De l'existence des choses matérielles


Hello mes chatons,

Voici un article maudit, par deux fois supprimé malgré moi par Blogger alors que je le rédigeais ! A présent que j'écris réellement des analyses de textes philosophiques, c'est encore plus affreux de les voir disparaître dans le gouffre de l'indifférence des codes informatiques, et de constater mes efforts réduits à néant... Je dois donc à nouveau écrire tout ce que j'ai pourtant déjà dit, seulement cela a disparu je ne sais où, hélas.

A force de l'écrire à chaque fois, mon texte perd de sa verve et de son intérêt, je finis moi-même par simplifier ce que je prenais alors plaisir à décrire, car la répétition n'est pas mon fort, et j'ai ce gros défaut d'être bien souvent emportée malgré moi par mon enthousiasme, ce qui me fait écrire des phrases que, quand je les relis, je me demande si c'est bien moi qui les ai rédigées x)

J'en étais à peu près à cela : nous nous sommes quittées alors que Descartes, dans ses Méditations Métaphysiques, dans la Quatrième Méditation, nous expliquait que Dieu nous a donné la chance de disposer d'un libre arbitre, et d'une volonté libre d'acquérir des connaissances, et donc par là il nous permet d'être libre.

Avant la dernière marche de notre introspection métaphysique, Descartes se doit de vérifier avec certitude l'essence des choses matérielles, car rappelez-vous, le but de ces Méditations est d'utiliser la métaphysique pour asseoir avec certitude la connaissance de soi... qui passe donc par la connaissance du corps, et la connaissance de l'esprit. Et là, nous reconnaissons le scientifique qu'est Descartes : après avoir dit que nous sommes sans aucun doute, car le fait même de penser prouve qu'il y a quelque chose qui pense, il montre la réciprocité existentielle entre les choses matérielles, le corps, et l'esprit. En effet : nous avons en nous des pensées, des idées de choses. Evidemment, en bon mathématicien, Descartes se penche d'abord sur les idées mathématiques : un triangle, carré, etc.
Prenons l'exemple du triangle, décidément l'exemple favori de Descartes (pourtant à son époque il n'y avait pas encore ces délicieux biscuits apéritifs au pavot en forme de triangles... d'où vient alors son obsession triangulaire ?). Le triangle, figure géométrique à trois côtés... vous le visualisez dans votre tête ? Bon. Comment se fait-il que vous ayez cette idée de triangle, si bien que vous puissiez le visualiser en vous-mêmes ?
Descartes distingue ici deux hypothèses : d'une part, cela pourrait être une figure complètement inventée par votre esprit, la figure du triangle pourrait très bien n'exister que dans votre tête, à moins de prouver par des calculs que non, vous n'êtes pas bizarre ni dingue, mais que cette figure étrange existe bel et bien. D'autre part, cette idée du triangle pourrait venir de votre expérience par vos sens, vous auriez déjà vu dans la nature ou sur un dessin un triangle, si bien que lorsque je vous dis "imaginez une figure à trois côtés", vous visualisez tout de suite un triangle.
Il en est de même pour toutes les figures que vous pouvez imaginer : elles peuvent être à la fois le fruit de votre imagination, tout comme elles peuvent être les fruits une expérience sensible.

Descartes applique ce raisonnement logique... à l'existence de Dieu. Pas mal vu, hein ? ;) eh oui, Dieu peut être le fruit de mon imagination, mais si l'idée est implantée en mon esprit c'est possible aussi qu'elle soit vraie et que je puisse la prouver, ou bien qu'elle vient tout simplement de mon expérience sensible.

Mais sur ce point-là, passons, je vous l'ai déjà dit, je ne fais pas de théologie... bien que ça puisse être intéressant, mais ce sera pour une autre fois.

Restons-en à la démonstration de l'existence des choses matérielles, et glissons subtilement de la Cinquième à la Sixième Méditation, la plus longue et la plus complexe de toutes.

(ne fuyez pas, revenez !)

(promis j'essaie de faire simple et concis !)

