La condition humaine (1/3) : le travail.


Hello mes chatons,

Il est l'heure de nous remettre sur les rails de la philosophie ! Je vous avais dit que je vous parlerai plus en détail de la notion de travail chez Hannah Arendt, vous avez en plus été très nombreuses à me poser des questions sur Instagram (il se passe beaucoup de chose sur ce réseau social, j'y suis bien plus active que sur Facebook, donc pour celles qui ne m'y suivent pas encore c'est par ici). Il faut dire que c'est une question brûlante d'actualité, plus que jamais aujourd'hui où on nous fait croire qu'il n'y a plus assez de travail pour tous et que le chômage ne cesse d'augmenter (par "on" j'entends bien sûr les personnes politiques et le gouvernement). Travailler, c'est l'accomplissement de son humanité. Ou du moins, c'est ce que l'on veut nous faire croire : si tu ne travailles pas tu es un poids pour la société. Donc peu importe que ton travail te plaise ou non, dans la mesure où tu peux dire "je travaille" tu as une considération. La première fois que j'en ai eu conscience, c'est quand j'ai fait ma première déclaration des impôts. J'étais encore à la fac, mais je travaillais un peu à côté. En fait je n'avais pas à me déclarer car je gagnais très peu et j'avais moins de 25 ans, mais bon comme c'est jamais clair et que les informations ne sont jamais transmises, je croyais être obligée de me déclarer. Arrivée au centre des impôts, la personne (très sympa d'ailleurs) qui s'est occupée de moi m'a dit "ça y est, vous existez aux yeux de l'Etat". Devant ma perplexité, elle continua "tant que vous n'avez pas déclaré vos impôts sur le revenu, vous êtes invisible dans la société." (elle parlait d'un point de vue purement administratif, bien entendu). Mais j'étais un peu choquée par ça. Car j'existais pour la société : j'étudiais dur, je consommais, j'utilisais les transports publics, je remplissais mon cerveau de savoir pour être un jour utile à la société. Je me sentais active. Et pourtant c'était clair : tant que je "rapportais" pas d'argent, je n'existais pas. Car c'est bien ça que ça veut dire : déclarer ses impôts, donc son argent, c'est exister pour la société.

J'ai donc porté pendant plusieurs années le poids de la culpabilité de n'être qu'un poids pour la société, de vivre aux crochets de ma famille, de la communauté, et d'avoir en quelque sorte une dette. Alors j'ai voulu travaillé, "pour de vrai". Evidemment, sans diplôme à part une licence de philo, et surtout sans aucune aide, parce qu'il faut bien le dire, l'Etat veut que les jeunes travaillent mais ne leur donne aucune chance de trouver un travailleur à la hauteur de leurs compétences, j'ai du me rabattre sur un travail subordonné. C'est-à-dire, j'ai fait un travail sous la coupe de quelqu'un, pour le bien d'un chef, pour une société qui n'est pas la mienne, et si je n'existais pas j'aurai pu être remplacée par n'importe qui. Enfin, ça n'était pas un travail facile, je travaillais dans un cabinet d'avocats en tant que secrétaire, c'est ce qui était dit sur le papier. En réalité, j'étais l'assistante de l'avocate principale, je remplissais les fonctions de deux secrétaires, j'étais surchargée de travail, on me demandait beaucoup de responsabilités, mais sans la considération qui allait avec. J'étais en charge d'un grand nombre d'opérations délicates, je devais souvent prendre des initiatives, et pourtant, aux yeux des cadres et des patrons, je n'étais "qu'une" secrétaire. Une position paradoxale car j'étais indispensable, mais autour de moi je ne recevais que du mépris quand je faisais bien mon travail, et du dédain quand je me trompais (parce que c'est bien connu, les secrétaires sont stupides). Bref, je trouvais la situation particulièrement tendue par cette dichotomie de ma fonction. Après 6 mois, de plus en plus durs, car il faut quand même dire que quand on fait un travail hyper stressant et que derrière on ne récolte jamais un compliment, jamais un geste, mais que du mépris et du dédain, eh bien on n'a plus envie de travailler, parce que ça n'est pas sa propre entreprise, parce que merde quoi, je suis un être humain et pas une machine. Je voyais mes collègues secrétaires, tellement gentilles et dévouées, qui comme moi étaient méprisées car même si elles étaient indispensables, elles n'étaient que des secrétaires, et limite on avait l'impression qu'on aurait du remercier les patrons de nous avoir embauchées, ils nous faisaient tellement sentir qu'on leur coûtait cher, on avait presque envie de leur proposer de travailler gratuitement. Alors qu'après coup, quand je suis partie, j'ai réalisé qu'on était payées le minimum du minimum par rapport à notre fonction dans cette entreprise (ça aussi ce fut dur car j'avais le niveau Master et j'étais en fait payée au plus bas de l'échelle). C'était humiliant.

