La condition humaine (3/3) : L'action


Hello mes chatons,

Nous nous retrouvons pour la fin du triptyque philosophique dédié à Hannah Arendt ! Whoop whoop ! (petite danse de la joie)

Vous avez été de plus en plus nombreuses à suivre mes articles philo et je vous en remercie mille fois. Je me rends compte qu'en fait vous êtes beaucoup à avoir envie de connaître mieux la philosophie, qui peut être barbare aux non initiées (la faute à son vocabulaire codé parfois très complexe), alors qu'au final nous réfléchissons à des questions essentielles dans la vie.

Avec Hannah Arendt, nous mettons réellement le pied dans le monde, notre monde, celui dans lequel nous vivons, car cette philosophe moderne voulait à tout prix mieux comprendre ce qu'était l'humain dans ce monde. Et d'ailleurs elle ne se considérait pas comme philosophes, à qui elle n'avait jamais pardonné d'avoir baissé la tête lors de la Seconde Guerre Mondiale avec la montée du nazisme, l'intelligentia allemande qui voulut conserver son statut malgré les horreurs du pouvoir en place. C'est pour cela que Hannah Arendt se voit comme une théoricienne politique, et non comme philosophe. C'est en lisant ses écrits qu'on comprend pourquoi elle dit cela : pour elle, tout tourne autour de l'agir et du parler. C'est ce qui fonde l'humain avant toute chose. Or, la philosophie est par tradition une manière contemplative de penser le monde, et c'est ce qu'elle ne lui pardonne pas. Une pensée doit être active, elle doit s'engager, car il n'y a que dans l'engagement que nous pouvons nous réaliser en tant qu'humain. Vous l'aurez compris, aujourd'hui je vais vous parler de l'action chez Hannah Arendt, le troisième volet et le plus important de la vita activa. (je vous renvoie aux deux articles précédents pour vous rafraîchir la mémoire : le travail et l'oeuvre.)

L'action

La révélation de l'agent dans la parole et l'action


Si le travail et l'oeuvre sont des façons matérielles qu'a l'homme de se manifester dans le monde, de créer son propre monde voire de le transcender (par l'oeuvre), ils ne sont pas la condition absolue de l'homme. Dans ces deux cas, l'homme est l'acteur de ces productions, il les initie et les rend réelles. Mais lui, comment peut-il se manifester dans le monde autrement que par ce qu'il produit ? Autrement dit, comment l'homme se produit lui-même dans le monde ?

Déjà, il est bon de savoir ce qui fait que l'humain est un humain et non une masse indéfinie d'êtres semblables : la condition nécessaire à l'émergence de l'individu est la pluralité humaine, qui elle-même a le double caractère de l'égalité et de la distinction. Les hommes doivent être égaux, sinon ils ne pourraient pas se comprendre ni comprendre ceux qui les ont précédés. Aussi on ne parle pas ici d'une égalité législative mais une égalité ontologique. Les hommes doivent être distincts, sinon ils n'auraient pas besoin de se parler pour communiquer. Si nous avons besoin de devoir agir et parler aux autres pour se manifester, c'est bien que les autres sont en-dehors de soi et non une partie intégrante de son être. La particularité de l'homme réside justement dans cette distinction qui unit altérité et individualité : nous sommes tous autres, et à la fois nous avons en commun le fait d'être des individus : "et la pluralité humaine est la paradoxale pluralité d'êtres uniques". (Hannah Arendt, La condition humaine, chapitre 5 "l'action").

Cette unique individualité se révèle par la parole et l'action. Il faut noter que Hannah Arendt n'utilise que le verbe "révéler" pour désigner la relation de la parole et de l'action avec l'individu. Elle ne dit pas "manifester" ou "exister", mais bien "révéler", dans un registre presque religieux d'ailleurs, et on peut noter la proximité avec l'Acte et la Parole qui sont les premières manifestations de Dieu au monde dans la Genèse, puisque avant que toute chose ne fut, il agit en créant la Terre, puis parla et donna vie aux choses du monde. C'est un peu la même chose pour l'homme avec la parole et l'agir. Alors bien entendu, il ne s'agit pas pour Hannah Arendt de faire de l'homme un dieu parce qu'il parle et qu'il agit, mais de souligner par là que l'homme se crée lui-même, il fait sa propre genèse par l'action et la parole. C'est ainsi qu'il se manifeste au monde, c'est ainsi qu'il passe d'un être qui est à un être qui se révèle, et par cette révélation il se pose dans un monde en disant "je suis ici en tant qu'homme". La révélation, c'est bien mettre en lumière quelque chose qui est déjà, mais qui est dans l'ombre, dans le confus. La révéler c'est lui donner la possibilité d'avoir une autre dimension d'existence. 