Il reste tout de même un problème... Quelles preuves avons-nous de l'existence des choses matérielles ?
eh oui ! c'est une chose de dire qu'elles existent, une autre de prouver leur existence ! Car comme le disait Descartes dans la Cinquième Méditation, si j'ai l'idée de choses matérielles dans mon esprit, ça pourrait très bien être le fruit de ma folie et ne pas exister du tout ! (je ne sais pas vous mais c'est ma hantise d'imaginer des trucs que je crois vrais alors qu'en fait non... un peu comme ces films d'horreur dans lesquels on apprend à la toute fin qu'en fait c'est le perso principal qui est fou et que tout ce qu'on a vu c'était dans sa tête en fait... à voir à ce sujet le sublime film coréen "A Tale of Two Sisters").

Nous devons donc prouver l'existence des choses matérielles.

Pas une mince affaire tout ça ! 

Pour une fois, on va remercier les maths : grâce à elles, nous sommes certaines au moins de l'existence des objets géométriques, puisque nous pouvons les démontrer mathématiquement (et que, jusqu'à preuve du contraire, les maths restent un langage universel incroyable qui déchiffre les lois de l'univers...)

Et c'est là qu'arrive la distinction entre l'imagination et la pure intellection, et que Descartes va définir l'imagination. Pour celles qui ne sont pas trop philosophie, il est commun dans ce domaine de dire que Descartes n'aime pas l'imagination... et comme beaucoup de choses qu'on a grossièrement exagéré de lui, cela n'est pas vrai du tout. Au contraire, l'imagination est vraiment positive et sert beaucoup à l'esprit dans la connaissance des choses. Voici comment Descartes introduit cette notion :

"De plus, la faculté d'imaginer qui est en moi, et de laquelle je vois par expérience que je me sers lorsque je m'applique à la considération des choses matérielles, est capable de me persuader leur existence : car quand je considère attentivement ce que c'est que l'imagination, je trouve qu'elle n'est autre chose qu'une certaine application de la faculté qui connaît, au corps qui lui est intimement présent, et partant qui existe." (René Descartes, Méditations Métaphysiques, Sixième Méditation)


Pour expliquer la différence entre l'imagination et de la pure intellection, rien ne vaut un bon exemple : le fameux exemple du chilliogone, figure à 1000 côtés. Il n'y aucune difficulté à penser à une figure à 1000 côtés, mais dès que nous avons à nous la représenter dans notre esprit, impossible d'en avoir une image nette. Tout simplement parce que nous n'avons jamais vu de telle figure dans le monde matériel !
Ainsi, l'imagination s'inspire toujours de ce que nous avons expérimenté par les sens et ne peut inventer de chose jamais vue... tandis que l'intellect pur peut saisir par abstraction des choses que nous n'avons jamais pu expérimenter. C'est pourquoi Descartes estime que l'imagination n'est absolument pas nécessaire, et insistons sur ce terme, à l'essence de l'esprit. Sans imagination, nous pourrions toujours inventer des choses immatérielles, aussi l'imagination n'est pas indispensable. Ceci dit, si nous résumons : l'imagination dépend du corps, la pure intellection dépend de l'esprit.

Or pour Descartes, l'esprit a besoin du corps pour expérimenter le monde. Bien entendu, il peut exister sans lui, mais dans ce cas-là l'esprit n'aura pas conscience qu'il est... puisqu'il ne sera pas dans un corps qui peut le faire douter du monde. C'est en effet par l'expérience que l'esprit saisit le monde, mais aussi lui-même. Il peut alors, au contact d'autrui, s'éprouver lui-même... et se remettre en question. Aussi, sans corps il n'y aurait pas de doute cartésien ! C'est pourquoi l'imagination est tout de même importante. Finalement, Descartes semble même remettre en question l'utilité d'un intellect pur sans aucune imagination : car même si nous pourrions concevoir des choses totalement nouvelles, nous ne pourrions pas les représenter. Et donc pourraient-elles réellement exister ?