Mais après être partie, j'ai compris quelque chose : pour ces patrons, on devait leur être reconnaissantes parce qu'ils nous avaient donné du travail. Donc d'une certaine façon, ils nous avaient permis d'être utiles. Privées de cette utilité, nous n'étions rien. Nous ne réalisions pas notre dignité d'humaines, nous étions des parasites. C'est un peu comme s'ils nous avaient donné notre humanité. Leur mépris et leur dédain révélaient également que certes, puisque nous leur étions utiles nous avions le privilège d'être considérées comme des êtres humains, mais attention, puisque socialement ils se considéraient au-dessus de nous, nous étions des humains de rang médiocre. Ce qui me fit réaliser que le travail nous donne une valeur, mais que cette valeur est hiérarchisée. N'importe quel travail ne détermine pas n'importe qui. Dis moi ton métier, je te dirai ta valeur dans la société.

Ce fut une réalisation brutale pour moi, un peu naïve je pensais qu'à partir du moment où on a besoin de quelqu'un, on doit l'estimer en fonction de son dévouement et de sa fidélité. J'étais en permanence révoltée de voir comment étaient traitées mes collègues, qui ont un niveau universitaire plus faible que le mien, et qui, d'une certaine façon, finissaient par penser qu'elles ne valaient pas grand chose puisqu'elles n'avaient pas fait d'études. Ce qui me révoltaient, car elles étaient extrêmement dévouées, travailleuses et gentilles. N'était-ce pas là l'important ? Ce qui me pinçait le coeur, c'était de les voir finalement être convaincues de leur infériorité. Moi, je ne me laissais pas faire. Quand je savais que j'avais raison, je ne me laissais pas humilier. Je répondais, j'argumentais, et je dénonçais les pressions psychologiques qu'on me faisait pour me faire croire que j'étais une subordonnée, bonne qu'à faire tout ce que l'on me dit, sous peine de voir mon humanité m'être retirée par des gens qui se croient supérieurs. Je soutenais mes collègues, ce qui choqua d'ailleurs le groupe d'avocats, qui pensaient que, parce que j'avais un niveau universitaire, j'allais faire comme eux et mépriser les "petites gens", comme ils disent chez les bourgeois.  Du coup, je sais que quand je suis partie il y a du y avoir un grand soulagement chez ces personnes, qui ont pu reprendre en toute quiétude le harcèlement, le mépris et la mauvaise foi qu'ils avaient coutume de faire subir à mes collègues. Des fois je repense à elles et j'ai le coeur qui se serre parce que je ne peux plus rien faire pour elles, et je les imagine travailler chaque jour dans la plus totale indifférence de leurs patrons.

C'est après ce travail que j'ai décidé de préparer un concours. Ce travail a déclenché en moi le dégoût le plus profond pour le travail subordonné. Je refuse désormais de travailler docilement, de dire oui à de la merde, à plier l'échine. Non, non, non, ma force de travail ne détermine pas ma valeur, non je ne suis pas inutile quand je ne rapporte pas de l'argent à quelqu'un (l'Etat ou un patron), et non, je refuse de devoir faire des choses stupides uniquement "parce que".

Quand j'ai commencé à lire Hannah Arendt, j'ai pris une claque dans la tête. Parce qu'elle met les mots sur ce que je ressentais à ce moment où j'ai quitté le cabinet. Si Marx fait du travail la condition de la réalisation de l'humain, elle n'est pas de cet avis. Et c'est de ça aujourd'hui, dont je vais vous parler.

Je vais uniquement m'appuyer sur son livre Condition de l'homme moderne, titre traduit de l'anglais The human condition, qui me semble aurait mieux fait d'être traduit par "la condition humaine" mais enfin bon. Passons.

