It Follows: film sexiste ou film cynique ?


Il faut croire que le dernier Ghibli m'a fait renouer avec les salles obscures, car je suis allée voir It Follows de David Robert Mitchell juste après sa sortie dans les salles. Genre, trois jours après. (ceci est un exploit de ma part et ma flemmoïte aiguë, je le rappelle). Alors pourquoi je n'écris ma critique qu'aujourd'hui ?
Il m'a fallut 10 jours pour digérer ce film, et toutes les critiques que j'ai lu à son propos: entre polémique sur le sexisme et dénonciation d'internet, c'était plutôt animé.
Alors attention: article très long, très détaillé, avec des spoilers. Je vous ai prévenu(e)s ! ;)


Petit rappel du synopsis:
Jay se réveille après une relation sexuelle poursuivie par une "chose", qui ne lui veut pas que du bien...



Ouais, mon résumé du synopsis est méga résumé. Mais parce que franchement, l'histoire du film ne peut se résumer qu'à ça.
S'il m'a fallut autant de temps avant de pouvoir vous écrire ce que j'en ai pensé, ce n'est pas parce qu'il m'a tellement terrifiée que j'en avais des sueurs froides. Non, rien de tout ça.
Ce film m'a laissée perplexe.
Les critiques que j'en ai lu m'ont encore plus rendue perplexe.
Notamment la critique de Diglee, qui outrée l'a dénoncé de film sexiste, rabaissant la femme à un simple objet, un film qui culpabilisait la sexualité libre.
C'était très dur pour moi de réussir à vous dire ce que j'en pense, car je ne veux pas tomber dans la polémique du sexisme dans les films d'horreur américains, vous mes lectrices, lecteurs, vous savez à quel point je défend l'image de la femme, combien je prône la liberté et l'égalité entre les sexes et les origines, donc je ne veux pas avoir à me justifier sur ce que je vais dire.
Le sexisme dans It Follows: je ne l'ai pas vu.
J'ai pourtant cherché hein, et mis à part la première scène complètement bizarre où on voit une jeune fille courir en mini short et talons aiguilles (même sur la PELOUSE. L'actrice mériterait un oscar rien que pour ça), je n'ai rien vu du sexisme beauf et lourdeau auquel on a droit d'habitude (coucou Scream).
Alors certes, il y a des scènes où l'on voit les mecs reluquer les jambes des filles, elles sont souvent en mini shorts: allôôôôô c'est les USA, la côte ouest, là où il fait toujours chaud. L'héroïne se trimballe des fois en gilet  + santiags: allôôôô c'est les USA, les santiags c'est leur uniforme, surtout sur la côte ouest, et quant au gilet, je ne compte plus  le nombre de fois que j'ai constaté le combo mini short + santiags + gros gilet dans les séries américaines (c'est même quasiment le dress code de Jenny dans The Big Bang Theory).
Pour moi, Diglee s'est beaucoup trop focalisée sur ces détails, et n'a rien vu d'autre du film.
Dommage pour elle.
Parce qu'on assiste vraiment à un film abouti, un film réfléchi. Il y a des scènes picturalement magnifiques, notamment beaucoup de gros plans sur les mains, et beaucoup de jeu sur les couleurs, avec des récurrences de bleu et de rouge, symboles de l'eau et du sang. (est-ce une référence au christianisme et du fameux passage de la crucifixion où Jésus verse du sang et de l'eau ?).
Sachant que ce n'est que le deuxième film de David Robert Mitchell, je suis plutôt bluffée par sa maîtrise le l'image et de la composition. C'est vraiment un cinéaste à suivre de près !


Quand à l'horreur, il y a deux ou trois scènes qui font sursauter, mais vraiment, ce n'est pas un film d'horreur à proprement dit, il ne fait pas trembler dans les chaussettes. Par contre, il laisse un sacré goût d'amertume dans la bouche.
Bon, parlons tout d'abord du plus évident: le caractère sexuel de cette malédiction qui ne se transmet qu'avec une relation sexuelle, avec de l'amour ou pas. Est-ce une métaphore des IST ? Diglee n'en doute pas un instant, c'est évidemment un film sponsorisé par l'Amérique puritaine qui veut culpabiliser le sexe chez les jeunes. Pour moi, c'est beaucoup moins évident. Je ne sais vraiment pas ce qu'a voulu faire passer comme message de D.R. Mitchell: dénonciation des IST, ou bien dénonciation de l'absence de responsabilité d'une jeunesse ennuyée et désoeuvrée ? Parce que quand même, ... quand elle est contaminée, elle pourrait se dire "oh non c'est horrible, je préfère mourir que de la filer à quelqu'un, ou au pire, je vais fuir toute ma vie plutôt que de poursuivre le cercle vicieux". Que nenni ! Elle s'empresse de coucher avec n'importe qui "pour gagner du temps". Alors qu'elle sait que ça va certainement les tuer. Je trouve ça particulièrement irresponsable et immature comme réaction, et pas une culpabilisation de la sexualité de la femme. (et les mecs de leur côté font exactement pareil, donc pas de sexisme là dedans)