"Et parce que les idées que je recevais par les sens étaient beaucoup plus vives, plus expresses, et même à leur façon plus distinctes, qu'aucune de celles que je pouvais feindre de moi même en méditant, ou bien que je trouvais imprimées en ma mémoire, il semblait qu'elles ne pouvaient procéder de mon esprit ; de façon qu'il était nécessaire qu'elles fussent causées en moi par quelques autres choses." (René Descartes, ibid)


Descartes est donc loin de parler d'un dualisme inconciliable entre le corps et l'esprit, mais au contraire, que l'esprit a besoin du corps pour imaginer les choses. Sans corps, nous n'avons pas l'occasion non seulement de se rendre compte que nous sommes, mais aussi de saisir le monde autour de nous... et donc d'avoir des idées. Descartes va donc à l'encontre du dualisme platonicien pour lequel le corps est une prison (Platon fait un jeu de mot et sôma et sêma, le corps-prison) qui empêche l'esprit, qui lui est infini et tend vers le divin, à rejoindre le monde parfait de la métaphysique. Je dirais même que Descartes utilise la pure métaphysique pour montrer l'importance du monde physique, et à quel point l'expérience des choses matérielles est capitale dans la constitution de notre être. Après tout, Descartes est un scientifique éclairé, et se rend bien compte à quel point l'expérience du corps est première dans la compréhension du monde. En soi, le corps et l'esprit sont opposés, par essence, puisque l'esprit est substance et le corps est étendu. Mais au-delà de cette différence ontologique, l'esprit et le corps sont dépendants l'un de l'autre, et ne s'opposent pas. Au contraire même, ils vivent en symbiose : bien que leur essence est différente, ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre.

"Et parce que je me ressouvenais aussi que je m'étais plutôt servi des sens que de la raison, et que je reconnaissais que les idées que je formais de moi-même n'étaient pas si expresses, que celles que je recevais par les sens, et même qu'elles étaient le plus souvent composées des parties de celles-ci, je me persuadais aisément que je n'avais aucune idée de mon esprit, qui n'eût passé auparavant par mes sens." (René Descartes, ibid

 

C'est un texte difficile à expliquer, car parfois ambiguë. En effet, Descartes s'escrime à aussi montrer combien l'esprit est important, et que le corps, parfois défaillant, peut faire obstacle à la pensée.
Mais il emploie parfois des suites de mots qui vont étrangement dans le sens contraire... aussi dit-il :

"Et quoique tout l'esprit semble être uni à tout le corps, toutefois un pied, ou un bras, ou quelque autre partie étant séparée de mon corps, il est certain que pour cela qu'il n'y aura rien de retranché de mon esprit. Et les facultés de vouloir, de sentir, de concevoir, etc. ne peuvent pas proprement être dites ses parties : car le même esprit s'emploie tout entier à vouloir, et aussi tout entier à sentir, à concevoir, etc. Mais c'est tout le contraire dans les choses corporelles ou étendues : car il n'y en a pas une que je ne mette aisément en pièces par ma pensée, que mon esprit ne divise fort facilement en plusieurs parties et par conséquent que je ne connaisse être divisible." (René Descartes, ibid)

Attardons-nous sur la liste de tâches de l'esprit que Descartes établit : "car le même esprit s'emploie tout entier à vouloir, et aussi tout entier à sentir, à concevoir, etc." : ne trouvez-vous pas un peu étrange de mettre le sentir dans les tâches de l'esprit, alors que Descartes voulait montrer que le sentir relevait uniquement des tâches corporelles ? Alors, évidemment ça n'est pas un hasard, et si Descartes l'a mis ici c'est qu'il voulait que ça soit là. Mais pourquoi ? Eh bien, parce que l'esprit a besoin des sens pour concevoir, malgré ce qu'il disait plus haut sur la différence entre concevoir et imaginer. Finalement, comment améliorer sa conception des choses si nous sommes détachés des choses matérielles ? Descartes montre ici en fait la difficulté de l'humain, en qui résident deux parties très différentes, l'esprit et le corps. Mais finalement, l'humain a cela de beau et de merveilleux en ce que ces deux parties en essence différentes sont unies, et son inter-dépendantes, bien que matériellement elles n'ont pas besoin l'une de l'autre. En effet, le corps n'a pas besoin de l'esprit pour fonctionner, tout comme l'esprit peut être indépendant du corps. Mais pour que tout fonctionne pour le mieux, c'est-à-dire, de façon efficace et raisonnable, l'un a besoin de l'autre.