Je ne commencerai pas avec une introduction sur la vie de Hannah Arendt, mais néanmoins je vous invite à lire vite fait sa biographie sur Wikipédia (en faisant abstraction des tentatives d'explication de sa philosophie... parce que Wikipédia quoi), pour avoir en tête les principales étapes de sa vie mouvementée (elle a fuit l'Allemagne nazie, puis internée en camp en France, et fuit aux US, suit le procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem, etc.), car avec une vie comme la sienne, il est impossible de ne pas la lier à sa philosophie.

La vita activa


Avant de nous plonger dans l'analyse du travail chez Hannah Arendt, il nous faut faire un petit point "histoire de la philosophie". C'est assez inévitable quand on va parler de thèmes fortement entremêlés de politique, il faut comprendre d'où viennent les concepts dont on parle. Autant pour les notions "universelles" comme le bonheur, les désirs, etc. il me semble qu'il n'est pas nécessaire de se pencher sur l'histoire du mot (bien que souvent ça permet d'éclairer certains préjugés par exemple), autant pour des concepts imprégnés de contextes historiques, comme la technique, la politique, il est nécessaire de savoir d'où vient ce dont on parle. D'autant plus qu'en ce qui concerne la politique (et là nous parlons de la politique européenne comme en France ou en Allemagne), c'est un domaine très influencé par l'organisation de la Grèce Antique.

La vita activa chez Hanna Arendt, c'est le trio gagnant de travail, oeuvre, action, qui caractérise la condition humaine. (ouais je vous résume 300 pages en une phrase, si c'est pas beau tout ça)

Cette expression de "vita activa" est en fait une traduction latine de "bios politikos", qui caractérisait la définition de l'humain accompli dans la cité grecque à l'époque antique. Le bios politikos remonte à Aristote (cf Les Politiques), et c'était l'idéal de l'homme grecque : l'accomplissement de l'humain ne pouvait se réaliser qu'à travers l'engagement politique, c'est-à-dire se dévouer à la vie de la cité. Or, cela n'était possible qu'en homme "libre" : de sexe masculin, adulte, et non esclave. Les esclaves, tout comme les femmes et les enfants, ne peuvent pas être considérés comme libres car ils sont serviles (j'y reviendrai). Le travail en effet, pour les Grecs, est ce qui corrompt la nature de l'homme. En devant s'abaisser à faire des tâches avilissantes, l'homme ne peut pas se libérer de lui-même pour devenir meilleur. Les femmes et les enfants, même s'ils ne travaillent pas, sont victimes de leurs impulsions et ne peuvent pas s'extirper de leur naturalité pour tendre à l'excellence. Ouais, sympa la Grèce Antique. C'est là que tu es contente de vivre en France et au 21è siècle.
Il ne faut pas oublier également qu'à cette époque, la vie grecque d'homme libre consistait à une chose : devenir le meilleur, exceller, car ça n'est que lorsque l'homme tend vers le divin (c'est-à-dire, la perfection), qu'il peut être libre, ou en tout cas, le tenter. La liberté, c'est pouvoir renoncer à la futilité pour exceller dans les domaines les plus nobles : la guerre et la politique. C'est renoncer à la facilité de se laisser gouverner par ses désirs et ses impulsions, et agir chaque jour selon des Idées pures (j'entends par là des Idées vraies et non empreintes de préjugés). Si vous y voyez des échos avec Platon, vous avez raison, Platon était évidemment influencé par la société dans laquelle il vivait, et il l'a à son tour influencée.

Un homme accompli était donc un homme engagé dans la politique, mais qui ne faisait que ça. Le système d'esclavage des Grecs leur permettait de ne pas avoir à travailler et de pouvoir penser et agir en politique toute la journée. C'est là une notion clé : nous ne pouvons être vraiment dans l'action politique que lorsque nous avons du temps libre. Plus on en a, plus on peut s'engager. Ainsi, la politique grecque était incompatible avec la notion de travail. Les citoyens grecs n'avaient pas de métier, et cela contribuait à leur liberté de pouvoir se consacrer entièrement à la vie de la cité (vous comprendrez un peu plus tard pourquoi c'est important de relever ce point).