Ce qui m'a frappé le plus, c'est l'état végétatif des personnages: ils semblent tous indolents, indifférents à ce qui les entoure, froids, et vraiment pas du tout sympathiques. Même l'héroïne: on n'arrive pas à compatir avec elle, on a l'impression qu'elle n'attache d'importance à rien, même pas à ceux qui l'aiment. Son truc c'est de se débarrasser de sa malédiction, même s'il s'agit de la refiler à des amis d'enfance, ou à des inconnus.
Enfin je sais pas vous, mais moi si je chopais une malédiction comme ça, j'aimerais savoir pourquoi, ce qui la motive, j'aurais pitié de ces personnages sanguinolents qui me poursuivent. Bah Jay, elle en a rien à battre. Elle veut juste les buter. Oui, les tuer, alors que c'est du paranormal, que c'est de l'irrationnel. RIEN A FOUTRE, elle trouve un flingue et tire dessus comme une bécasse sans réfléchir, alors que bien évidemment ça ne sert à rien, et qu'en plus elle tire n'importe comment et que ça risque de dézinguer ses amis. OSEF, elle a un flingue et se sent super puissante.

On touche là à mon avis le centre du film: une bonne grosse critique, ou du moins une vision cynique et amère du système américain, voire plus largement de la jeunesse élevée à internet et à la télé d'aujourd'hui. Ces espèces de zombies bizarres qui poursuivent la jeune fille, excellente métaphore de ces hordes de "followers" que nous collectionnons à travers les réseaux sociaux. Qui sont ils vraiment finalement, si ce n'est une armée d'ombres inconnues qui scrutent la moindre de nos photos personnelles ?
Ensuite, on a droit à quelques scènes bien terribles sur le clivage banlieue pavillonnaire blanche et blonde, et la zone à moitié détruite noir et latinos. Une des amies de Jay balance même: "ma mère m'interdisait d'aller au delà du supermarché. J'ai compris plus tard que c'était la limite entre nous et la banlieue."
Deux Amériques qui ne se mélangent pas, qui se dévisagent sans se connaître. Et sans vouloir se connaître. Les personnages bien blancs que nous suivons dans It Follows (hihihi jeu de mot !) (hum) ne cherchent absolument pas à communiquer avec des non blancs, voire même les évitent le plus possible (regards méfiants entre eux dès qu'ils voient des Noirs par exemple).


 Une autre chose qui m'a frappée dès le début du film: l'absence totale des parents. On ne voit quasiment jamais leur visage, ou de façon très fugace. Ils sont transparents. Et indifférents. Quand l'héroïne sombre dans la dépression et la paranoïa après sa malédiction, le seul geste que l'on voit de sa mère est un plateau repas, toujours le même, posé dans sa chambre. Et encore, s'il s'agit d'un plat préparé par sa mère. Sinon, pas de gestes d'amour, pas de manifestation d'empathie: rien. Nada. Et quand les jeunes adolescents fuient dans la voiture de l'un d'eux (ils savent tous conduire malgré leurs jeunes âges), personne ne se soucie de ce qui peut leur arriver. Les adultes sont effacés, même la police est fantômatique et inutile, d'ailleurs Jay ne veut pas aller leur parler et personne n'y pense plus.
Les adultes laissent traîner leurs armes n'importe où, ne font pas les courses, laissent les jeunes désoeuvrés à errer par eux mêmes, ne s'inquiêtent jamais.


 Les armes: parlons en. Il y en a facile d'accès partout, on trouve des munitions sans problèmes, et pis encore, les ados y voient immédiatement la solution à la malédiction. On est menacés ? No problemo, on a un pistolet: on flingue. Pas un instant l'un des jeunes de la bande ne se dit "bon, maintenant on arrête les conneries, on va se poser et réfléchir". Jamais. Pas même la jeune fille toujours plongée dans l'Idiot de Dostoïevski. Elle pourrait être la plus maligne, la plus calme, mais non. Elle reste les yeux fixés à son livre électronique (qui a la forme d'un poudrier, ironie), qui lui permet de s'échapper dans un autre monde et de rester détachée de tous les évènements.
Vous voyez, plus je pense à ce film, plus j'ai de choses à dire, à décrypter. Ce film est d'une densité incroyable, les plans (souvent américains) sont intenses, il y aurait des centaines de choses à dire encore en terme d'analyse d'images.

Ce que je garde en tête dans ce film, c'est la constatation amère et cynique d'une jeunesse privée d'identité, sans rêves et sans folies. Une jeunesse désenchantée, un avenir pour nous noir et ensanglanté. N'est-ce pas cela la véritable horreur ?

Commentaires

  1. J'ai trouvé ta critique très intéressante, j'avais lu la "critique" de Diglee comme quoi le film était sexiste et du coup en allant le voir j'avais un gros apriori sauf que comme toi je cherche encore le sexisme (à part peut être la première scène où j'ai trouvé ridicule que la nana soit en talon mais bon...) faut arrêter de chercher du sexisme où il n'y en a pas.