"C'est par le verbe et l'acte que nous nous insérons dans le monde humain, et cette insertion est comme une seconde naissance dans laquelle nous confirmons et affirmons de notre apparition physique originelle." (Ibid)

La grande différence entre cette révélation, le travail et l'oeuvre est qu'elle ne nous est pas imposée (contrairement au travail), et nous n'y sommes pas engagés par l'utilité (l'oeuvre). C'est la présence des autres qui la stimule sans la conditionner, et c'est pour cela que la pluralité des hommes est la condition absolue de la possibilité de l'agir et du parler. Nous y sommes initiés dès notre naissance, par le fait même de venir au monde, et d'être initium nous donne envie d'initier notre propre être. C'est en fait parce que nous commençons la vie que nous avons la chance de pouvoir mettre en mouvement notre propre individualité (car agir étymologiquement du grec archein qui veut dire "commencer", "guider"). La naissance, c'est le début d'un homme, et rien qu'en cela c'est quelque chose de novateur. Il y a du nouveau qui est arrivé avec le début d'une nouvelle vie dans un monde qui existait avant elle. Et ce nouvel individu va pouvoir s'affirmer en tant qu'unique dans l'égalité par la parole. A noter que par parole Hannah Arendt n'exclut pas les personnes ne pouvant pas parler (elle considère que c'est même encore mieux de pouvoir communiquer par geste que par mots car ils sont encore plus condensés de sens que les mots qui peuvent être trop facilement manipulés), mais le fait d'extérioriser son individualité.

"Si l'action en tant que commencement correspond au fait de la naissance, si elle est l'actualisation de la condition humaine de natalité, la parole correspond au fait de l'individualité, elle est l'actualisation de la condition humaine de la pluralité, qui est de vivre en être distinct et unique parmi des égaux." (Ibid)

L'acte et la parole répondent ensemble à la question que nous posons à chaque nouveau venue "Qui es tu ?" : en posant la question, nous agissons, en y répondant, nous révélons notre individualité. D'une façon moins triviale, l'acte et la parole sont ce qui révèlent ce qu'est une personne. L'individu tout entier est contenu dans ses actes et dans ses paroles : c'est pourquoi pour Hannah Arendt, de ne pas faire coïncider ses paroles avec ses actes et inversement, c'est se refuser la manifestation de sa propre identité. Ne pas agir, ne pas parler, c'est renoncer à être un individu et par là c'est se priver de son humanité. Sans action, la parole perdrait son caractère révélatoire, car elle perdrait son sujet (des robots peuvent commettre des actes sans parler) et serait incompréhensible. Sans parole, l'action serait privée de son agent et serait un acte brut et aveugle. C'est d'ailleurs une façon de torturer que de se mettre à frapper quelqu'un sans lui parler, de façon gratuite et absurde. Parler lors de l'action, même brutale, c'est révéler qu'elle est faite par un individu humain, qui n'est pas une machine.

"En agissant et en parlant les hommes font voir qui ils sont, révèlent activement leurs identités personnelles uniques et font ainsi leur apparition dans le monde humain, alors que leurs identités physiques apparaissent, sans la moindre activité, dans l'unicité de la forme du corps et du son de la voix." (Ibid)

C'est ce que nous avons vu au début de cet article : l'agir et le parler sont les conditions mêmes de la manifestation de l'agent (l'homme) dans le monde, en tant qu'homme. C'est ce qui les fait être hommes car il n'y a aucun autre but que celui de la révélation de soi. C'est un acte gratuit, et c'est par ce désintéressement matériel que l'homme peut se révéler librement. On peut le vérifier en observant les cas d'hommes qui perdent soit l'action, soit la parole, soit veulent les utiliser contre les autres. Si l'on perd l'action, on ne se révèle plus, et alors nous ne sommes plus qu'un corps biologique qui est là mais sans être autre chose qu'une réalité matérielle. Sans parole, nos actes ne sont plus commis par un individu et deviennent aveugles, voire absurde. Et agir et parler contre les autres c'est bien renier l'humanité des autres et cela brise l'unité humaine, tout comme priver l'action de parole c'est lui faire perdre sa qualité qui lui permet d'aller au-delà de la simple activité productive. En somme, la parole et l'action sont nécessairement ensemble pour pouvoir être des activités fondamentales de la révélation de l'agent au monde.