Au Moyen-âge on a commencé à traduire des textes grecs, et alors l'expression "bios politikos" fut traduit en "vita contemplativa", dans la mesure où pour les moines traducteurs, l'attitude des Grecs était essentiellement contemplative. Puisqu'ils n'avaient pas de travail alors ils menaient une vie dans "l'otium", le loisir, qui leur permettait d'accomplir leur essence humaine. C'est à partir de ce moment qu'on a séparé la vie politique active et la contemplation. C'est Saint Augustin qui propose une définition différente : certes, les Grecs ne travaillaient pas. Mais cela ne voulait pas dire qu'ils étaient dans une simple vie contemplative, comme les moines. On peut aussi agir quand on est dans la vie de la cité, et donc mener une vie active. C'est la vie active dans le temps de loisir, car ne pas travailler ne signifie pas forcément être oisif. C'est dans cet angle là que Hannah Arendt reprend l'expression de "vita activa".

La vita activa de Hannah Arendt comprends trois dimensions : le travail, l'oeuvre, et l'action. Le travail est ce qui correspond au processus biologique du corps humain, l'oeuvre est ce qui est la non-naturalité de l'homme (comprenez par là que l'oeuvre ne s'inscrit pas dans ce que l'homme a de naturel), et l'action est la condition humaine de la pluralité, la condition absolue de la vie politique. L'action est sans contester la dimension de l'homme la plus importante pour Hannah Arendt, que je vous expliquerai dans le troisième volet de ce cycle philo, alors patience patience ! ;)

Le travail


Commençons par le travail. Déjà, comment est-il considéré par Hannah Arendt ? Quelle est sa place dans la vita activa et dans la réalisation de l'homme en tant qu'homme ?

"Le travail n'assure pas seulement la survie de l'individu mais celle de l'espèce" (Hannah Arendt, La condition humaine, chapitre premier "La condition humaine")

Hannah Arendt s'inscrit dans l'héritage grec de la conception du travail : contrairement à Marx qui voit en cette activité la condition absolue de la communauté et la réalisation de l'individu, Hannah Arendt adopte une attitude sceptique envers le travail, qui pour elle restera toujours quelque chose qui ramène l'homme à la servilité, et ne peut pas être une condition de la réalisation de son être-au-monde. Le travail, par définition est nécessaire : nous avons besoin de nous nourrir, de nous loger, ce n'est donc pas un choix libre que de travailler. Aussi, cette attitude de servilité ne peut être une condition de notre humanité, tout en faisant partie de notre identité en tant qu'être humain.

Le travail est servile

 Avant d'analyser le travail aujourd'hui, il convient bien sûr de préciser le contexte historique de cette activité, une petite histoire sémantique.

Vous avez dû entendre parler du "tripalium", cet instrument de torture du Moyen-Âge qui est à l'origine du mot "travail". Mais il y a d'autres origines de ce mot, employé bien avant la période médiévale. Pendant la Grèce Antique, le travail était considéré comme quelque chose de servile, qui rabaissait l'homme à devoir se préoccuper de la nécessité, et qui l'empêchait de se tourner vers les tâches plus nobles, comme se consacrer à la vie de la cité, ou laisser une trace mémorable à l'humanité (nous verrons plus tard la confusion entre oeuvre et travail). C'est pour ça que les esclaves étaient fort pratiques : ils effectuaient les tâches les plus serviles, produisaient les réserves alimentaires, construisaient les maisons, etc. ce qui permettaient aux citoyens grecs d'avoir beaucoup de temps libres pour accomplir leur devoir d'humain. A cette époque le travail était en fait toutes les tâches que l'on doit effectuer non pas par plaisir mais par nécessité. Ainsi, le travail était nécessairement servile :

"Travailler, c'était l'asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvait se libérer qu'en dominant ceux qu'ils soumettaient de force à la nécessité. La dégradation de l'esclave était un coup du sort, un sort pire que la mort, car il provoquait une métamorphose qui changeait l'homme en un être proche des animaux domestiques." (Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, "Le Travail")