Grâce à ce raisonnement, Descartes écarte toute notion de maladie : la maladie ne fait "que" dysfonctionner le corps, ce qui en soi, mécaniquement, n'est pas important. Cela devient problématique du fait que l'esprit a besoin du corps pour fonctionner... et donc quand le corps dysfonctionne ça devient embêtant pour l'esprit. C'est comme pour une montre : une montre qui se trompe d'heure ne se trompe que parce que nous avons besoin de connaître l'heure exacte. En soi, cela ne pose aucun problème à la montre. Ainsi, Descartes explique qu'il peut y avoir des erreurs, mais que cela n'est pas la faute de Dieu, puisqu'il n'est pas responsable du dysfonctionnement du corps dans la mesure où il n'a fait que nous créer comme corps et esprit. Cela n'est embêtant que pour l'esprit. C'est une erreur, et c'est regrettable, mais encore une fois, uniquement parce que nous avons besoin du corps.
Aujourd'hui, nous pourrions prendre l'exemple de quelqu'un dans le coma : son esprit n'est plus présent, mais son corps fonctionne toujours. C'est d'ailleurs un immense problème en éthique médical, car alors est-ce que nous pouvons considérer la personne comme vivante alors que son esprit n'a plus l'air d'être là, mais que son corps fonctionne toujours ? Preuve que cela n'est pas un problème simple...

Bref, c'est de cette façon que Descartes fini ses Méditations, en prouvant de façon raisonnable comment d'une part nous existons, et d'autre part que ce que nous voyons ne sont pas des illusions, puisque nous sommes corps et esprit : nous saisissons les choses matérielles par les sens, le corps, qui sont ensuite soumises à la question par l'esprit, vivant ainsi dans une symbiose créatrice d'idées et de sciences. Les explications de Descartes tout au long de son texte sont si bien construites, si bien expliquées, que finalement on se demande même pourquoi nous avons commencé par douter ! Ce qu'il souligne avec malice à la fin de la Sixième Méditation :

"Mais lorsque j’aperçois des choses dont je connais distinctement et le lieu d’où elles viennent, et celui d'où elles sont, et le temps auquel elles m'apparaissent et que, sans aucune interruption, je puis lier le sentiment que j'en ai, avec la suite du reste de ma vie, je suis entièrement assuré que je les aperçois en veillant, et non point dans le sommeil. Et je ne dois en aucune façon douter de la vérité de ces choses-là, si après avoir appelé tous mes sens, ma mémoire et mon entendement pour les examiner, il ne m'est rien rapporté par aucun d'eux, qui ait de la répugnance avec ce qui m'est rapporté par les autres." (René Descartes, ibid)


Je ne vous cache pas un certain enthousiasme à vous parler de tout ça ici... pendant longtemps j'ai cru que Descartes était un vieux ronchon sans imagination et détestant le corps, alors qu'il n'en est rien. J'ai pourtant lu et relu les Méditations, je ne comprends toujours pas comment j'ai pu si mal interpréter ce qu'il écrivait, que tout ce qu'on m'en disait n'étaient que des a priori sans réel fondement... Heureusement, je suis bien heureuse de m'être replongé dedans, et de finalement tomber sous le charme de l'audace cartésienne ! Car rappelons-nous, à l'époque de Descartes les intellectuels se faisaient interdire, torturer et brûler s'ils osaient remettre en question Dieu, ou tout autre notion levant l'homme au niveau de Dieu... comme les sciences. Grâce aux sciences, les humains découvrirent que tout ce qu'ils pensaient savoir du monde n'était pas forcément vrai, et que surtout ils étaient capables de déchiffrer l'univers et que ce n'était pas simplement une oeuvre divine incompréhensible. Sans cette période de l'Histoire, je ne serais peut être pas devant mon ordinateur, à tapoter ce texte sur Internet...

J'aurai encore beaucoup à vous dire sur ces Méditations, j'aimerais vous écrire plus longtemps, mais hélas je pense déjà avoir écrit beaucoup et ça vous fait pas mal à digérer !

Je m'arrête donc là, sur cette démystification du dualisme cartésien, qui finalement n'en est pas vraiment un, et vous me pardonnerez d'avoir beaucoup simplifier, et j'espère que ça vous a plu ;)

Bécots mes chatons !



Crédit Photos : Nusinam (Instagram - Facebook)

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Commentaires

  1. Absolument divine comme toujours <3
    Gros bisous
    http://paulynagore.blogspot.fr/

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