L'action et la parole et la notion de réseau

Il y a une grande frustration pour l'homme : celle de ne jamais pouvoir dire qui est quelqu'un. A chaque fois que nous tentons de définir qui est la personne dont nous parlons, c'est-à-dire de résumer ontologiquement son être à la perfection, nous nous cognons systématiquement à un mur de l'impossible. En effet, si nous tentons de définir quelqu'un par ses actions, nous résumons alors cette personne à ses capacités productives. Par exemple, définir un artiste par son oeuvre c'est irrémédiablement le réduire à cette oeuvre, comme s'il ne pouvait être rien d'autre que ce qu'il a fabriqué. Or, évidemment, aucun être n'est aussi simple, et l'homme ne peut pas être limité à ce qu'il produit de ses mains... puisqu'un robot pourrait aussi produit la même chose ! Si nous tentons de définir quelqu'un par sa façon de s'exprimer, nous le réduisons alors à sa façon de se manifester à autrui, ce qui lui enlèverait toute la force de ses actions. Je pense par exemple à la situation qu'on a du toutes vivre un jour : quand on a dit quelque chose à quelqu'un et que ça ne lui a pas plu. Cette personne va alors vous définir comme étant "telle ou telle personne", en ne vous jugeant que sur un mot, et sans regarder les actions que nous avons réalisées qui pourraient prouver que ce mot de trop n'est pas pour autant ce qui nous définit dans notre essence. Bref, l'unicité spécifique du "qui" est quelqu'un nous échappe. Cela produit une frustration, celle de ne pouvoir jamais durcir en mots l'essence des choses et des personnes : en philosophie par exemple c'est parfois un cauchemar car si on veut déterminer l'essence d'une notion, on ne s'en sort quasiment jamais car il y a toujours quelque chose que nous avons oublié. Voilà donc un fait, celui que "nous puissions jamais traiter ces affaires comme nous manions les choses dont la nature est à notre disposition parce que nous savons les nommer." (Ibid) Il est des choses que nous ne pouvons nommer : l'être-humain. (je mets un tiret pour faire une distinction avec "un être humain" et "le fait d'être un humain")

Mais cette impossibilité à pouvoir réduire l'essence de l'homme à un mot ne dépouille pas la parole de son caractère de révélation de l'agent au monde, tout comme l'action y reste une condition élémentaire : tout simplement parce que qui est quelqu'un ne peut pas se résumer en une chose, mais bien en une pluralité de révélations. L'homme est actes et paroles, et les deux doivent être en harmonie et coïncider pour révéler entièrement et vraiment l'individu au monde. La parole et l'action sont aussi ce qui est l'entre-deux entre le monde et l'individu : c'est ce qui lui permet d'être lié entre son être et le monde, comme une sorte de pont. En gros c'est une révélation dans les deux sens : moi vers le monde, et le monde vers moi, car j'agis et je parle, donc je prends le risque de me révéler au monde et j'assume le fait que le monde va se révéler à moi. Même si cela est intangible, puisque parole et action ne laissent pas forcément des preuves matérielles de leur activité, cela n'empêche pas cet entre-deux d'être réel : c'est ce que Hannah Arendt appelle le "réseau" des relations humaines, qui est par essence intangible.

Ce "domaine des affaires humaines" dont le réseau humain en est le fondement, a pour particularité d'exister partout où les humains vivent ensemble (donc on retrouve encore une fois cette idée de pluralité indispensable pour l'action et la parole).

"La révélation du "qui" par la parole, et la pose d'un commencement par l'action, s'insèrent toujours dans un réseau déjà existant où peuvent retentir leurs conséquences immédiates. Ensemble, elles déclenchent un processus nouveau qui émerge éventuellement comme vie unique du nouveau venu, affectant de façon unique les vies de tous ceux avec qui il entre en contact." (Ibid)