C'est à l'époque moderne (XIXème siècle) que cette notion du travail est complètement chamboulée. Le travail n'est plus le lot des esclaves ni ne rapproche l'homme de l'animal, au contraire. Le travail se trouve glorifier et est considéré désormais comme la condition même de l'homme. L'animal laborans remplace l'animal rationale sur le piédestal de l'idéal : le travailleur destitue l'homme raisonnable, celui qui manie la pensée, et qui ne travaille pas (il faut du temps libre pour penser et donc pendant ce temps on ne peut pas travailler et produire quelque chose de matériel) sur le podium de l'accomplissement de son humanité. Désormais, c'est parce que l'homme produit des biens de consommation qu'il sert à quelque chose : car voilà le noeud de la guerre, il faut "servir à". Servir à qui, et quoi ? Nous le verrons un peu plu tard. Enfin en tout cas, à l'époque moderne, le travail est délesté de ses connotations négatives. Adieu le tripalium, adieu la servilité animale, bonjour la condition humaine. C'est alors que le travail commence à être nuancé. Il se crée la distinction entre travail productif et travail improductif, travail qualifié et travail non qualifié, et enfin la douloureuse séparation entre travail manuel et travail intellectuel (qui fit bien des dégâts en sciences humaines). Ces distinctions n'ont rien de hasardeuses, puisqu'elles révèlent un aspect fondamental de ce nouveau statut du travail : c'est la productivité qui va déterminer la nécessité du travail. Ou plutôt, qui va établir s'il est valable ou inutile. C'est Adam Smith et Karl Marx qui fondent l'essentielle partie de leur doctrine économique sur cette rentabilité laborieuse :

"Smith et Marx s'accordaient tous deux avec l'opinion publique moderne lorsqu'ils méprisaient le travail improductif, jugé parasitaire, considéré comme une sorte de perversion, comme si rien n'était digne du nom de travail à moins d'enrichir le monde." (Ibid)

Le rôle des esclaves s'est en quelque sorte inversé : ils ont maintenant de la dignité que parce qu'ils travaillent. Alors aujourd'hui, on pourrait rajouter une dimension plus cynique à cette analyse de Arendt. Désormais, les esclaves sont toujours esclaves, de plus en plus misérables, et produisent des biens que seuls les plus riches, en quelque sorte leurs maîtres, peuvent consommer. Et tout esclave qui cesse de travailler ne vaut plus rien en tant qu'humain, s'il ne peut plus produire des biens pour les plus riches. Est-ce là vraiment de la dignité ? C'est fort doutable si nous nous placions sur une dimension purement éthique. Enfin, là n'est pas la question, les interrogations éthiques seront pour plus tard.
Dans cette distinction entre travail productif et travail non productif, Hannah Arendt y voit la distinction entre travail et oeuvre, une différence fondamentale qui amène beaucoup d'interrogations sur le chemin que prend notre perception du travail aujourd'hui.

Ce qui caractérise le travail, c'est sa dimension évanescente : aucun travail ne laisse en lui-même une trace, l'effort produit est immédiatement consommé. Mais cette évanescence n'est pas synonyme de futilité, puisque la vie dépend de cet effort instantané. Depuis l'époque moderne, comme par exemple Karl Marx, les penseurs sur le travail sont très tentés de considérer tout travail comme une oeuvre, car cette futilité nécessaire semble être un paradoxe insoutenable avec la hausse de la production qui ne s'arrête pas. C'est une volonté qui efface la distinction entre oeuvre et travail, afin d'élever le travail au rang de l'oeuvre et d'éliminer la notion de travail traditionnelle.
Or, Arendt n'est pas d'accord avec cette tentative, puisque le travail est intrinsèquement immatériel : la preuve, on parle plutôt de "force de travail" que de travail lorsqu'on veut le mesurer. Le travail en lui-même n'est pas saisissable, nous devons nous tourner vers ceux qui produisent, qui sont dans l'acte de travailler pour pouvoir parler du travail. Il est impossible de considérer le travail indépendamment de ceux qui le font. Et cette force de travail produit la vie, c'est la vie qui produit la vie. Mais pour autant, elle n'est pas un critère de l'existence humaine : ici il faut considérer la vie non pas comme un concept poétique ou métaphysique, mais purement matériel, "au-monde". La productivité de la force de travail produit la vie, mais ça n'est pas pour autant que tous doivent y participer. La preuve : les humains se sont toujours débrouillés pour qu'un nombre restreint d'esclaves ou d'ouvriers produisent suffisamment de vie pour toute la population terrestre, y compris pour ceux qui ne travaillent pas.

