaires

  1. c'est toujours un grand bonheur de venir ici
    j'adore
    gros bisous ma belle

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  2. J'aime le fait que tu portes tes tenues plus goth, ça te va hyper bien ! J'adore tes New Rock <3
    Gros bisous!
    http://paulynagore.blogspot.fr/

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