Voilà un extrait bien dense me direz-vous ! (comme toujours chez Hannah Arendt, ça paraît simple et quand on commence à réfléchir on se rend compte que c'est tout le contraire)
La parole et l'action initient la révélation du "qui", c'est-à-dire la révélation de l'agent au monde, en tant qu'individu dans une unicité de pluralité d'êtres. C'est donc révéler un agent dans un monde qui est déjà fait de réseau d'individus qui étaient là avant la venue au monde de cet agent. La parole et l'action ont donc une double fonction : elles révèlent au monde l'agent mais aussi lui permettent de s'insérer dans un entre-deux, entre le monde individuel et le monde matériel, qui est la définition du réseau humain. Même si ce réseau est là bien avant la venue au monde des nouveaux individus ("un réseau déjà existant") puisqu'il est la condition même pour que les humains puissent échanger entre eux, il n'empêche que la venue de ces nouveaux agents n'est pas contingente, et dès lors qu'ils sont nouveaux au monde, par cette condition même ils ont la possibilité d'agir sur le monde. Ces "conséquences immédiates" sont provoquées par cette nouveauté d'individus. Le caractère neuf de la naissance et de cette nouvelle révélation au monde porte en elle-même des possibilités de changement. C'est pourquoi pour Hannah Arendt, non seulement le monde n'est jamais pré-déterminé, mais chacun porte en lui-même la possibilité de bouleverser, ne serait-ce que "par un mot" la vie des individus déjà présents et qui sont au contact de ce nouvel individu. La naissance est une véritable naissance, dans le sens qu'elle amène avec elle l'initium, la possibilité d'agir, de créer du nouveau, de commencer quelque chose. Hannah Arendt répète également l'adjectif "unique", pour insister sur l'unicité de l'individu qui n'est possible que par la parole et l'action qui vont lui permettre d'en prendre conscience. Rien n'est décidé à l'avance, nous ne sommes pas programmés pour effectuer des actions, nous seuls sommes les conditions mêmes de notre propre réalisation. Et c'est parce que nous sommes uniques que nous avons en nous-mêmes de l'imprévisible : si nous étions tous similaires alors oui nous serions tous destinés à la même chose, plus ou moins. Mais en tant qu'uniques dans l'altérité (je rappelle que nous sommes unicité dans l'altérité c'est-à-dire à la fois uniques et autres) nous avons un pouvoir de création, une "volonté de puissance" (dont je vais vous parler tout de suite après), une partie d'invention de nous-mêmes. Et c'est cette imprévisibilité qui fait que nous avons un impact sur les autres. C'est pourquoi toute nouvelle vie est précieuse : elle va venir bousculer la nôtre, la changer, la modifier, la faire évoluer. Un peu comme une symphonie, quand un instrument nouveau vient rejoindre l'ensemble pour contribuer à l'harmonie générale (et j'arrête là tout de suite cette référence à Leibniz car sinon je vais aller trop loin !)
C'est pourquoi aussi Hannah Arendt critique l'idée de "héros", solitaire et brave qui change à lui seul le cours de l'Histoire. Parce que cette idée de héros isolé, qui agit et dont l'action a une portée incroyable à elle seule, nous sous-entend que c'est une exception, qu'une action n'a de valeur que parce qu'elle est énorme. Déjà, c'est souvent très faux, les héros ne peuvent réussir seuls, et ce sont les rencontres qu'ils ont fait, les effets que les autres ont fait sur eux qui leur a permis d'agir. C'est donc bien parce qu'ils ont agit et parlé dans un réseau humain, parce qu'il y a eu une résonance à  leur révélation en tant qu'agent dans le monde, que cela a créé les conditions de leur héroïsme. Ensuite, ce que Hannah Arendt défend, c'est qu'il n'y a pas de petites actions ni de petites paroles. En soi, commencer à agir et commencer à parler c'est toujours un acte courageux. C'est prendre le risque de se révéler dans un monde, donc de s'exposer, de se manifester au monde. C'est "quitter son abri privé" bien douillet et sécurisant pour se dévoiler aux autres :

"l'acte le plus modeste dans les circonstances les plus bornées porte en germe la même infinitude" (Ibid)