Cette productivité inhérente au travail nous montre une chose : dans le système du processus vital de l'humanité, tout devient objet de consommation. Vous vous rappelez, plus haut je vous disais que l'un des problèmes modernes de la conception du travail est l'effacement de la distinction entre oeuvre et travail. L'art contemporain est par exemple tout à fait inscrit dans ce problème. Andy Warhol ne cachait nullement son but de faire de l'oeuvre artistique un objet de consommation, pareil pour Jeff Koons aujourd'hui. Pour eux, le concept d'oeuvre se fond dans celui de l'objet de consommation de masse. L'oeuvre n'est plus inscrite dans la durée mais est considérée comme le produit d'un travail. Tout comme le travailleur, l'artiste a un savoir-faire, et ce qu'il produit ne se distingue pas d'un autre objet. C'est finalement inscrire l'oeuvre dans le processus vital de l'humanité et le déposséder de toute dimension spirituelle, dans le sens de quelque chose qui transcende les notions de besoin et de nécessité. Finalement, il apparaît un effacement des frontières entre le besoin et l'inutile : il n'est plus possible de distinguer l'art du travail, l'oeuvre du produit de consommation.
Cette question pourrait très bien se poser pour la pensée : en tant qu'apprentie philosophe, je me sens particulièrement touchée par ce problème. Combien de fois dans mon cursus scolaire j'ai entendu "ah mais la philosophie c'est pas un travail" "tu fais quoi comme études ? Philo ? C'est pour faire quoi comme travail après ?" "Mais la philo ça sert à rien. Concrètement, à quoi ça pourrait servir ?" et je pourrai continuer sur des pages (sentez bien mon exaspération à ce moment précis haha). Ces questions montrent très bien la confusion dans l'esprit commun entre le travail manuel et le travail intellectuel, en plaçant une hiérarchie nette : sans production d'objets de consommation, le travail est dépossédé de sa propre fonction. Autrement dit : il ne peut y avoir de travail sans productivité matérielle.

"Cependant, la pensée, bien qu'elle ressemble un peu au travail - étant aussi un processus, qui, sans doute, ne prend fin qu'avec la vie - est encore moins "productive" que le travail ; si le travail ne laisse point de trace durable, la pensée ne laisse absolument rien de tangible. L'acte de pensée ne se manifeste jamais de lui-même en objets." (Ibid)

C'est d'ailleurs inhérent au fait même de penser : lorsque la personne qui pense veut transmettre au monde ses pensées, elle doit alors s'arrêter de penser pour se rappeler ses pensées et les transcrire à l'aide des choses matérielles. En d'autres termes, l'acte de penser et la production de traces de la pensée sont en fait deux actes distincts. L'outil dans ce cas, sera la mémoire. C'est la mémoire qui permet à la personne qui pense de restituer l'immatériel et de le transcrire en réel. En fait, cela n'est pas bien différent de la production de biens: l'artisan qui fabrique une oeuvre artistique va lui aussi avoir recours à sa mémoire pour matérialiser ce qu'il avait dans la tête. En somme, une oeuvre ne se réalise qu'à partir du moment où l'on transforme la pensée en acte. Actifier la pensée, c'est similaire au travail. Il y a recours à un savoir faire (la technique de la rédaction pour le penseur, la technique de la peinture par exemple pour l'artiste) en vue de produire quelque chose de concret.

"La mémoire, dans ce cas comme dans tous les autres, prépare l'intangible et le fugace à leur éventuelle matérialisation; c'est le commencement du processus de l'oeuvre et, de même que pour l'artisan l'étude du modèle à suivre, c'en est le stade le plus immatériel." (Ibid)

C'est un argument à garder pour fermer le clapet des gens qui, avec un rictus de mépris, pensent pouvoir vous ridiculiser en vous demandant si philosopher c'est un vrai travail. Déjà, en leur demandant de repréciser ce qu'ils considèrent comme travail et en définissant correctement les mots, vous leur montrerez immédiatement l'utilité de la philosophie : transformer la pensée en acte, c'est déjà du travail. (par contre ça ne marche pas pour les gens qui ne pensent rien : rien + rien = rien)