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    1. Il me semble qu'elle rentre chez elle pour mettre des baskets non ?

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  2. Ce film ne m'attirait pas spécialement mais tu m'as faite changer d'avis, rien que pour la beauté des plans. Je te redirai "quoi" ! Bisettes ma belle

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  3. A vrai dire, j'ai eu envie de vomir en lisant le post de Diglee : comment retourner un parti-pris de réalisateur pour lui faire dire ce que l'on veut. Ce film n'a rien de sexiste. Ça serait vraiment dommage de le limiter à cela. Heureuse de voir que toi aussi tu l'as compris :-)

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  4. Merci pour ton retour sur ce film !! Du coup tu éveilles ma curiosité !
    Bisous
    Ann'so M
    http://www.annsom-blog.com/

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  5. Tellement d'accord avec toi du début jusqu'à la fin.
    Moi non plus le sexisme c'est pas du tout ce qui m'a interpellée dans ce film. Et puis bon quand on va voir un teen movie d'horreur au ciné, on sait bien qu'il y aura des meufs à poil, alors si on veut pas être choqué, on reste chez soi ^^
    Ta critique est super riche et intéressante, j'ai pris beaucoup de plaisir à la lire car elle exprime exactement mon sentiment sur la jeunesse désenchantée de notre société (+ flagrant en Amérique puisqu'effectivement le port d'armes est autorisé et qu'ils ont le droit de conduire à 16 ans, mais qui tend à se répandre en Europe aussi...)
    Merci donc :)

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  6. Simple précision géographique: le film se passe à Detroit, dans le Michigan, beaucoup plus près des grands lacs que de la côte Ouest. Les températures maximales ne dépassent pas les 30°C en plein été. Le choix de cette ville est cependant intéressant car cette ancienne capitale de l'industrie automobile est aujourd'hui l'une des plus sinistrées par la crise, et les inégalités y sont encore plus criantes: les banlieues riches vivent pratiquement en autarcie, éloignées du centre où vivent les populations les plus touchées par la pauvreté et où règnent les usines en friches. Pour moi, l'aspect politique du film est intéressant. Après, pour moi, le sexisme existe bel et bien, comme dans la plupart des films de ce genre là. La différence de traitement des personnages masculins et féminins me semblent assez édifiante, je rejoins assez Diglee là-dessus. Le souci, c'est que sur ce point là, c'est pratiquement à toute l'industrie cinématographique qu'il faut s'attaquer, et que n'en faire la critique que pour ce film, qui est plutôt une réussite sur le reste, est un peu dommage. Du coup, le texte de Despentes auquel elle fait référence dans sa chronique et surtout le test Beschdel me semblent beaucoup plus intéressants, car ils ont l'avantage de faire une analyse transversale.

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  7. Bonjour,

    Je ne suis pas tout à fait d'accord avec le passage de l'article selon lequel l'héroïne (Jay / Jamie) s'empresse de coucher avec d'autres hommes pour se débarrasser de la malédiction au lieu, par exemple, de consentir à se sacrifier pour que la malédiction prenne fin (déjà, je trouve que c'est beaucop demander à un personnage qui n'a pas de recul sur la situation et se montre un peu circonspecte, au début, quant à la véracité de ce qui lui arrive ; et par ailleurs le personnage de Hugh / Jeff lui explique que si elle meurt, la malédiction reviendra sur lui : c'est une chaîne sans fin et sans espoir, j'y ai pensé durant tout le film, même si elle ne meurt pas la malédiction reviendra si les "contaminés" suivants meurent...).

    Je pense au contraire que Jay rechigne longtemps à "refiler" le truc, malgré plusieurs relances de son entourage, et qu'elle a un véritable dilemme à ce propos, ne cédant à Greg que parce qu'elle n'en peux plus de flipper et qu'elle pense que cela peut la soulager, éloigner la menace pour un temps, si Greg, en tant que "dernier contaminé", est amené à la gérer lui même.

    Les suivants (supposément le groupe d'hommes sur le yacht, même s'il y a ellipse) sont des inconnus, et montrent peut-être : 1) qu'une fois qu'on a eu un comportement irresponsable une fois, on recommence plus facilement que la première, et 2) qu'on a tendance à avoir moins de considération pour des inconnus que pour ceux que l'on connaît, conséquence de l'entre-soi social. On leur fourgue le truc et on espère qu'ils s'en démerderont et que ça ne nous reviendra pas comme un boomerang.

    Pour le reste, cette critique est très intéressante. J'ai moi aussi trouvé le film très dense, j'ai la tête qui fourmille et je pense que ça va me "suivre" (sans mauvais jeu de mots) quelques jours. :)

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  8. Très bel article! Merci pour cet avis :)
    Je suis tout à fait d'accord avec toi.

    Des bises,
    Sybille.

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