Commencer à penser, à agir, à parler, à signifier notre identité, notre être dans toute sa plénitude, c'est prendre un risque mais surtout, c'est commencer à vivre en tant qu'humain. Hannah Arendt a écrit plusieurs livres sur le mal et les régimes totalitaires, dans lesquels elle explique que le véritable danger, c'est commencer à penser quand on te dit que ça n'est pas la peine. Aujourd'hui, nous sommes dans un monde qui nous convainc que nous ne sommes plus maîtres de rien : tout est décidé pour nous par des politiciens, des programmeurs, des industriels. Rien n'est transparent, mais on nous dit "ne réfléchissez pas, on pense pour vous, ça vous fait gagner du temps et vous êtes sûres de ne pas mal faire !". Mais agir et parler (le penser est déjà une forme d'agir pour Hannah Arendt) ne sont jamais une perte de temps. C'est considéré comme inutile car ça ne produit rien de matériel, mais en fait c'est ce qui définit notre humanité, donc ça ne peut jamais être inutile. Renoncer aujourd'hui à remettre en question ce que l'on fait, renoncer à agir par le plus simple geste comme par exemple trier ses déchets, couper le robinet, préférer acheter chez un petit producteur que dans une grande surface, c'est accepter de ne plus être humain. C'est renoncer à penser son humanité. C'est terrible ! Que peut-il y avoir de plus important que d'agir pour l'humanité ?
Alors vous me direz : oui mais comment savoir si l'on agit bien ? La réponse de Hannah Arendt est très simple, avec des allures kantiennes d'ailleurs : si l'on agit de telle façon qu'on est jamais entièrement pour ou entièrement contre les autres (humains), alors déjà c'est un bon pas en avant. Ensuite, ne jamais traiter les autres comme une fin, ne jamais chercher à les déposséder de leur propre capacité à agir et à parler, c'est ça, la bonne action. Comme vous pouvez le constater, point de principes moraux ici : Hannah Arendt dit clairement que la morale ne l'intéresse pas, en suivant ainsi les pas de Nietzsche qui déteste la morale, cette morale hypocrite et sotte qui ne fait que penser à notre place et nous fait renoncer à juger par nous-mêmes de nos actions. Eh oui, vouloir agir selon une morale déjà dictée, c'est renoncer à agir par soi-même ! Vous me direz : mais comment savoir ? Eh bien... en agissant. On peut se tromper, on peut faire des erreurs, mais si on ne prend jamais le risque de se lancer dans le monde on ne pourra jamais savoir comment agir ni comment parler. Se retrancher derrière la peur de mal faire c'est une excuse pour se laisser aller à la lâcheté selon Hannah Arendt. On peut la comprendre si on remet en situation ses pensées avec ce qu'elle a vécu pendant la seconde guerre mondiale : et si personne ne s'était tu à cette époque ? Et si personne n'avait renoncé à agir ? Hannah Arendt elle-même avait pu sauver sa vie grâce à un officier nazi qui fut pris de respect pour son intelligence et son esprit brillant.

Il ne faut pas non plus oublier que nous ne sommes pas isolés les uns des autres : nous devons toujours penser que nous progressons dans un réseau humain, un monde humain, dont la manifestation principale est l'espace politique.

La puissance et l'espace de l'apparence : la politique

Hannah Arendt propose une nouvelle approche de la politique, qui pour elle a été détournée de sa réelle fonction par la philosophie qui a voulu en faire quelque chose d'abstrait. Or il n'y a rien de plus concret que la politique, puisqu'elle commence à exister comme espace de l'apparence dès lors que les hommes commencent à s'assembler dans le mode de la parole et de l'action. Ce qui motive l'existence de la politique, c'est exactement la même chose que ce qui motive l'homme à se manifester au monde : l'action et la parole. C'est pour ça qu'il n'y a rien de plus humain que la politique selon Hannah Arendt. Pourquoi alors les institutions politiques ont toujours finit par échouer ? (c'est bien ce que nous montre l'Histoire : tout pouvoir politique finit par être déchu) Eh bien tout simplement parce que les communautés politiques perdent leur puissance soit parce qu'elles veulent monopoliser le pouvoir (et donc deviennent acte pur et renonce à la parole), soit n'agissent pas et se contentent de discours sur comment il faudrait agir (perte de crédibilité, absence au monde).