Bref, pour Arendt, la notion de mémoire est ici très importante. L'importance exagérée que nous accordons aujourd'hui aux objets de consommation nous fait penser que des choses qui par définition sont produites pour disparaître rapidement ne peut que créer un malêtre et une tension en l'homme. En plaçant au centre de la condition humaine la production frénétique d'objets qui devraient en réalité être produits pour simplement assurer la survie de l'espèce, nous pensons pouvoir définir notre être avec l'impermanence et la fugacité de la consommation. C'est un peu comme quand je vous parlais du stoïcisme : à n'accorder de valeur qu'à ce qu'on consomme comme choses, on fuit sa propre réalité existentielle. L'opposé de l'objet de consommation est le produit de l'oeuvre. L'oeuvre ne produit que ce qui s'inscrit dans la durabilité, ce qui est fait pour continuer à être même après que son créateur ait disparu. Contrairement aux choses de la consommation qui sont dénuées de stabilité propre, le produit de l'oeuvre est intrinsèquement durable et presque, on pourrait le dire, éternel.
Arendt désigne également les produits de l'action et de la parole qui entrent dans cette dimension de durabilité au monde, tout simplement parce que l'action et la parole sont ce qui forment le tissu social humain. Agir et parler sont les conditions de la possibilité de l'humain, car sans eux il est dépossédé de lui-même. De plus, agir et parler sont soumis à la pluralité humaine : il faut qu'il y ait plusieurs personnes, et de différentes personnalités, pour pouvoir agir et parler. Il n'y a pas de possibilité d'univocité dans ces produits là (ou alors... c'est la dictature).

"Leur réalité dépend entièrement de la pluralité humaine, de la constante présence d'autrui qui peut voir, entendre et donc témoigner de leur existence." (Ibid)

Il n'est jamais inutile d'agir et de parler, car par là nous procédons à la réalisation de la mémoire. Tant qu'il y aura quelqu'un pour témoigner de ce qu'il s'est passé, il y aura une humanité. Bien entendu, si nous repensons à la vie de Arendt qui a fui l'Allemagne à cause du nazisme, cette thèse prend encore plus d'ampleur. La mémoire, par laquelle se réalisent l'agir et le parler, n'est jamais inutile : elle est le témoin de la vie. Et comme nous l'avons vu plus haut, la mémoire est l'outil de la pensée. Donc penser n'est jamais inutile. Au contraire, c'est la condition même de la possibilité de l'humain.

"Agir et parler sont encore des manifestations extérieures de la vie humaine, laquelle ne connaît qu'un seule activité qui, encore que liée de bien des façons au monde extérieur, ne s'y manifeste pas nécessairement et pour être réelle n'a besoin d'être vue, ni entendue, ni utilisée, ni consommée : c'est l'activité de la pensée." (Ibid)

Par là, Arendt s'entend prendre le contrepied du nouveau sens accordé au travail après l'époque moderne. Elle s'oppose à Marx qui en fait la condition de l'humain. Pour elle, c'est bien la pensée qui fait d'un être un humain et non une chose. Ce qui est assez logique, quand on y pense : accorder sa propre valeur selon sa production d'objets voués à la destruction, c'est en quelque sorte dire que son être est voué à la consommation. N'est-ce pas très triste de se considérer comme une chose consommable ?
Tandis que lorsque l'on définit son être par la pensée, qui en soi est éternelle, non consommable et non utilisable matériellement, nous nous considérons comme des êtres avec une dimension bien plus vaste et belle que la chose. Je pense que Arendt reprend en quelque sorte Platon, avec sa théorie des idées, mais sans exclure ni mépriser non plus le corps et les choses matérielles. Dans son texte, on voit bien qu'elle n'accorde pas une place importante au travail mais le considère comme nécessaire. Ce n'est pas un jugement de valeur, mais plutôt une volonté d'exposer avec précision et méthode les piliers de la vie. Bien entendu, la pensée ne peut suffire à notre être, puisque en tant qu'humain nous sommes corps et esprit. Mais à fonder son être seulement sur la matérialité, c'est perdre quelque chose, tout comme ne le fonder que sur l'esprit.

Bon, là je me rends compte que j'ai déjà écrit énoooooormément, en plus ce coup-ci c'est de la philo vraiment plus difficile que d'habitude, j'imagine que j'ai déjà perdu pas mal d'entre vous en court de route ! Du coup je vous propose de m'arrêter là, et de reprendre en un deuxième article la suite de l'analyse du travail chez Hannah Arendt :)

Ensuite, nous verrons l'oeuvre et l'action !