"La puissance n'est actualisée que lorsque la parole et l'acte ne divorcent pas, lorsque les mots ne sont pas vides, ni les actes brutaux, lorsque les mots ne servent pas à voiler les intentions mais à révéler des réalités, lorsque les actes ne servent pas à violer et détruire mais à établir des relations et créer des réalités nouvelles." (Ibid)

Petite précision : quand Hannah Arendt parle de puissance elle ne veut évidemment pas parler de la puissance physique, mais comme dynamique (du grec dynamis), comme potentiel (en allemand Macht (puissance) vient non pas de machen mais de möglich qui veut dire pouvoir, potentiel). La puissance, c'est le possible de puissance. Ce n'est pas une force, une énergie, mais quelque chose en devenir, qui jaillit de l'union des hommes qui agissent ensemble et retombe dès qu'ils arrêtent. Le seul facteur matériel indispensable à l'origine de la puissance est le rassemblement des hommes : le fait de vivre dans une même ville par exemple. C'est le seul moyen que pour que la cohésion entre eux subsiste même s'ils n'agissent plus ensemble. En fait c'est tout lié : Action - réseau - puissance - espace politique - etc. C'est pour ça que la puissance est illimité, sa seule limitation est l'existence d'autrui. Elle est illimitée comme l'action, dans le sens où elle peut jaillir toujours à n'importe quel moment, elle ne peut être tarit.

"La puissance préserve le domaine public et l'espace de l'apparence et comme tel c'est aussi l'âme de l'artifice humain qui n'a plus de raison d'être s'il n'est le lieu de l'action et de la parole, du réseau des affaires et relations humaines et des histoires qui en proviennent." (Ibid)

En un mot ? La puissance préserve ce qui fait de l'humain cet être artificiel, c'est-à-dire qui se crée lui-même, en sauvant le domaine public et politique qui est le lieu d'expression même de l'action et de la parole, les révélateurs de l'agent au monde. Et ainsi, la puissance permet à l'homme de créer son Histoire, son monde qui va s'installer non pas dans une relation simple et fugace de consommation mais dans une durée qui va dépasser la vie de l'agent qui contribue à l'établissement de cette durée.

Voilà donc pourquoi l'action et la parole sont indispensables à l'homme : c'en est même le fondement absolu, puisque sans action ni parole l'homme n'existe pas ! il ne peut se révéler au monde et reste un être biologique, avec une réalité matérielle mais sans rien d'autre qui lui permettrait d'être une autre espèce qu'un simple corps qui survit.

J'aurai encore autres choses à vous dire sur l'action chez Hannah Arendt (ouais, j'avais dit que c'était le dernier article CETTE GROSSE ARNAQUE), mais je vais les garder pour un autre article car je voudrais rester sur cette idée de puissance et de réseau humain. Voilà plus de trois ans que je ne consomme presque que de la mode éthique, le plus possible, et je vois autour de moi avec plaisir et bonheur que de plus en plus de monde s'intéresse à cette question. On est en train toutes de se lasser de la société de consommation, prenant conscience qu'elle nous prive de notre spiritualité (dans le sens de spiritus, l'esprit) en voulant nous réduire à des échanges purement matérialistes et commerciaux. Je suis donc contente quand je vois qu'en fait on prend toutes conscience de ce malêtre, et que nous voulons toutes commencer à agir pour changer les choses et les rendre honorables. C'est une façon d'agir, et maintenant il faut le révéler au monde par la parole. C'est pourquoi j'ai décidé de vous publier un article jeudi sur les marques éthiques que j'aime ! je vous ai prévu toute une liste avec les détails pratiques à savoir, et j'espère que ça vous plaira et vous encouragera à continuer une bonne initiative.
Je vais donc plus parler de cette démarche éthique que j'ai, je ne le faisais pas trop car je le fais avant tout pour moi, pour me sentir en accord avec mes convictions, mais après tout comme le dit Hannah Arendt, si j'arrive au moins à toucher quelques unes d'entre vous, ça ne sera pas en vain et j'aurai agit en tant qu'être humain politique dans le réseau humain et alors je pourrai être satisfaite :) Vous pouvez constater que déjà depuis plus d'un an sous la description de ce que je porte j'indique systématiquement ce qui est éthique ou non, je continuerai toujours à le faire mais je vous ferai une piqûre de rappel de temps à autres ;)

Alors, est-ce que la pensée de Hannah Arendt sur l'action vous a donné du courage ? Pour moi ce fut une révélation et ça m'a mis du baume au coeur. Je trouve que c'est une pensée à garder en tête pour toutes les fois où on se sent découragées... se dire "non, ça n'est jamais inutile", ça me donne des forces et c'est ce qui me donne envie d'ouvrir mes livres tous les matins, de continuer mon blog et ce que j'aime, de toujours me remettre en question et évoluer.

Bécots et rdv jeudi, comme j'ai hâte d'avoir vos retours !


Crédit photos : Luc Dujardin

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Lieu : Avressieux, Savoie

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Bottes : +New Rock

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