Bref, un beau programme bien chargé pour cette fin d'année, de quoi faire bouger les neurones ;)

Bécots mes chatons, et n'hésitez pas, comme d'habitude, à me poser vos questions ici ou sur Instagram !

<3



Crédit photos : Luc Dujardin

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Lieu : Saint Genix sur Guiers, Savoie

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Commentaires

  1. Je vais noté la référence du bouquin ça m'intéresse vraiment car c'est quelque chose auquel je pense souvent

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  2. Coucou,
    Depuis toujours, je dis à tout le monde que le travail productif est la chose la moins importante de nos vies et je me confronte à un mur inexorablement. Les gens ne comprennent pas, parce qu'ils n'envisagent pas de ne pas travailler, de ne pas produire, de ne pas percevoir de rémunération. Hors, j'essaye de leur expliquer que OK il est nécessaire de gagner de l'argent pour pouvoir survivre mais que l'on peut aussi travailler sans que cela induise un rapport monétaire. Par exemple, je suis photographe de métier et durant mes périodes de chômage, j'ai monté une association photo permettant de collecter des images sur la transformation du paysage urbain au fil des années, une sorte de constitution d'une mémoire collective. Tous les gens de mon entourage m'ont fait comprendre que c'était bien sympa mais que cela ne servait à rien car pas rémunérateur... C'est pourtant tellement plus nécessaire que de vendre x trucs inutiles à des gens qui n'en ont pas vraiment besoin pour que des actionnaires voient leurs primes annuelles surévaluées!
    Cela fait 15 ans que je suis rentrée dans la "vie active" et que je trouve vraiment insupportable cette généralisation de la robotisation des travailleurs. Tu dois faire du chiffre, ne pas réfléchir, ne pas poser de questions, avancer coûte que coûte, accepter d'être jeter comme un kleenex usagé une fois ta tâche accomplie au profit d'un autre à qui on viendra sucer la moelle...
    Je ne sais pas si tu as vu, mais j'ai fait un point sur mon blog dans un article que j'ai scindé en 5 parties sur mon expérience professionnelle que j'ai appelé "les tribulations d'une employée corvéable" si tu veux les lire.
    bises

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    1. Je vous rejoints tout à fait ! Mais j'ai l'impression que nous sommes encore une minorité à penser ainsi. Personnellement, ça rend ma vie pro difficile car je ne peux pas accepter tout ça....

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    2. Idem Djahann, ma vie pro est plutôt chaotique car je suis incapable de me taire. Partout où je passe je fais la révolution, je tiens tête, tel un pitbull je ne lâche jamais ma proie :-)

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  3. Très jolie tenue comme toujours <3
    Gros bisous
    http://paulynagore.blogspot.fr/

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  4. J'avoue, je n'ai pas eu le courage de tout lire ! Mais la première partie sur ton expérience personnelle me parle. Je suis secrétaire = boniche des bureaux ! Ce métier indispensable mais jamais payé plus que le smic dans mon coin... tellement mal considéré, ce job... Et pourtant !
    D'une manière générale,je ne supporte plus l'asservissement et ce qu'est le monde du travail aujourd'hui. Je suis d'accord pour dire que le travail, quel qu'il soit, même bénévole,est utile à la société, sans qu'il n'y ait de notion de valeur de rémunération. Chaque être humain a de la valeur, chaque tâche effectuée a une valeur. Et pas forcément financière.
    Quand j'avais 20 ans, mon meilleur ami m'a dit un jour "tu aurais du faire de études. Ok, tu as un boulot, tu as une voiture, mais tu n'es rien". ... Comment on peut dire à quelqu'un "tu n'es rien" ?! Evidemment, j'ai coupé les ponts. Nous n'avions pas les mêmes valeurs, de toute évidence.
    Bref, j'ai un rapport au travail compliqué. Pas par fainéantise, mais parce que je ne m'épanouie pas dans le travail, mal rémunéré et mal considéré. J'espère trouver un métier qui me passionnera et un emploi qui ira avec.

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  5. c'est toujours un plaisir de lire tes textes, ils me font réfléchir.
    Et tes photos sont toujours fidéles à ton univers et à toi
    un grand plaisir de venir ici
    gros gros bisous

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